Chapitre 1 — Le trou qui siffle
À onze ans, Lila savait déjà trois choses importantes : faire des crêpes sans les brûler, reconnaître un mensonge à la façon dont il cligne des yeux, et ouvrir une porte avec le coude quand on a les bras pleins.
Ce mercredi-là, elle descendit à la cave avec un carton de vieux magazines. La cave sentait la poussière, la pomme oubliée et le mystère bon marché. Elle posa le carton, éternua, puis s'immobilisa.
Un petit sifflement venait du mur du fond.
Pas un sifflement de tuyau. Pas un sifflement de souris. Un sifflement… qui avait l'air de faire des blagues.
Lila s'approcha. Entre deux pierres, il y avait une fente ronde, pas plus large qu'une pièce de deux euros. Sauf que, derrière, ce n'était pas noir. C'était… changeant. Comme une flaque d'eau qui aurait avalé un arc-en-ciel.
Elle plissa les yeux.
— Hé oh ? dit-elle au trou. On se connaît ?
Le trou répondit en soufflant une odeur de chocolat chaud.
Lila recula d'un pas, la main sur la bouche.
— D'accord. Tu es soit magique, soit très mal ventilé.
Un bruit de grelot, puis une petite voix étouffée :
— Pardon ! Je cherche la sortie.
Lila se pencha. Elle distingua une silhouette minuscule, comme une ombre avec un chapeau pointu.
— La sortie de quoi ? demanda-t-elle.
— De… là, dit la voix, vexée, comme si “là” était une adresse précise. J'ai pris le mauvais couloir. Ça arrive même aux personnes très compétentes.
Lila posa les mains sur ses hanches. Elle se sentit étrangement rassurée, comme quand un adulte avoue qu'il a aussi peur des araignées.
— Bon. Moi, je cherche surtout comment boucher ce trou vers ailleurs. Parce que “ailleurs” dans une cave, ça finit rarement bien.
— Vers ailleurs ? répéta la voix, outrée. Je te signale que c'est un Passage Officiel.
Le trou, lui, éternua. Une étincelle verte jaillit et retomba en cendre parfumée à la menthe.
Lila leva un sourcil.
— Ton Passage Officiel me fait des confettis.
— C'est… l'émotion, marmonna la voix.
Lila soupira, déjà en mode “grande sœur du chaos”.
— Attends. Je reviens avec une lampe. Et pas de bêtises.
— Je ne fais jamais de bêtises, dit la voix.
Le trou siffla un petit air innocent, ce qui, en général, est la preuve numéro un qu'on ment.
Chapitre 2 — Une sorcière en retard et un chat très critique
Lila remonta quatre à quatre et attrapa la lampe torche, du ruban adhésif, et un vieux coussin. On ne sait jamais : les trous magiques ont peut-être besoin de confort.
Dans le couloir, Moustache, le chat de la maison, la suivit en trottinant. Moustache avait l'air de juger le monde entier en silence depuis sa naissance.
— Ne me regarde pas comme ça, dit Lila. Je ne vais pas adopter une créature. Enfin… pas si elle est polie.
De retour à la cave, elle éclaira le trou. La lumière passa au travers comme si elle avait traversé un savon géant. Et, de l'autre côté, un œil apparut. Un œil très rond, très curieux.
— Salut, dit la voix. Je m'appelle Brindille. Je suis… apprentie sorcière. Mais apprentie de haut niveau.
— C'est comme “débutante”, ça ? demanda Lila.
— C'est comme “prometteuse”, répondit Brindille.
Lila observa. L'œil cligna, puis une main minuscule apparut, avec une bague trop grande. La main essaya de pousser… mais se coinça.
— Aïe. Je suis coincée dans ton mur.
— Ça, c'est mon mur, corrigea Lila. Et oui, je vois.
Moustache s'approcha, renifla le trou, et éternua. Instantanément, une bulle de savon sortit et explosa sur son nez.
Le chat fit un bond de trois mètres et partit se réfugier derrière une étagère, vexé comme un roi.
— Ton chat a un tempérament, commenta Brindille.
— Il a surtout un sens artistique. Il déteste les bulles.
Lila se pencha encore.
— Brindille. Pourquoi il y a un trou vers… chez toi… dans ma cave ?
— Techniquement, il y a un trou vers chez toi dans mon placard, dit Brindille. Je faisais une livraison urgente.
— Une livraison de quoi ?
On entendit un bruit de sacs qui se renversent, puis une odeur de fromage se glissa hors du passage.
— Oups.
Lila grimaça.
— Ne me dis pas que tu transportais du fromage magique.
— C'était une commande. Pour la Grande Assemblée. Les fromages parlent, là-bas. Ils aiment être écoutés.
Lila resta un instant silencieuse. Sa tête rangea l'information dans le tiroir “Choses que je n'ose pas répéter au dîner”.
— D'accord, dit-elle finalement. Moi, je veux juste boucher ce passage. Parce que si un fromage qui parle arrive dans ma cave, mon père va vouloir lui faire une raclette.
— C'est cruel, souffla Brindille.
— La raclette l'est, confirma Lila.
Brindille toussota.
— On peut… négocier ? Je dois ressortir. Après, je promets que je ferme. Enfin… je promets d'essayer de promettre.
Lila pointa sa lampe.
— Tu sors, tu récupères ton fromage muet, et ensuite on bouche. À deux. Parce que là, ce trou a l'air de faire ce qu'il veut.
Le trou, vexé, siffla un petit “pouet”.
— Il se moque de moi, chuchota Lila.
— Il a de l'humour, dit Brindille, admirative.
Moustache miaula depuis son refuge. On aurait dit : “Je vous avais prévenus.”
Chapitre 3 — La fuite du fromage et la diplomatie des chaussettes
Brindille poussa de toutes ses forces. Sa main ressortit, puis son bras, puis… sa tête. Elle était minuscule, à peine plus grande qu'une pomme, avec une cape trop longue et un chapeau pointu qui penchait comme s'il avait abandonné l'idée d'être sérieux.
Elle se hissa hors du trou, haletante.
— J'ai réussi ! Je suis une légende, annonça-t-elle.
— Une légende de poche, dit Lila.
Brindille lui tira la langue, puis regarda autour d'elle, impressionnée.
— Ta cave est énorme. On pourrait y faire une école de dragons.
— Non merci. Déjà qu'on a une araignée au plafond qui se prend pour la propriétaire.
Moustache sortit lentement de derrière l'étagère, s'approcha, fixa Brindille, et posa une patte sur sa cape, comme pour dire : “Toi, je te surveille.”
Brindille leva les mains.
— Bonjour, grand félin. Je viens en paix. Je n'ai pas de bulle.
Moustache cligna. Ça ressemblait à un traité.
Derrière elles, le trou toussota. Et une petite meule de fromage, grosse comme une balle de tennis, roula dehors. Elle s'arrêta au milieu de la cave, puis se mit à trembler. Deux yeux apparurent dans sa croûte.
— Où suis-je ? demanda le fromage d'une voix grave, comme un professeur de théâtre.
Lila écarquilla les yeux.
— Oh non. C'est encore pire que ce que j'imaginais.
Brindille applaudit.
— Ah ! Monsieur Tome-Baron ! Vous êtes là !
Le fromage soupira.
— J'étais dans une caisse. J'avais un coussin. Et voilà que je suis… dans un lieu humide qui sent le carton.
— Merci, dit Lila. C'est gentil pour ma cave.
Le fromage tourna lentement vers elle.
— Je ne juge pas. Enfin, si. Un peu. Mais c'est mon rôle social.
Lila se frotta le front.
— Bon. On va faire simple. Monsieur le fromage, vous retournez d'où vous venez, et ensuite on bouche le trou.
Tome-Baron se racla la croûte.
— Je ne traverse pas un Passage Officiel sans protocole. Il faut une déclaration, une salutation, et idéalement une offrande.
— Une offrande ? répéta Lila. Je n'ai que du ruban adhésif et un coussin.
Brindille eut un éclair de génie.
— Une chaussette ! Dans les contes, on offre souvent des choses un peu… personnelles.
Lila la fixa.
— Tu veux que j'offre une chaussette à un fromage qui parle.
— Une chaussette propre, précisa Brindille, dignement.
Moustache émit un miaulement désapprobateur. Probablement : “Où va le monde.”
Lila monta chercher une chaussette propre (ce qui, dans un panier de linge, est une quête en soi). Elle revint avec une chaussette bleue à pois jaunes.
— Voilà. C'est ma contribution à la diplomatie.
Tome-Baron huma la chaussette, ce qui n'aurait jamais dû être une phrase.
— Acceptable. Un parfum de lessive… et de courage, déclara-t-il.
Brindille fit une révérence.
— Monsieur Tome-Baron, accepteriez-vous de retourner par le passage, afin que nous puissions le… refermer ?
Le fromage réfléchit. Très lentement. Comme s'il pesait le sens de la vie.
— À une condition, dit-il enfin. Que vous promettiez d'écouter au moins une histoire de chez moi. Les autres mondes sont toujours persuadés d'être le centre du fromage.
Lila hésita. Puis elle haussa les épaules.
— D'accord. Une histoire. Mais courte. Et pas trop triste.
— Nous avons des histoires drôles, dit Tome-Baron. Par exemple, celle du chevalier qui a confondu une épée avec une baguette de pain.
Brindille gloussa.
Le trou siffla, impatient.
— Très bien, soupira Lila. Raconte.
Et le fromage raconta.
Il parla d'un royaume où les ponts chantent quand on marche dessus, d'un troll qui collectionne les compliments au lieu des péages, et d'une princesse qui avait décidé qu'elle n'avait pas besoin d'être sauvée, merci, au revoir. Lila se surprit à rire. Même Moustache sembla moins sévère.
Quand l'histoire se termina, Tome-Baron fit un petit salut.
— Voilà. Maintenant, je peux traverser dignement.
Il roula vers le trou, s'y glissa… et disparut avec un “plop” poli.
Brindille essuya une larme de fierté.
— Il était formidable.
— Il sentait fort, dit Lila. Mais oui.
Le trou, lui, semblait… plus calme. Comme si le fait d'avoir été pris au sérieux l'avait rendu moins capricieux.
Chapitre 4 — Le plan de bouchage (avec un coussin héroïque)
Lila posa le coussin contre le mur.
— Bon. On bouche.
Brindille grimpa sur le coussin, les mains sur les hanches, comme une capitaine sur un bateau moelleux.
— Il faut d'abord comprendre ce Passage. C'est un trou têtu. Il aime l'attention. Plus on panique, plus il s'élargit. C'est comme… un commentaire sur les réseaux, mais en pierre.
Lila éclata de rire.
— Donc si je crie, il va s'agrandir ?
Le trou siffla, comme pour dire : “Essaie pour voir.”
Lila se pencha et chuchota, très calmement :
— Tu es petit. Tu es sage. Tu es… un trou respectable.
Le trou fit un bruit de contentement. Un petit “pouip”.
Brindille hocha la tête.
— Voilà. Flatterie stratégique. Maintenant, j'ai besoin de… quelque chose pour sceller.
— J'ai du ruban adhésif, répéta Lila.
Brindille prit un air grave.
— Le ruban adhésif est une magie moderne. Très puissante. Très sous-estimée.
Lila déroula une bande.
— Chez moi, ça sert surtout à réparer les livres qu'on a trop aimés.
Brindille posa sa petite main sur la pierre, murmura des mots qui ressemblaient à une recette de gâteau inversée, et le trou frissonna.
— Maintenant ! Ruban !
Lila colla une première bande sur la fente. Le ruban se mit à vibrer, comme si le trou essayait de le chatouiller de l'intérieur.
— Arrête, dit Lila au trou. On fait ça pour ton bien.
— Pour mon bien ? protesta une voix lointaine, de l'autre côté. Mais je suis un Passage Officiel !
— Officiel ou pas, répondit Lila, je n'ai pas commandé d'aventure aujourd'hui.
Brindille ajouta un geste en spirale, et une poussière dorée tomba sur le ruban. La bande se rigidifia, comme une armure transparente.
— Encore ! cria Brindille.
Lila mit une deuxième bande, puis une troisième, en croix. Le trou tenta une dernière blague : il envoya une odeur de pop-corn.
— Oh non, dit Lila. Je suis faible face au pop-corn.
— Résiste ! s'écria Brindille. Le Passage utilise tes envies !
Moustache, soudain très utile, posa sa patte sur le ruban et appuya. Son regard disait clairement : “Je n'ai pas peur du pop-corn.”
— Merci, Moustache, souffla Lila.
Le chat cligna, ce qui signifiait sûrement : “Je le fais pour la dignité.”
Brindille sortit de sa poche une minuscule craie et dessina un cercle autour du ruban, sur la pierre. Le cercle brilla un instant, puis s'éteignit.
Le sifflement cessa.
Le mur redevint… un mur. Un mur normal, ennuyeux, merveilleusement normal.
Lila recula et expira.
— On l'a fait.
Brindille sauta du coussin, triomphante.
— Mission accomplie ! Enfin… presque.
— Quoi “presque” ? demanda Lila, méfiante.
Brindille pointa le cercle de craie.
— Il faut un mot de fermeture. Un mot gentil. Sinon, le Passage boude et il réapparaît… dans un endroit improbable. Comme dans une boîte à chaussures. Ou une soupe.
Lila imagina une soupe qui siffle et décida que non.
Elle posa une main sur la pierre, comme on caresse une porte avant de la fermer doucement.
— Merci… et bonne nuit, dit-elle.
Le mur resta silencieux. Pas de pop-corn. Pas de menthe. Pas de “pouet”.
Brindille soupira, soulagée.
— Parfait. Il a compris.
Moustache se frotta contre la jambe de Lila, comme pour signer le rapport.
Chapitre 5 — Le départ de Brindille et la promesse d'ouverture
Lila regarda Brindille. Une apprentie sorcière minuscule dans une cave banale, c'était le genre de phrase qui pouvait vous valoir une convocation chez la psychologue scolaire. Pourtant, tout semblait simple.
— Et toi, demanda Lila, comment tu rentres, maintenant que le trou est bouché ?
Brindille sourit, un peu gênée.
— Il y a… une porte de service. Les Passages Officiels, c'est bien, mais c'est capricieux. La porte de service est dans mon sac.
Elle sortit un sac encore plus petit qu'elle, l'ouvrit, et en tira… une poignée de porte.
— Tu te moques de moi, dit Lila.
— Jamais. Enfin… rarement. Regarde.
Brindille posa la poignée contre l'air. Elle tourna. L'air cliqueta. Un rectangle de lumière apparut, comme une porte dessinée au feutre qui aurait décidé d'être vraie.
Derrière, on voyait un couloir tapissé de toiles d'araignée propres, avec des pancartes : “Par ici les livraisons”, “Ne pas nourrir le griffon”, “Sourire obligatoire”.
Lila resta bouche bée.
— Tu vis dans un endroit qui met des panneaux pour les griffons.
— Ça évite les discussions, expliqua Brindille. Et puis, chez nous, on essaie d'être accueillants. Même les monstres ont parfois juste faim ou peur. On apprend à leur parler.
Lila pensa à Tome-Baron, au troll qui collectionnait les compliments, à la princesse qui n'attendait personne.
Elle hocha la tête.
— Je crois que je comprends. Les choses étranges ne sont pas forcément mauvaises. Elles sont… différentes. Et parfois drôles.
— Souvent drôles, corrigea Brindille. Surtout quand elles sentent le pop-corn.
Moustache s'approcha de la porte de service, renifla, puis recula. Son regard disait : “Je préfère les mondes sans bulles.”
Lila se pencha vers Brindille.
— Merci de ne pas avoir… envahi ma cave.
— Merci de ne pas avoir… raclé un dignitaire fromager, répondit Brindille avec sérieux.
Elles éclatèrent de rire.
Brindille fit un pas vers la porte, puis se retourna.
— Lila ?
— Oui ?
— Si un jour tu veux entendre d'autres histoires… ou si tu trouves un autre trou bizarre… tu peux m'appeler. Je te donnerai mon… euh… moyen de contact.
Elle tendit un petit caillou brillant.
— C'est un Galet-Message. Tu lui parles, il répète à mon placard.
Lila prit le galet. Il était tiède, comme s'il avait un cœur minuscule.
— D'accord, dit-elle. Mais je préviens : chez moi, on dit bonjour aux gens, même quand ils sortent des murs.
Brindille sourit, ravie.
— Parfait. Chez nous aussi. Enfin, sauf aux malédictions. Elles, on les ignore. Ça les rend folles.
Brindille passa la porte. Le rectangle de lumière se referma doucement, comme une paupière.
La cave redevint une cave. Avec un mur silencieux. Et un chat qui faisait semblant de ne pas être soulagé.
Lila serra le galet dans sa main, puis monta l'escalier.
Au palier, elle se retourna une dernière fois vers la porte de la cave.
— À demain, murmura-t-elle, chaleureusement. À demain.