Chapitre 1 — Le village qui bâille
Le matin s'étirait à Bâillebois comme un chat immense. On voyait des bâillements sauter d'une fenêtre à l'autre, tels des poissons volants, et retomber en soupirs au pied des portes. Le vent lui-même bâillait; il faisait un bruit doux, tout mou, tout rond. Les cloches tintaient si lentement qu'un oiseau avait le temps de faire trois nids entre deux ding et two dong. Bref, on s'ennuyait. Beaucoup. Avec application. Avec style.
Nestor l'Ours n'aimait pas ça. Nestor avait le cœur gourmand et les pattes pressées. Il était pourtant d'une ponctualité catastrophique. Réputé pour arriver au mauvais endroit au pire moment. S'il passait devant la boulangerie, la fournée venait d'être vendue. S'il se pointait au marché, c'était au moment exact de la « Minute de Silence Anti-Excitation ». S'il rendait visite à la loutre musicienne, elle terminait sa dernière note et allait faire la sieste.
Ce matin-là, Nestor traversa la place désertée, une tarte aux mûres encore tiède sur un banc. Il s'en approcha. Elle venait d'être refroidie par un bâillement collectif. Quelque part au nord, le vieux carillon de la Tour du Ronron grinça avec mollesse, comme s'il traînait les pieds. On racontait qu'un sort s'y était installé. Un sort en pantoufles.
Nestor fronça sa truffe. Il se souvenait des jours où le village riait. Il se souvenait du goût des éclats de rire. Il se souvenait du bruit des feuilles quand on court dedans, du tintement pressé des verres quand on trinque à la hâte, des applaudissements maladroits mais joyeux. Il se promit de trouver ce qui clouait Bâillebois au ralenti.
— Si je n'agis pas, on va bâiller jusqu'à l'automne.
— Tais-toi, tu vas réveiller mon bâillement, marmonna un hérisson, roulé en boule sous un banc.
Nestor soupira. Il fila chez Madame Chèvre, qui vendait des bricoles magiques, modestes, utiles surtout pour épicer les soupes et les après-midis trop longues. La boutique était un capharnaüm parfumé. Des sachets de thym chantaient. Des plumes bougeaient un peu toutes seules pour se recadrer. Sur un coussin, une amulette jaune en triangle attendait, brillante comme un fromage qui vient de se faire beau.
— Prends cette amulette fromagère, mon petit plantigrade, dit Madame Chèvre en tendant le bijou avec un sérieux de marmotte.
— Elle sent le roquefort qui a lu un poème.
— C'est normal, elle attire les aventures et les mulots curieux.
Nestor accrocha l'amulette à son cou. Une chaleur douce y crépita. Il prit aussi un sac avec une cuillère en bois, un bout de corde, une boîte de patience (toute petite, mais très solide), et une carte du pays tachetée de confiture. Direction la Tour du Ronron. Un pont l'attendait, paraît-il, un pont grinçant gardé par des trolls amoureux de devinettes nulles. Parfait. Il n'était déjà pas à l'heure.
Chapitre 2 — Le pont qui grince et les devinettes-nulles
Le Pont Qui-Grince portait bien son nom. Il chantait chaque pas avec insistance. Nestor arriva pile au moment où les trolls déployaient une pancarte: « Sieste Obligatoire des Gardiens. Merci d'attendre. » Il soupira. Son talent, c'était ça: débarquer quand il ne fallait surtout pas.
Trois trolls surgirent en bâillant. Ils avaient des cheveux en poireau, des gilets en ficelle, et l'air très concentré pour des êtres si mollement réveillés. Le chef tenait un carnet. On aurait dit un jury de danse voulant juger une patate.
— Devinette numéro un: qu'est-ce qui est vert, mais pas trop? Réponse: le contraire d'un truc. On l'applaudit déjà.
— Je propose… un cornichon timide?
— Accepté! C'est nul, donc c'est bon.
— Devinette numéro deux: combien de ponts faut-il pour traverser un pont?
— Un seul, mais il faut de la patience pour écouter la question.
Les trolls prirent des notes avec gravité. Ils étaient fiers de leurs devinettes très peu exigeantes. Une brise se leva. L'amulette fromagère embauma tout le pont. Les trolls se mirent à renifler.
Le chef fronça les narines. « Ça sent la blague. » Les deux autres éternuèrent en chœur. Pchiiit! L'éternuement fit vibrer le pont. Le pont, ravi, grinça une gamme entière. Des petits poissons sous l'eau applaudissaient avec leurs nageoires.
Nestor attendit, sans bouger. Il ouvrit sa boîte de patience et en sortit un souffle lent. Il regarda un nuage passer, puis un second. Le chef troll, ému par tant de politesse, lui fit un salut académique. Rien n'adoucit mieux un troll que quelqu'un qui reste, écoute et n'interrompt pas une devinette nulle.
Il y eut ensuite une devinette sur des bottes sans pied, une sur une orange discrète, et une, particulièrement stupide, sur une porte qui ne s'ouvre que quand elle est ouverte. À chaque fois, Nestor trouva une réponse bancale mais aimable, et surtout ne se pressa jamais.
Les trolls, attendris, levèrent la barrière. « Passe, noble ours, porteur de camembert courageux. »
Nestor remercia. Au loin, la Tour du Ronron étirait un ding qui n'en finissait pas. Le pont vibra encore. Les trolls applaudissaient toujours à retardement. Nestor, lui, avançait, doucement, prudemment, le museau levé vers une odeur nouvelle: de la pierre, de la mousse, et… des rimes?
Chapitre 3 — Le golem qui casse la croûte des mots
La terre devenait plus souple. Les chemins faisaient des virages pour admirer les ajoncs. Un marais s'ouvrit comme un tapis de velours vert. Au milieu, une silhouette monta de la glaise. Elle se secoua avec élégance, puis se recomposa avec des galets, des plaques d'argile, une poignée de brindilles en guise de sourcils. L'être sourit. Il avait des dents en silex très polis.
— J'écris des poèmes qui tiennent debout comme des cailloux.
— Moi, je trébuche sur tout, surtout au mauvais moment.
— C'est une bonne rime: trébucher au moment boucher.
— Je cherche à décoincer Bâillebois du bâillement.
— Alors marche lentement, et le monde te racontera ce qu'il cache.
Le golem se présenta: Galet-Long, dit Galo, poète du marais. Son torse portait des vers gravés par la pluie. Quand il se déplaçait, il sonnait comme une poche de cailloux dans une poche de patience. Il offrit à Nestor une prune de ruisseau, fruit très rare qui pousse sur les reflets.
Ils marchèrent ensemble. L'amulette fromagère attirait des mulots fascinés. Ils marchaillaient en file indienne derrière Nestor, l'air important. Galet-Long composait en silence. De temps en temps, il lâchait un haïku:
Mousse au bord du jour,
trois bulles tiennent parole,
le marais écoute.
Nestor aimait ce calme. Cela lui donnait du courage. Il n'aimait pas l'ennui, mais il apprenait le silence qui rend les choses plus riches. Les pas sur la tourbe faisaient un son de tambour moelleux. Le ciel, à chaque nuage, changeait d'avis.
Au détour d'une touffe de joncs, un panneau apparut. Il clignotait comme un coléoptère distrait. « Attention: Bifurcation. Chemin A: Par ici l'Aventure Importante. Chemin B: Par là la Sécurité Assommante. Chemin C: Piège Évident (ne pas tomber dedans, vraiment, c'est écrit tout dessus). »
Nestor regarda Galet-Long. Galet-Long regarda le ciel. Entre deux dalles de pierre, un bruit mince se préparait, comme une respiration en retenue. On aurait dit que le sol se souvenait d'une blague.
Dans son sac, la petite boîte de patience vibrait, contentée par cette marche qui ne pressait rien. La Tour du Ronron, sur l'horizon, étirait un dong, encore et encore, si long que des oiseaux s'y posaient, prenaient un goûter puis repartaient avant la fin de la note. Nestor sourit. Il était en retard, oui, mais il avançait.
Chapitre 4 — Le piège évident où tout le monde tomba
La bifurcation était si évidente qu'elle en devenait suspecte. Le Chemin A se pavanait avec des guirlandes. Le Chemin B avait des panneaux réfléchis. Le Chemin C, lui, portait un panneau épais: « Piège Évident: merci d'éviter. » Il y avait même, au bord, une flèche qui clignotait en grommelant « Non. Non. Non. »
Nestor s'arrêta. Le marais retenait son rire. Galet-Long s'assit. Il posa une main de pierre sur sa pierre-cuisse et laissa passer une libellule. Le silence fit « plop ».
— C'est écrit "Piège évident". On fait quoi?
— On patiente jusqu'à ce que le piège se fatigue.
— Trop tard! Je déclare l'ouverture officielle du trou, rugit derrière eux le chef troll, qui avait suivi, curieux comme une taupe sur ressort.
— Oups. J'arrive pile quand il s'ouvre.
— Tombez par ordre alphabétique, ça ira plus vite! coassa un crapaud à lunettes, installé en bas comme au théâtre.
La terre s'était dérobée, poliment, avec un petit soupir. Nestor fit un roulé-boulé digne d'un ours acrobate qui ne le fait pas exprès. Galet-Long descendit comme une colonne qui se dévisse. Les trois trolls s'enroulèrent façon spaghetti. Les mulots, eux, sautèrent comme des pépins de pastèque. Tout le monde atterrit sur un lit épais de mousse et de champignons mous. Pas un bobo. Juste des plumes d'ego qui firent « pof ». Le crapaud applaudit deux fois.
Le piège, de grande taille, semblait plus ridicule qu'effrayant. On voyait, en haut, le panneau « Piège Évident » qui s'excusait presque de son zèle. En bas, une galerie s'ouvrait, éclairée par des vers luisants bibliothécaires. Ils rangeaient la lumière par intensité, avec un sérieux lumineux.
Galet-Long se redressa. Il retomba un caillou mal vissé, le remit en place avec dignité, puis pointa la galerie. « C'est par là que passe l'ennui. » En effet, un courant d'air monotone venait de là. C'était un souffle très méthodique, comme un balai qui compte les marches.
L'amulette fromagère profita d'un chaos de laces pour glisser, se coller au mur, glisser encore, puis s'accrocher à un clou. Le clou, surpris, sonna « ding ». Le « ding » rebondit sur les vers luisants qui lui firent une place sur l'étagère « D ». Tout le monde eut envie de sourire. On se remit en marche, piégé, oui, mais pas paniqué. Un piège qui annonce qu'il est piège ne peut pas être vraiment méchant. Il a besoin d'un public, surtout.
Chapitre 5 — La Tour du Ronron et la cloche qui bâille
La galerie menait à l'arrière de la Tour du Ronron. Le sous-sol sentait la poussière rangée et le sommeil plié. Des limaces en gilet de cuir faisaient la ronde autour d'un escalier. Elles portaient des badges: « Service de Lenteur. Merci de suivre le rythme. »
— Pour entrer, veuillez bâiller longuement et lentement.
— Pardon, je suis pris de fou rire.
— Rire et pierre sont plus lourds que l'ennui, je confirme.
— Attention, ton collier dégouline… oh, trop tard!
— Heu… j'ai gagné?
Ce fut effectivement « trop tard » au bon moment. L'amulette fromagère, heureuse comme un fromage en fête, avait commencé à fondre. Une goutte descendit le long du cordon, se jeta dans le mécanisme, et fit « schlok ». La cloche, surprise, éternua un dong court, un ding pressé, puis une suite de didi-dong-dang-ding-dou. Les limaces se regardèrent, outrées par tant d'entraînement en miettes.
Le fromage coula en fil doré dans la roue dentée. Cela n'était pas prévu. Les mulots, soudain enthousiastes, flairèrent et accoururent. Ils grignotèrent le fil en cadence. Chaque mordillement déclenchait une note différente. Le carillon se mit à jouer une musique foutraque, une tarentelle de gruyère. Les trolls firent des claquettes involontaires. Le crapaud fit la basse. Galet-Long tapa du pied. Nestor, qui n'avait rien prévu, glissa sur une râpure de comté, heurta du coude une manette, et déclencha un levier de secours.
Un souffle profond, coincé depuis des lunes, partit d'un coup. On aurait dit qu'on ouvrait une fenêtre dans un hiver trop long. Le sort en pantoufles s'enfuit, oubliant ses chaussons. La Tour du Ronron tenta un dernier bâillement, bégaya, puis se mit à sourire. C'était visible: les cloches, enfin, avaient l'air moins fatigué. Elles tintèrent en sautillant.
Dans les couloirs, des affiches tombèrent: « Ralentir », « Encore plus lent », « Trop vite: non ». Elles glissèrent vers un coin où une araignée fit: « Merci, ça manquait de déco. » Les limaces, soulagées, déposèrent leurs badges et demandèrent une danse à qui voulait. On ne danse pas vite quand on est limace, mais on danse bien.
Nestor resta stupéfait. Il avait bougé, glissé, trébuché, et tout avait sonné juste. Triomphe par accident, d'accord. Mais sans sa patience aux trolls, sans la marche au pas de Galo, sans les mulots attirés par l'amulette, rien n'aurait trouvé ce bon moment.
Chapitre 6 — Le retour des sons qui clignent de l'œil
Bâillebois n'était plus pareil. Les oiseaux semblaient avoir repeint le ciel. La place vibrait de brouhaha. Les voix avaient retrouvé des coins rieurs. On n'était pas passé de l'ennui au chaos; on s'était juste remis à vivre sans bâiller entre chaque geste. On avait gardé un brin de lenteur, assez pour sourire aux détails.
Le Bourgmestre, un blaireau à moustache comme un toboggan, attendait Nestor. La tarte aux mûres avait été découpée en sourires. Les trolls avaient installé une scène. Ils lançaient des devinettes nulles comme on lance des confettis. Galet-Long prenait des notes sur sa poitrine, avec une brindille trempée dans un peu de pluie.
— Au nom de Bâillebois, nous te remercions de nous avoir réveillés doucement.
— Devinette finale: qu'est-ce qui arrive en retard mais sauve la fête?
— Un ours avec un collier qui sent le pique-nique.
— Et la patience, qui sonne plus juste qu'une cloche.
— Alors on prend le temps… mais pas pour s'ennuyer.
On rit. On applaudit. Madame Chèvre apporta des biscuits qui craquaient comme des feuilles sèches. Les mulots, héros discrets de la mécanique fromagère, reçurent chacun un petit béret en mie de pain. Les limaces dansèrent une mazurka tout en glisse, splendide. Les trolls, si fiers de leurs énigmes pas fines, ouvrirent un « Club des Devinettes Nules » pour entraîner les jeunes. Galet-Long, lui, composa un poème public, qu'il grava sur la margelle de la fontaine. « N'oublie pas de regarder comme ça dure, un sourire. »
Nestor, toujours lui, arriva, évidemment, au mauvais endroit au pire moment, plusieurs fois encore ce jour-là. On lui donna une louche pour servir la soupe, il renversa le poêlon et découvrit que le fond comportait des étoiles. On lui demanda d'ouvrir le bal, il entra au son de la fin du morceau. On lui confia une bannière, il la brandit à l'envers, révélant le dessin d'un hérisson faisant du yoga, ce qui donna une idée au hérisson local pour organiser des séances qui firent beaucoup rire.
Mais plus personne ne lui en voulait. C'était devenu un charme. Son retard tenait la main à la patience du village. On attendait un peu Nestor, et pendant qu'on attendait, on parlait, on regardait les ombres des feuilles, on repérait les fourmis musclées, on apprenait un pas de danse qui ne ressemblait à rien mais faisait du bien. La lenteur, apprivoisée, n'était plus l'ennui. Elle était l'espace où les choses prenaient un goût.
Le soir, la Tour du Ronron sonna des notes rondes et gaies. Pas trop vite. Juste assez pour faire danser les lucioles. Nestor rentra chez lui par la ruelle aux orties. Il portait son amulette fromagère, lavée, devenue une belle lune jaune pâle. Il la posa près de sa fenêtre. Calme. Sage. Prête à attirer, un autre jour, un autre gag.
Il s'assit. Il pensa au pont grinçant et à la patience qu'on pouvait poser sur un bois qui crie. Il pensa aux trolls, à leurs devinettes si fières d'être nulles, parce qu'elles ne faisaient de mal à personne. Il pensa à Galet-Long, au bruit de la pierre quand elle compose. Il pensa au piège qui avait prévenu qu'il était piège. Il pensa au fromage qui joue du carillon.
Il sourit. L'ennui avait reculé. La patience avait gagné, tranquillement, sans forcer, en attendant la bonne heure. Il sortit une plume et traça un mot sur sa porte: « Si je ne suis pas là, je reviens en retard. S'il vous plaît, patientez avec vous-mêmes. »
La nuit coula à Bâillebois, douce comme une confiture sur une biscotte. Au loin, les trolls murmuraient une devinette nouvelle qu'on entendait presque: « Qu'est-ce qui ne se presse pas mais arrive toujours? » La réponse, chacun la connaissait désormais, sans se presser de la dire: la bonne surprise qu'on n'attendait plus. Et, parfois, un ours.