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Fantasy humoristique 11 à 12 ans Lecture 28 min.

Le manuel de politesse pour sortilèges mal lunés

Deux amis découvrent un manuel de politesse magique et s'en servent pour apprendre à civiliser des sortilèges turbulents qui sèment le désordre autour d'eux.

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Trois personnages : Basile, 12 ans, peau claire, cheveux bruns courts, lunettes fines, en fauteuil roulant au premier plan à gauche, tient un petit torchon d’où dépasse une cuillère brillante ; Nino, 12 ans, cheveux blonds en bataille, t-shirt coloré et jean, debout à droite derrière Basile, sourit et montre des pommes qui flottent doucement ; la cuillère enchantée, en métal ancien avec de petites étincelles dorées et des yeux dessinés près du manche, posée dans les mains de Basile, guide timidement mais fièrement les pommes. Lieu : place de marché ensoleillée du village de Bric-à-Brume, étals en bois colorés, nappes à carreaux, caisses de pommes, pavés irréguliers et passants flous. Situation : scène légère et drôle de « sauvetage poli » où la cuillère utilise une petite magie courtoise pour arrêter et ramener les pommes dans un panier, avec poussière lumineuse autour des fruits et couleurs chaudes. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Le grimoire qui dit « Hé toi ! »

Dans la petite ville de Bric-à-Brume, la magie existait surtout là où on ne la cherchait pas. Dans les tiroirs. Dans les chaussettes orphelines. Dans les escalators qui grincent comme s'ils avaient des secrets.

Nino et Basile, eux, la cherchaient quand même. Ils avaient douze ans, des idées trop grandes pour leurs poches, et un talent particulier pour tomber sur des choses qui n'avaient rien demandé.

Ce mercredi-là, ils fouillaient le grenier de la médiathèque. Officiellement, pour « aider au rangement ». Officieusement, pour vérifier si les rumeurs sur le fantôme bibliothécaire étaient vraies. Le fantôme était peut-être un courant d'air. Mais le courant d'air, lui, savait où se cachait la poussière.

Basile avançait en fauteuil roulant entre les cartons avec l'aisance d'un capitaine de navire dans une mer de vieux journaux. Nino tirait une caisse en faisant une tête d'explorateur, ce qui le faisait surtout ressembler à un hamster déterminé.

— Regarde, dit Nino. Un coffre.

Le coffre n'était pas un coffre de pirate, plutôt une boîte en bois avec une serrure qui faisait semblant d'être compliquée. Il y avait une étiquette : « OBJETS À NE PAS OUVRIR (sauf si vous êtes très poli) ».

— C'est un piège, murmura Basile. Un piège… pour les gens impolis.

— Donc on est en sécurité, dit Nino. Enfin, moi en tout cas.

— Tu as dit « merci » à ta tartine ce matin ?

— Ma tartine m'a mordu.

Ils se regardèrent. Ils éclatèrent de rire. Et, comme dans toutes les histoires où l'on éclate de rire au mauvais moment, un clac se fit entendre : la serrure venait de s'ouvrir toute seule, vexée d'être ignorée.

À l'intérieur, un livre minuscule, relié en cuir vert, remuait comme un poisson hors de l'eau.

— Bonjour, dit le livre.

Nino lâcha la caisse. Basile freina net.

— Pardon ? fit Nino.

— J'ai dit : bonjour, répéta le livre, d'un ton qui attendait une réponse. On ne m'a pas salué. C'est… mal élevé.

Basile plissa les yeux.

— Tu es un grimoire ?

— Je suis un manuel, corrigea le livre. Un manuel d'usage et de bonnes manières magiques. Le « Petit Traité de Politesse pour Sortilèges Mal Lunés ». On m'a enfermé parce que je faisais trop de remarques.

— Tu fais des remarques, confirma Nino.

Le livre se gonfla d'orgueil.

— Et j'en fais de très utiles. Les sortilèges d'aujourd'hui, c'est n'importe quoi. Ça surgit sans frapper, ça transforme les gens sans prévenir, ça fait « pouf » au milieu d'un dîner. Un désastre social.

Basile appuya ses mains sur ses roues, comme s'il se préparait à reculer. Mais ses yeux brillaient.

— Attends. Tu veux dire… qu'on peut apprendre la politesse aux sortilèges ?

— On peut, dit le livre, mais il faut du courage. Et un peu de diction. Les sortilèges sont comme des chats : ils font ce qu'ils veulent, sauf si on les regarde avec autorité et qu'on dit « s'il te plaît » comme si on le pensait.

Nino posa une main sur la couverture.

— On peut essayer ? Juste un petit sortilège ?

— Je vous préviens, soupira le manuel. Si vous êtes grossiers, je vous mets une note en rouge.

Chapitre 2 — Le sortilège de la Tartine Volante

Ils descendirent au rez-de-chaussée, dans la salle de lecture. Il n'y avait que Madame Lenoir, la bibliothécaire, qui classait des romans en silence, comme si elle rangeait des dragons endormis.

Basile posa le livre sur une table.

— On fait discret, dit-il. Très discret.

— Discret comme… une souris, chuchota Nino.

Le manuel toussota.

— Les souris disent bonjour, elles.

— Bonjour, Monsieur le Livre, marmonna Nino.

— C'est « Monsieur le Manuel ». Un peu de respect.

Basile, lui, se pencha.

— Monsieur le Manuel, quel est le premier exercice ?

Le livre sembla se détendre.

— Très bien. Nous allons commencer par un sortilège simple : Tartina Aeria. Il fait flotter une tartine. Mais attention : on demande gentiment.

— On n'a pas de tartine, dit Nino.

— Là, vous manquez d'imagination, répliqua le manuel. Prenez un marque-page. Et soyez polis avec la gravité.

Ils attrapèrent un marque-page en forme de licorne. Nino leva le bras comme s'il dirigeait un orchestre.

— Tartina Aeria !

Le marque-page bondit. Pas il ne flotta. Il bondit comme une puce et alla se coller sur le front de Madame Lenoir.

Elle s'immobilisa, la licorne plantée entre les sourcils, parfaitement alignée comme un troisième œil.

— Oh, dit Basile. Oups.

Madame Lenoir cligna des yeux.

— Qui a… collé une licorne sur mon visage ? demanda-t-elle calmement, avec la voix d'une personne qui a déjà vu des choses étranges, comme des gens remettre des livres à la bonne place.

Nino avala sa salive.

— C'est… un marque-page très attachant ?

Le manuel tapa du coin de sa couverture sur la table.

— Vous n'avez pas dit « s'il te plaît », ni « excuse-moi ». Le sortilège a pris ça comme une permission de se comporter comme un sauvage.

Basile leva une main.

— Madame Lenoir, pardon. C'était un… test scientifique de marque-page.

— Hm, fit Madame Lenoir. Un test. Avec une licorne. Sur mon front.

Elle tira doucement sur le marque-page. Il résista, vexé. Puis il se décolla d'un coup sec et alla se coller… sur le plafond, où il se mit à tournoyer comme un petit hélicoptère.

Nino leva les yeux, fasciné.

— Il a l'air heureux, au moins.

— Heureux ? s'indigna le manuel. Il manque de manières ! Regardez-le ! Il ne dit même pas bonjour au plafond.

Basile prit une inspiration, puis parla d'une voix claire, comme s'il s'adressait à un animal nerveux.

— Tartina Aeria, s'il te plaît. Reviens doucement. Merci.

Le marque-page ralentit. Il hésita. Puis il descendit en spirale et se posa sur la table, parfaitement droit, comme s'il venait de comprendre la notion de « tenue correcte ».

Madame Lenoir fixa Basile.

— Je n'ai rien vu, dit-elle. Et je ne veux rien savoir. Mais si un jour une étagère se met à danser, je ferme pour travaux.

Elle repartit, les bras chargés de livres, sans se retourner.

Nino souffla.

— Basile, tu viens de dompter un sortilège.

Basile sourit.

— Non. Je lui ai dit s'il te plaît.

Le manuel ronronna.

— Voilà. Enfin quelqu'un de civilisé.

Chapitre 3 — L'invasion des « Merci » en liberté

Ils emportèrent le manuel chez Basile, parce que sa chambre avait deux avantages : un bureau assez grand, et un chat qui jugeait tout le monde en silence. Le chat s'appelait Comète, parce qu'il apparaissait et disparaissait sans prévenir, comme une idée.

Le manuel s'installa sur le bureau.

— Aujourd'hui, dit-il, nous allons travailler la salutation. Un sortilège doit apprendre à se présenter avant d'agir. Sinon, c'est de la magie de couloir : ça bouscule et ça s'enfuit.

Nino s'assit en face, concentré comme s'il passait un examen de ninja.

— On fait quoi ?

— Le sortilège de la Formule Courtoise. Il ajoute des « bonjour », des « merci », des « je vous en prie » aux phrases.

— Ça a l'air facile, dit Basile.

Le manuel eut un petit rire sec.

— Rien n'est facile quand c'est poli. Essayez sur quelque chose de simple. Une phrase.

Nino pointa le doigt vers Comète.

« Va-t'en », dit-il au chat.

Comète ne bougea pas. Il cligna lentement des yeux, comme un professeur qui attend que l'élève se corrige.

Basile posa sa main sur le manuel.

— On dit la formule, et… on demande ?

— Exactement. Avec conviction. Et pas de sarcasme. Les sortilèges détestent le sarcasme. Ils le prennent au pied de la lettre, et c'est toujours le pied qui souffre.

Nino se redressa.

— Formule Courtoise, s'il te plaît, ajoute de la politesse à ma phrase. Merci.

Un petit « ding » résonna, comme une sonnette de vélo dans une bibliothèque.

Nino se tourna vers Comète, prêt à répéter sa phrase… mais sa bouche parla avant son cerveau :

— Bonjour Comète, excuse-moi de te déranger, est-ce que tu accepterais de bien vouloir te déplacer, s'il te plaît ? Merci infiniment.

Le chat bâilla. Puis, très lentement, il se leva, fit trois pas, et s'installa exactement sur le cahier de maths de Nino.

Nino cligna des yeux.

— Ça marche… un peu trop.

Basile essaya à son tour.

« Passe-moi le stylo », dit-il à Nino, et la formule transforma ça en : « Cher Nino, pourrais-tu, si cela ne te cause aucun souci, me confier ce stylo, je t'en serais reconnaissant, merci beaucoup ? »

Nino tendit le stylo, bouche ouverte.

— On dirait une lettre du maire.

Le manuel bondit, outré.

— La politesse, c'est l'huile des relations sociales ! Sans elle, tout grince.

À ce moment-là, la porte de la chambre s'ouvrit. La mère de Basile passa la tête.

— Les garçons, vous voulez un goûter ?

Nino ouvrit la bouche pour dire « oui ». Mais la formule, toujours active, prit le volant :

— Bonjour Madame, merci de votre aimable proposition, nous accepterions avec joie et reconnaissance un goûter, si cela ne vous dérange pas, s'il vous plaît !

La mère de Basile recula d'un pas, comme si elle venait de voir son fils se transformer en pingouin.

— …Vous allez bien ?

Basile eut un rire nerveux.

— Très bien ! Juste… très… polis.

— Tant mieux, dit-elle. Je vous apporte des biscuits.

Dès qu'elle fut partie, Nino chuchota :

— On doit l'arrêter. Sinon demain je vais dire « je vous serais éternellement redevable » à mon prof de sport.

Le manuel fit semblant de ne pas entendre.

— Parfait. Les sortilèges apprennent vite. Mais attention : la politesse en liberté peut devenir envahissante.

Trop tard. Le « merci » venait de s'échapper.

On l'entendit. Un petit « merci ! » aigu, comme une mouche enthousiaste, qui tournoyait dans la chambre.

— C'était quoi ? demanda Basile.

— Rien, dit le manuel, d'un ton suspect. Absolument rien.

Le « merci » bourdonna près de l'oreille de Nino.

— Merci ! Merci ! Merci !

Nino agita les mains.

— Il m'attaque !

— Un « merci » n'attaque pas, dit le manuel. Il… insiste.

Le mot se multiplia. Deux, puis quatre, puis dix « merci » minuscules, scintillants comme des confettis, s'envolèrent vers le couloir.

— Oh non, souffla Basile. Ils vont contaminer la maison.

— On dirait une invasion de moustiques polis, dit Nino.

— Rattrapez-les, ordonna le manuel. Avant qu'ils ne remercient le grille-pain et que le grille-pain se sente obligé de remercier en retour. Ça peut durer des heures.

Ils foncèrent dans le couloir. Les « merci » zigzaguaient, se glissaient sous les portes, sautaient sur les cadres.

— Merci pour ce mur si bien peint ! chantait l'un.

— Merci d'être une poignée ! criait un autre à la porte d'entrée.

Basile se lança à leur poursuite, Nino à côté, et Comète derrière, par pur plaisir de voir des humains paniquer.

Chapitre 4 — Le duel contre le Sortilège Malpoli

Ils finirent par coincer la nuée de « merci » dans la cuisine, près du frigo. La mère de Basile déposait justement une assiette de biscuits.

— Oh, dit-elle, étonnée. On dirait que vous avez… des paillettes dans les cheveux.

Nino, affolé, sentit un « merci » grimper sur son épaule.

— Ce ne sont pas des paillettes, c'est… euh… la gratitude, Madame !

Le manuel apparut sur le plan de travail avec un petit « paf » de livre qui se croit important.

— Madame, s'il vous plaît, dit Basile très vite. Pourriez-vous… sortir une minute ? Merci.

La mère de Basile le regarda. Puis regarda Nino. Puis regarda le chat, qui avait une expression de « je suis innocent et je le sais ».

— Je reviens, dit-elle. Et si le frigo vous dit bonjour, je déménage.

Dès qu'elle fut partie, Basile claqua des mains.

— Bon. Comment on attrape des « merci » ?

— Avec un « de rien », répondit le manuel. Simple. On les attire. Les « merci » adorent entendre « de rien ». Ça les calme.

Nino prit un air sérieux, comme s'il allait amadouer un animal sauvage.

— De rien, murmura-t-il.

Un « merci » s'arrêta, frétilla, et vint se poser sur sa main.

— De rien, répéta Basile.

Trois autres « merci » se posèrent sur le dossier d'une chaise, sages comme des oiseaux.

Le manuel approuva.

— Voilà. Maintenant, refermez la formule. Dites : « Formule Courtoise, merci, tu peux rentrer. »

— Formule Courtoise, merci, tu peux rentrer, dit Basile.

Les « merci » se mirent à rétrécir, puis à se dissoudre dans l'air, comme des bulles de savon qui acceptent enfin de disparaître.

Nino souffla.

— Je croyais que la politesse, c'était tranquille.

— La politesse, dit le manuel, est une créature. Il faut la nourrir, mais pas la laisser manger le canapé.

Un bruit se fit alors entendre. Un raclement. Un « hm ! » agressif.

Sur la table, une cuillère se redressa toute seule et frappa le bord d'un verre, comme pour réclamer l'attention.

— Hé ! cria une voix grinçante. Et moi, alors ? On ne me dit rien ?

Basile pâlit.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

Le manuel se crispa, la couverture raide.

— Oh. Non.

La cuillère bondit. Elle se mit à tournoyer comme une petite épée.

— Je suis le Sortilège Malpoli, annonça la voix. On m'a invoqué une fois, et personne ne m'a dit « merci ». Depuis, je fais ce que je veux. Et je veux… du chaos.

Nino recula.

— C'est un sortilège dans une cuillère ?

— Ne juge pas, lança la cuillère. Tout le monde n'a pas la chance d'être un beau bâton magique. Moi, je suis pratique. Je remue. Je tape. Je renverse.

Elle fit un geste et le pot de sucre se renversa. Le sucre se répandit comme une neige collante, pile dans le coin le plus difficile à nettoyer.

— Voilà ! ricana-t-elle. Et maintenant, je vais faire éternuer le poivrier.

Le poivrier trembla.

Basile serra les dents.

— Il faut lui apprendre les bonnes manières.

— Bonne chance, dit le manuel d'une voix basse. Le Sortilège Malpoli a une règle : il refuse d'écouter tant qu'on ne lui parle pas correctement. Et il déteste qu'on lui ordonne.

Nino inspira. Ses mains tremblaient un peu, mais ses yeux étaient décidés.

— On ne va pas le combattre avec des cris. On va… le surprendre.

La cuillère fonça vers l'évier, comme un chevalier en métal.

— Je vais ouvrir le robinet à fond !

Basile prit son courage à deux mains.

— Monsieur le Sortilège Malpoli ! cria-t-il. Bonjour !

La cuillère hésita, en plein vol.

— Quoi ?

Basile continua, la voix ferme, pas moqueuse.

— Excusez-moi de vous déranger. Est-ce que vous accepteriez de vous poser une seconde, s'il vous plaît ? J'aimerais vous parler. Merci.

La cuillère tremblota. On aurait dit qu'elle venait d'entendre une langue étrangère.

— Personne… ne me parle comme ça, gronda-t-elle. D'habitude, on crie. Ou on me jette dans un tiroir.

— On ne va pas te jeter, dit Nino, doucement. Mais on ne va pas te laisser faire n'importe quoi non plus.

La cuillère se redressa, fière.

— Ah ! Voilà. On me menace !

— Non, corrigea Nino. On te respecte. Et on te demande de respecter les autres.

Un silence. Le poivrier arrêta de trembler, comme s'il retenait son éternuement.

Le manuel murmura :

— Continuez. Mais il va tester votre courage. Les sortilèges malpolis sont comme des petits rois : ils veulent voir si vous avez peur.

La cuillère siffla.

— Si vous êtes si polis… dites-moi pourquoi je devrais changer !

Basile réfléchit une seconde, puis répondit, simplement :

— Parce que tu peux être plus fort. Pas en cassant tout. En choisissant. La vraie magie, c'est quand on contrôle ce qu'on fait.

Nino ajouta, avec un sourire :

— Et puis… c'est plus drôle d'être poli. Quand tu fais une bêtise en disant « excusez-moi », ça devient presque une blague.

La cuillère eut un petit hoquet de surprise, comme si elle voulait rire mais ne savait pas comment.

— Je… je ne ris pas, moi.

— Ça se voit, dit Nino. Tu as une vie de cuillère.

— Hé !

La tension se fendit. Basile saisit l'occasion.

— On peut t'apprendre. Mais tu dois essayer. D'accord ?

La cuillère hésita, puis retomba sur la table avec un petit « pling » timide.

— D'accord… mais je commence par quoi ?

Le manuel se redressa, triomphant.

— Par la base : tu dis « bonjour » avant de renverser le sucre. Même si tu ne renverses plus le sucre, ce qui serait mieux.

La cuillère grommela.

— Bonjour.

Et, dans ce « bonjour » râpeux, il y avait déjà un millimètre de progrès. Ce qui, pour un sortilège, est à peu près la taille d'une montagne.

Chapitre 5 — La leçon de courage au marché de Bric-à-Brume

Le manuel décréta qu'il fallait une épreuve finale. Les bonnes manières, expliqua-t-il, ne tiennent pas dans une cuisine : elles doivent survivre au monde réel, là où les gens se marchent sur les pieds et disent « c'est pas moi » avec aplomb.

Direction : le marché du samedi.

Nino et Basile roulèrent jusqu'à la place centrale. Il y avait des étals de pommes, des fromages qui sentaient la chaussette héroïque, et un vendeur de ballons qui faisait des chiens en caoutchouc en jurant qu'ils étaient « presque vivants ».

La cuillère, le Sortilège Malpoli, était cachée dans le sac de Basile, enveloppée dans un torchon. Elle râlait à voix basse.

— Ça gratte. Et ça sent la farine.

— C'est le but, chuchota Nino. Tu vas apprendre l'humilité.

— Je déteste l'humilité.

Le manuel, lui, était dans la poche de Nino, d'où il donnait des instructions comme un entraîneur de foot.

— Votre mission : faire accomplir au Sortilège Malpoli une action magique… polie. En public. Sans catastrophe.

— Facile, dit Nino. Il suffit qu'il dise « pardon » et qu'il ne renverse rien.

Le marché choisit cet instant pour se compliquer.

Une vieille dame, Madame Pivoine, avançait avec un panier trop lourd. Un enfant courait. Un chien tirait sur sa laisse. Et un marchand criait :

— Trois melons pour le prix de deux ! (Le troisième est timide !)

Le chien fit un écart. Madame Pivoine perdit l'équilibre. Son panier bascula. Les pommes roulèrent comme une armée de billes prêtes à conquérir la place.

Basile attrapa son sac.

— C'est maintenant.

Il sortit la cuillère. Elle vibra, excitée.

— Oh ! Des pommes à faire rouler ! Un chaos parfait !

Nino se planta devant elle.

— Non. On aide. Et on demande.

La cuillère se cabra.

— Je ne suis pas un… service public !

Basile la fixa, courageux, au milieu des cris et des gens qui commençaient à glisser.

— Tu voulais être prise au sérieux ? Alors montre-le.

La cuillère trembla. Elle regarda, si une cuillère peut regarder, les pommes qui roulaient vers les pieds d'une dame enceinte, puis vers un petit garçon qui allait s'étaler comme une crêpe.

Quelque chose changea dans l'air. Un souffle. Un choix.

La cuillère inspira, si elle avait des poumons, et lança d'une voix claire :

— Bonjour ! Excusez-moi ! Puis-je… puis-je vous aider, s'il vous plaît ?

Et elle fit de la magie.

Pas un « boum ». Pas une explosion de confettis. Juste un petit mouvement net : les pommes s'arrêtèrent de rouler et se mirent à revenir doucement vers le panier, comme si elles avaient soudain honte de leur conduite.

— Oh ! s'écria Madame Pivoine. C'est… charmant !

Le petit garçon, qui avait failli tomber, resta bouche bée.

— Wouah… les pommes obéissent !

La cuillère ajouta, un peu essoufflée :

— Merci… de votre patience. Et… de rien.

Nino retint un rire.

— Tu viens de dire « de rien » alors que personne n'a dit merci.

— Je m'entraîne, grommela la cuillère. Laisse-moi.

Le marchand de melons s'approcha, intrigué.

— C'est un tour ? Vous faites des animations ?

Basile répondit, très poli, parce qu'il avait compris la logique du monde :

— Bonjour monsieur. Non, c'est… une cuillère en rééducation.

Le marchand cligna des yeux.

— Une cuillère… quoi ?

Le manuel, depuis la poche de Nino, murmura :

— Ne discutez pas. Souriez et reculez. Les adultes posent des questions. C'est leur sortilège à eux.

Ils reculèrent, effectivement. Et le marché reprit son rythme, comme si des pommes disciplinées étaient la chose la plus normale du monde. À Bric-à-Brume, ça arrivait entre deux promotions sur les melons.

La cuillère, dans la main de Basile, était silencieuse. Puis elle dit, très bas :

— Je… j'ai eu peur.

Basile hocha la tête.

— Nous aussi. Mais on l'a fait.

Nino tapa doucement sur le torchon.

— Le courage, c'est pas de ne pas trembler. C'est de trembler… et de dire quand même bonjour.

La cuillère renifla.

— C'est une phrase ridicule.

— Merci, dit Nino. Ça me touche.

Chapitre 6 — La poignée de main magique

De retour chez Basile, ils posèrent le manuel sur le bureau. Comète observait la cuillère avec un intérêt nouveau, comme si elle venait de gagner un peu de respect dans la hiérarchie des objets.

Le manuel s'éclaircit la gorge.

— Épreuve réussie. Le Sortilège Malpoli a accompli un acte de magie courtoise. Il est temps de sceller cela.

— Comment ? demanda Basile.

— Avec la plus ancienne magie du quotidien, répondit le manuel. Celle qu'on pratique sans y penser, mais qui change tout : la poignée de main.

Nino leva un sourcil.

— Une poignée de main… avec une cuillère ?

— Les formes sont adaptables, dit le manuel. L'intention compte. On va faire une poignée de main magique. Vous deux, et elle.

Basile posa la cuillère sur la table. Elle tremblait, mais moins qu'avant.

— Je ne serre pas la main, grommela-t-elle. Je n'ai pas de main.

— Tu as… une poignée, fit remarquer Nino.

La cuillère resta muette une seconde, puis lâcha :

— C'est… inadmissible. Mais… drôle.

Le manuel ouvrit ses pages tout seul. Une lueur douce en sortit, comme si le papier contenait une petite lampe de chevet.

— Basile, Nino : tendez vos mains. Et toi, Sortilège : incline-toi. Et dites la formule ensemble. Simple. Humaine.

Ils obéirent. Nino et Basile posèrent leurs mains l'une contre l'autre, puis contre la cuillère au milieu, comme un petit pont. La cuillère se pencha, hésitante, et toucha leurs doigts froidement, comme un objet qui apprend à être vivant.

Tous les trois dirent :

— Bonjour. Merci. Et pardon. On fait de notre mieux.

La lueur s'étira. Elle glissa sur leurs mains, entra dans la cuillère, puis revint, tiède comme un rayon de soleil qui aurait lu un manuel de bonnes manières.

La cuillère inspira, et sa voix changea. Elle n'était plus grinçante. Elle gardait son caractère, mais avec un coin de sourire.

— Je… vous remercie, dit-elle. De ne pas m'avoir jetée dans un tiroir.

— De rien, répondit Basile.

— Et… excuse-moi, ajouta Nino. Pour l'histoire de « vie de cuillère ».

— Excuses acceptées, dit la cuillère, très digne. Mais je garde le droit de faire « pling » quand je veux. Poliment.

Le manuel se referma, satisfait.

— Mission accomplie. Vous avez appris aux sortilèges qu'ils peuvent être puissants sans être impolis. Et vous avez appris quelque chose aussi.

Nino et Basile se regardèrent.

— Qu'on peut arrêter une invasion de « merci » ? tenta Nino.

— Qu'on peut parler à une cuillère sans passer pour des fous ? ajouta Basile.

Le manuel soupira, mais on sentait qu'il souriait dans ses pages.

— Le courage, bande de crêpes, c'est d'oser être correct quand tout le monde préfère être rapide. Vous avez été corrects. Et drôles, malheureusement.

Comète sauta sur le bureau et donna un coup de patte au manuel, juste pour rappeler qui commandait dans cette maison. Le manuel ne dit rien, ce qui était une forme de respect impressionnante.

Dans le couloir, la mère de Basile appela :

— Les garçons ! Le goûter est prêt !

Nino ouvrit la bouche, puis se ravisa, et dit avec une politesse parfaite, mais raisonnable :

— Oui, merci ! On arrive !

La cuillère fit un petit « pling » approbateur.

Et, pendant une seconde, la magie du quotidien sembla se tenir bien droite, comme si elle venait d'apprendre, elle aussi, à frapper avant d'entrer.

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Grenier
Pièce sous le toit où l'on range des objets vieux ou peu utilisés.
Médiathèque
Lieux où l'on emprunte ou consulte des livres, des films et de la musique.
Grimoire
Ancien livre de magie contenant des recettes ou des sorts.
Manuel
Livre qui explique comment faire quelque chose, étape par étape.
Vexée
Se dit d'une personne qui se sent blessée ou offensée par un geste.
Orgueil
Sentiment d'estime exagérée de soi qui peut empêcher d'écouter les autres.
Sortilège
Action magique qui change quelque chose, comme un petit enchantement.
Sortilèges
Pluriel de sortilège, plusieurs actions magiques ou enchantements.
Formule Courtoise
Expression magique qui ajoute des mots polis comme « s'il te plaît ».
Tartina Aeria
Nom du sort dans l'histoire qui fait flotter ou déplacer une tartine.
Sortilège Malpoli
Nom donné au sort qui se comporte sans respect et cause des problèmes.
Politesse
Comportement qui montre du respect et de la gentillesse envers les autres.
Rééducation
Apprentissage pour changer un comportement ou retrouver un savoir-faire.
Poignée de main
Geste où deux personnes se serrent la main pour se saluer ou conclure.

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