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Histoire de pirate 11 à 12 ans Lecture 26 min.

L’étoile volée de Mirella-la-Souriante

La capitaine Maëlys et son équipage partent à l'Île des Éclats pour récupérer Mirella-la-Souriante, figure de proue volée par les Corsaires du Basilic, et doivent affronter pièges, ruses et leurs propres peurs dans une épreuve de courage et de fidélité.

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Maëlys, capitaine au visage déterminé et doux et aux yeux verts, enfonce un dernier clou dans la proue en tenant un marteau; Mirella-la-Souriante, figure de proue en bois clair sculpté avec une petite étoile dorée dans la main et une veine de bois visible, est posée contre l'avant du navire; Jory, homme d’une trentaine d’années à la grande moustache, stabilise la figure en tenant une planche à droite de Maëlys; Lila, adolescente aux cheveux tressés et foulard bleu, maintient une corde à gauche près du bastingage en souriant vers l’horizon; Toma, garçon d’environ 12 ans, tend les clous et tient la boîte à outils juste derrière Maëlys. Le Virevolte montre un pont en bois humide, cordages enroulés, voiles blanches gonflées, coque verte et jaune et réparations visibles; en arrière-plan la mer calme, léger vent et coucher de soleil avec nuages roses. Scène joyeuse et solennelle: l’équipage remet la figure de proue en place, gestes coordonnés et expressions de fierté, lumière dorée sur le bois et les visages; style encre colorée aux traits nets, textures de bois et tissu, palette chaude avec accents cannelle, vert océan et or. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 : La proue qui ne souriait plus

La mer était d'un bleu froissé, comme une étoffe qu'on aurait trop serrée dans le poing. Le Virevolte filait dessus en grinçant de toutes ses planches, et malgré le soleil, quelque chose clochait.

À l'avant du navire, là où d'habitude une figure de proue fendait l'air avec fierté, il ne restait qu'un morceau de bois arraché et des clous tordus. On aurait dit qu'on avait retiré le sourire du bateau.

Capitaine Maëlys Dorne posa une main sur le bastingage. Elle n'avait pas besoin qu'on lui explique : depuis que la figure de proue avait disparu, le vent tournait trop vite, la voile grinçait, et même la soupe du cuistot avait un goût de chaussette humide. Or, Maëlys ne croyait pas aux “coïncidences” quand elles s'accumulaient comme des mouettes autour d'un poisson.

— Alors, qui me raconte la version courte ? demanda-t-elle.

Le second, Jory, un grand maigre à la moustache courageuse mais pas toujours droite, fit un pas en avant.

— Capitaine… la nuit dernière, y a eu… comment dire… une ombre, un bruit, et pof ! La chance a fait ses valises.

“Pof”, répéta Maëlys. C'est précis, ça.

Un rire nerveux parcourut l'équipage. Même Lila, la gabière la plus rapide, sourit malgré elle. Mais Maëlys ne riait pas. Elle regardait les clous.

La figure de proue s'appelait Mirella-la-Souriante : une femme sculptée, menton levé, cheveux en vagues, tenant une petite étoile entre ses doigts. On disait que tant que Mirella fixait l'horizon, le Virevolte retrouvait toujours sa route, même dans le brouillard le plus têtu.

Et Maëlys avait promis à l'ancien capitaine, mort en lui confiant le navire, de veiller sur Mirella comme sur une amie.

— On va la récupérer, dit Maëlys. Pas “si”. Pas “peut-être”. On.

Toma, le plus jeune mousse, un préado à la tignasse indisciplinée, ouvrit des yeux ronds.

— Mais… et si c'était une malédiction ?

Maëlys se pencha vers lui, d'un air sérieux, puis chuchota :

— La seule malédiction que je connais, c'est de perdre ses chaussettes par paire. Et ça, mon garçon, ça arrive à tout le monde.

Toma éclata de rire, et la tension se fendilla.

Jory sortit de sa poche un morceau de tissu noir, accroché à un clou.

— On a trouvé ça, coincé dans les planches.

Maëlys prit le tissu, le froissa, huma. Une odeur de goudron et de cannelle.

— Cannelle… murmura-t-elle. Les Corsaires du Basilic.

À ce nom, même les plus bravaches avalèrent leur salive.

Les Corsaires du Basilic n'étaient pas les plus nombreux, mais ils avaient la réputation de voler ce qui “porte bonheur” aux autres : amulettes, drapeaux, dents de requin… et parfois, l'orgueil.

Maëlys se redressa.

— Cap sur l'Île des Éclats. Les Basilics aiment s'y cacher. Et j'annonce une règle : personne ne fait le héros tout seul. Sur mon bateau, le courage marche en groupe.

— Et si on les croise ? demanda Lila en resserrant son foulard.

Maëlys esquissa un sourire malicieux.

— Alors on leur rendra la cannelle. En pleine figure, s'il le faut.

Chapitre 2 : La carte qui se moquait d'eux

L'Île des Éclats apparut deux jours plus tard : une masse sombre, entourée de récifs blancs comme des dents. Le ciel s'était couvert, et des nuages bas couraient au-dessus de l'eau comme s'ils avaient volé quelque chose.

Dans la cabine du capitaine, une lanterne balançait. Maëlys déplia une carte ancienne, tachée de sel. Lila, Jory et Toma étaient là, serrés autour de la table.

— Voilà le problème, dit Jory. Cette île change. Les récifs bougent avec les marées. Et la carte… elle ment.

— Les cartes ne mentent pas, objecta Toma, indigné.

Maëlys tapa doucement du doigt sur un coin de papier.

— Elles se trompent, alors. C'est une façon polie de dire qu'elles mentent.

Lila plissa les yeux.

— Il y a un symbole ici. Un œil… et une étoile. Ça ressemble à Mirella.

Maëlys se figea. Sous la lumière, un tracé fin dessinait une petite étoile, identique à celle que tenait la figure de proue. Juste à côté : une inscription presque effacée.

“Là où le bois sourit, la pierre écoute.”

— Ça veut dire quoi ? demanda Toma.

— Ça veut dire qu'on va devoir réfléchir, répondit Maëlys. Et sans se disputer, ce qui sera l'épreuve la plus difficile pour un équipage de pirates.

Jory leva les mains.

— Je promets de ne pas me disputer. Sauf si quelqu'un affirme que mon nœud de chaise est un “nœud de fromage”.

— On n'a jamais dit ça, protesta Lila.

— Pas à voix haute, peut-être.

Maëlys eut un petit rire, puis reprit, plus grave :

— Les Basilics ont Mirella. Mais ils ne l'ont pas volée pour décorer leur bateau. Ils veulent sa chance. Or, la chance ne se laisse pas enfermer facilement. Mirella doit être… retenue quelque part.

— Comme un prisonnier ? demanda Toma.

— Oui. Ou comme une clé.

Au-dehors, un cri retentit. Un matelot surgit à la porte.

— Capitaine ! On a repéré une fumée sur la côte nord. Et… un pavillon vert. Basilic.

Maëlys se leva d'un mouvement net.

— Bien. On va approcher en silence. Jory, tu prends la barre. Lila, prépare deux grappins et une corde. Toma… tu restes près de moi.

Toma gonfla la poitrine.

— Je peux être utile !

— Je sais. C'est pour ça que je veux te garder vivant, répondit Maëlys, sans méchanceté, juste avec une honnêteté tranchante.

L'ombre de l'île s'étira sur eux. Le Virevolte glissa entre les récifs, comme un chat dans un couloir étroit. Les vagues clapotaient contre la coque avec des petits coups secs, comme si la mer tapait des doigts.

Quand ils virent la baie, ils comprirent. Un petit fortin de pierre se cachait derrière des palmiers, et à côté, un navire au pavillon vert dormait au mouillage : Le Basilic Joyeux.

— Joyeux… marmonna Maëlys. Ça ne me dit rien de bon.

Chapitre 3 : Le fortin des canneliers

Ils débarquèrent à la nuit tombante. Le sable était tiède, mais l'air sentait le feu, le poivre… et la cannelle. Toma éternua si fort qu'un crabe s'enfuit en courant.

— Chut, souffla Lila. Ici, même les moustiques ont l'oreille fine.

Ils avancèrent en file, courbés, jusqu'à une brèche dans le mur du fortin. De l'autre côté, on entendait des rires et le choc de dés contre une table.

Maëlys risqua un œil. Une demi-douzaine de corsaires jouaient à un jeu. Au-dessus d'eux, pendue comme un trophée, une petite étoile de bois brillait faiblement.

Le cœur de Maëlys fit un bond. L'étoile de Mirella. Mais la figure entière n'était pas là.

— Ils l'ont démontée, murmura-t-elle, les dents serrées. Ces charognards.

Jory s'approcha.

— On prend l'étoile, et on file ?

Maëlys secoua la tête.

— Non. Sans elle, Mirella n'est qu'un morceau de bois. Et sans Mirella, l'étoile n'est qu'un bijou. Il faut tout.

Toma désigna une porte au fond, gardée par un homme qui mâchait un bâton.

— Là-bas.

— Bien vu, dit Maëlys. Maintenant, on improvise… intelligemment.

Elle ramassa une petite pierre, la lança au loin. Un bruit sec claqua contre une caisse.

— Hein ? fit un Basilic en levant la tête.

Deux d'entre eux se levèrent, grognons, pour aller voir. Lila bondit comme une ombre et, sans les blesser, leur fit un croche-pied si propre qu'ils tombèrent ensemble comme un numéro de cirque.

— Oups, dit-elle, faussement désolée. Le sol est traître.

Jory, lui, se glissa jusqu'à la table et posa discrètement un petit sachet.

— Qu'est-ce que tu fais ? souffla Toma.

— Je rends service, répondit Jory. Ils aiment la cannelle ? Ils vont en avoir.

Maëlys n'eut pas le temps de protester. Une seconde plus tard, un Basilic ouvrit le sachet, inspira… et se mit à tousser comme un phoque enrhumé.

— Par les moustaches du capitaine, c'est quoi ce truc ?!

— Éternuements en poudre, murmura Jory, fier. Recette de ma tante.

Les corsaires se mirent à éternuer en chaîne. Certains en pleuraient. D'autres se cognaient aux murs. Le gardien de la porte, pris dans la tempête d'éternuements, lâcha son bâton.

Maëlys profita du chaos. Elle se glissa avec Toma jusqu'à la porte du fond, l'ouvrit doucement.

Un escalier descendait, humide, vers une cave.

— Si je disparais, tu retournes au bateau, ordonna Maëlys à Toma.

— Je ne te laisserai pas, répondit-il, la voix tremblante mais ferme.

Elle le regarda. Dans ses yeux, il n'y avait pas de bravade, juste une loyauté simple. Maëlys sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

— D'accord. Mais tu restes derrière moi. Et si je dis “canard”, tu te baisses.

— Pourquoi “canard” ?

— Parce que “attention” est trop banal, dit-elle en descendant.

La cave sentait la pierre mouillée. Sur les murs, des torches vacillaient. Et au centre, attachée à un pilier, il y avait Mirella-la-Souriante… ou ce qu'il en restait : le corps sculpté, sans son étoile, les cheveux en bois éraflés. On aurait dit qu'on lui avait volé son éclat.

Toma s'approcha, bouleversé.

— C'est… juste du bois, pourtant.

Maëlys posa la main sur la sculpture avec une douceur inattendue.

— Ce n'est pas “juste”. C'est un symbole. Et les symboles, ça tient un équipage debout quand les vagues veulent le casser.

Une voix moqueuse résonna derrière eux.

— Très joli discours, Capitaine Dorne.

Ils se retournèrent. Un homme se tenait dans l'ombre de l'escalier : long manteau vert, boucle d'oreille en forme de feuille, sourire trop sûr de lui. Le capitaine des Basilics, Armand Virepique.

— J'attendais votre visite, dit-il. La chance, ça attire toujours les affamés.

Maëlys se plaça devant Toma.

— La chance ne se vole pas. Elle se mérite.

— Oh, je mérite très bien, répondit Virepique. Et j'ai une proposition : vous repartez vivants, et je garde la statue. Ou vous essayez de jouer aux héros… et vous nourrissez les crabes.

Maëlys inspira. Son cerveau tournait vite, comme une roue de gouvernail dans la tempête.

— Marché, dit-elle soudain.

Toma la fixa, stupéfait.

— Capitaine… !

Maëlys continua, calmement :

— Je repars sans faire de bruit. Mais je veux une chose : l'étoile. Pour ne pas laisser mon bateau nu. Vous gardez le reste.

Virepique arqua un sourcil.

— Vous négociez mal, Dorne. Mais… c'est amusant. Prenez l'étoile. Ça ne sert à rien sans la statue.

Il claqua des doigts. Un Basilic apparut, essoufflé, et tendit l'étoile de bois.

Maëlys la prit. Elle semblait tiède, comme si elle avait gardé un peu de soleil.

— Très bien, dit Virepique. Maintenant, partez.

Maëlys se retourna, mais au moment de monter l'escalier, elle glissa discrètement l'étoile dans la poche de Toma.

— Garde-la, murmura-t-elle. Et quoi qu'il arrive… ne la lâche pas.

Chapitre 4 : La fuite qui mordait les talons

Ils ressortirent dans la cour du fortin. Les éternuements avaient cessé, mais la colère, elle, venait de se réveiller.

Lila surgit derrière un tonneau, essoufflée.

— Ça tourne mal ! Ils ont compris ! Et Jory… il a coincé sa moustache dans une corde.

— Ce n'est pas… un détail utile, lança Maëlys en courant.

— Si, parce qu'il crie très fort, répondit Lila. Et ça attire tout le monde.

Effectivement, des Basilics sortaient des bâtiments, sabre au poing. Leurs bottes martelaient la pierre. Le fortin, d'un coup, semblait trop petit pour contenir autant de bruit.

— Vers la plage ! ordonna Maëlys.

Ils foncèrent, évitant de justesse un filet lancé depuis une fenêtre. Toma trébucha, se rattrapa, serra la poche où se trouvait l'étoile. Maëlys lui prit le bras et le remit debout sans ralentir.

— Je suis désolé ! haleta-t-il.

— Garde ton souffle pour plus tard ! répondit-elle. On s'excuse une fois qu'on est vivants.

Arrivés au sable, ils virent le Virevolte au large, prêt à récupérer l'équipage. Mais les Basilics avaient aussi un canot à l'eau, et il glissait déjà vers eux.

Lila saisit une poignée de sable et la lança au visage du premier poursuivant.

— Tenez, un souvenir de plage ! cria-t-elle.

Le Basilic s'étouffa en jurant, et Toma, malgré la panique, eut un rire.

Maëlys chercha une solution. Ils ne pouvaient pas affronter tout le fortin. Et pourtant… Mirella était toujours enchaînée là-bas. Son ventre en bois devait entendre les rires de Virepique.

Maëlys planta ses pieds dans le sable.

— Jory ! Lila ! Au canot !

— Et toi ? demanda Jory, enfin libéré de sa moustache, l'air vexé et héroïque à la fois.

— Je vais faire ce que j'aurais dû faire dès le début.

Elle se tourna vers Toma.

— Donne-moi l'étoile.

Toma hésita une fraction de seconde, puis obéit. La petite étoile atterrit dans la paume de Maëlys.

Elle leva l'objet comme un appât.

— Hé, Virepique ! Tu veux vraiment la chance ? Viens la prendre !

Le capitaine Basilic apparut sur la dune, sourire aigu.

— Vous êtes plus têtue qu'une ancre, Dorne.

— Et toi, tu parles trop, répliqua Maëlys.

Elle fit mine de courir vers la jungle, seule, l'étoile en main. Virepique, piqué au vif, donna l'ordre de la suivre avec quelques hommes, laissant le reste poursuivre Jory et Lila vers le canot.

Maëlys courut entre les palmiers. Les feuilles lui fouettaient le visage. Derrière, des pas se rapprochaient.

Elle atteignit un terrain rocheux où des éclats de verre volcanique brillaient au sol, coupants comme des lames. L'Île des Éclats portait bien son nom.

Maëlys s'arrêta au bord d'un petit ravin. Une vieille passerelle de cordes le franchissait, à moitié rompue.

— Fin de course, Dorne, lança Virepique en s'avançant prudemment. Donnez-moi l'étoile et je vous promets… une mort rapide.

— Oh, quelle générosité, répondit Maëlys, sarcastique.

Elle posa le pied sur la passerelle. Les cordes gémirent.

— Tu n'oseras pas, dit Virepique. Elle va casser.

— C'est vrai. Mais j'ai remarqué un détail chez toi, Virepique : tu aimes ce que tu voles. Moi, je tiens à mon équipage.

Elle traversa d'un bond agile, atteignit l'autre côté, puis sortit un petit couteau et coupa une corde déjà effilochée. La passerelle s'affaissa, rendant la traversée impossible.

Virepique hurla de rage.

— Tu ne peux pas t'échapper !

Maëlys leva l'étoile.

— Je n'ai pas besoin de m'échapper. J'ai juste besoin de gagner du temps.

Elle tourna les talons et s'enfonça dans les rochers, laissant les Basilics bloqués. Son cœur tambourinait. Elle n'était pas tranquille : elle venait de diviser ses forces. Si Jory et Lila se faisaient capturer, sa loyauté se transformerait en regret.

Elle courut encore, jusqu'à voir, entre deux rochers, la mer. Et plus loin, le Virevolte, qui manœuvrait pour récupérer le canot.

Maëlys leva un bras. Un signal. Puis, elle prit une décision qui lui fit mal : elle ne rejoindrait pas le bateau tout de suite.

Elle se détourna et repartit vers le fortin.

— Mirella, souffla-t-elle. Je t'ai promis.

Chapitre 5 : Le courage, c'est revenir

Revenir était plus difficile que fuir. Maëlys avançait à contre-sens de la peur, comme on remonte un courant glacé. Elle gardait l'étoile cachée sous sa veste, et chaque pas la rapprochait du fortin… et de l'erreur possible.

Elle longea le mur, trouva une ouverture plus basse, se glissa à l'intérieur. La cour semblait étrangement calme : la moitié des Basilics couraient encore après des fantômes, persuadés que l'étoile était loin.

Dans la cave, Mirella attendait, silencieuse. Les torches faisaient danser des ombres sur son visage sculpté, et sans étoile, son sourire semblait triste.

Maëlys s'agenouilla devant les chaînes. Elles étaient épaisses, verrouillées par un cadenas noir.

— Bon, murmura-t-elle. Maintenant, on négocie avec du métal.

Elle sortit de sa ceinture une petite lime et un crochet. Elle n'était pas la meilleure crocheteuse des mers, mais elle avait appris à persévérer : ce talent-là, on ne le vole pas, on le construit.

La lime grattait, lentement. Chaque bruit lui paraissait énorme. Maëlys comptait ses respirations. Ne pas paniquer. Ne pas s'énerver. Ne pas casser.

Des pas résonnèrent au-dessus. Elle se figea. Une voix.

— Capitaine Virepique est furieux ! Il jure qu'il va clouer Dorne au mât !

Maëlys reprit, plus vite. Le cadenas résista, puis, enfin, lâcha avec un petit “clac” presque ridicule.

— Ha, fit-elle en silence. Même les cadenas ont leurs limites.

Elle glissa l'étoile dans la main sculptée de Mirella. Pendant une seconde, rien ne se passa.

Puis l'air changea.

Ce n'était pas de la magie avec des éclairs et des chants. C'était plus subtil : comme si une fenêtre s'ouvrait dans une pièce étouffante. La cave sembla moins humide. La flamme des torches se redressa. Et le sourire de Mirella, sans bouger, parut… à nouveau confiant.

Maëlys eut un frisson.

— Ça marche, chuchota-t-elle. Très bien. Maintenant, on rentre à la maison.

Elle souleva la figure de proue. Elle pesait lourd, bien plus qu'un simple morceau de bois. Ou peut-être que c'était le poids de tout ce qu'elle représentait : la promesse faite, la route tenue, l'équipage protégé.

Elle monta l'escalier en tâtonnant, Mirella sur l'épaule, et ouvrit la porte de la cave.

Dans la cour, face à elle, Armand Virepique l'attendait, entouré de trois hommes. Son sourire avait disparu.

— Vous êtes revenue, dit-il, froid. Je commence à croire que vous êtes… loyale.

— C'est une vilaine habitude, répondit Maëlys. Mais elle me va bien.

— Posez-la, ordonna Virepique. Et je vous laisse une chance.

Maëlys fit un pas en arrière. Ses muscles hurlaient. Ses bras tremblaient sous le poids de Mirella. Pourtant, elle tint bon.

— Non.

Virepique dégaina.

— Alors vous mourrez ici.

Une voix jaillit derrière Maëlys :

— Pas si vite, feuille de salade !

Jory et Lila surgirent par la brèche, sabres en main. Et avec eux, Toma, qui tenait… une marmite.

— Toma ? s'étrangla Maëlys. Je t'avais dit de rester—

— Je suis resté près de vous, capitaine, dit-il, très sérieux. Même si ça impliquait de traverser toute l'île en courant.

— Et la marmite ? demanda Maëlys, malgré elle.

Toma rougit.

— Je… j'ai pris la soupe du cuistot. Elle est terrible. J'ai pensé que ça pouvait servir.

Lila éclata de rire.

— Il a raison. C'est une arme.

Virepique ricana.

— Pathétique.

— Peut-être, dit Maëlys. Mais on est ensemble.

Elle posa Mirella contre le mur, juste le temps de se libérer les bras. Jory se plaça à sa droite, Lila à sa gauche. Toma au milieu, tenant sa marmite comme un bouclier.

Les Basilics attaquèrent. Tout devint rapide : le choc des lames, la poussière, les bottes sur la pierre. Maëlys parait avec précision, sans rage inutile. Elle cherchait une sortie, pas une victoire glorieuse.

— Jory ! À la corde ! cria-t-elle.

Au-dessus d'eux, un drapeau vert flottait, accroché à un mât court. Une corde de levage pendait.

Jory comprit. Il sauta, attrapa la corde, la tira de toutes ses forces. Le mât grinça, bascula. Le drapeau et sa traverse tombèrent en travers de la cour, créant un obstacle.

— Voilà, dit Jory. Barrière de salade !

Lila bondit par-dessus, fit tomber un Basilic avec l'agilité d'un chat, et lança :

— Capitaine, maintenant !

Toma brandit la marmite.

— Soupe !

Maëlys n'eut pas le temps de demander. Toma renversa la marmite d'un coup. Une vague brûlante et épaisse s'étala devant les Basilics. Ils reculèrent en jurant, glissant sur des morceaux de légumes trop cuits.

— Beurk ! cria l'un d'eux. C'est quoi, ça ?

— Le désespoir du cuistot, répondit Maëlys.

Ils profitèrent de la confusion pour saisir Mirella et courir vers la brèche. Derrière, Virepique hurla :

— Rattrapez-les !

Mais un Basilic, en tentant de les suivre, posa le pied dans la soupe, fit un grand moulinet et s'étala de tout son long. Un autre trébucha sur lui. Le troisième hésita.

Maëlys ne demanda pas mieux.

Ils filèrent vers la plage, Mirella sur l'épaule de Jory cette fois, parce que Maëlys, même courageuse, n'était pas stupide : un capitaine doit savoir partager le poids.

Chapitre 6 : Mirella face à l'horizon

La mer les accueillit avec un souffle frais. Le canot les attendait, et au large, le Virevolte avait abaissé une voile pour approcher.

Ils ramèrent comme si le diable leur mordait les talons. Derrière eux, des cris, mais pas de tirs : les Basilics n'osaient pas trop s'avancer sur la plage ouverte.

Une fois à bord, l'équipage applaudit, pas par politesse, mais par soulagement pur. Le cuistot, lui, observa la marmite vide dans les mains de Toma.

— Tu as… sacrifié ma soupe ? dit-il, voix tremblante.

— Pour sauver la chance, répondit Toma, solennel.

Le cuistot réfléchit, puis soupira.

— C'est la première fois que ma soupe sert à quelque chose. Je devrais être vexé… mais je suis presque fier.

Maëlys donna ses ordres.

— Tout le monde à son poste ! On met les voiles ! Jory, à la proue. Lila, aide-moi avec Mirella.

Ils transportèrent la figure de proue jusqu'à l'avant. Les planches arrachées attendaient, comme une blessure ouverte. L'équipage se tut.

Maëlys prit un marteau. Elle n'était pas charpentière de métier, mais elle avait appris l'essentiel : quand on tient à quelque chose, on se débrouille.

— Clou par clou, dit-elle. Ensemble.

Lila maintenait la sculpture, Jory alignait les fixations, et deux matelots tenaient la corde. Toma, lui, tendait les clous avec une attention religieuse, comme si c'étaient des pièces d'or.

— Attention aux doigts, dit Maëlys.

— Je tiens à mes doigts, répondit Jory. Je les ai tous gagnés honnêtement.

Maëlys frappa. Le bois résonna. Un premier clou entra. Puis un second. À chaque coup, elle sentait le navire se “rassembler”, comme si le Virevolte retrouvait sa posture.

Quand le dernier clou fut en place, Maëlys recula.

Mirella-la-Souriante était de retour, étoile en main, regard droit. Devant elle, l'horizon se dessinait en une ligne claire, sans brume ni menace immédiate.

Le vent gonfla la voile. Un bon vent, franc, comme une poignée de main.

— Vous voyez ? dit Maëlys à l'équipage. La chance, ce n'est pas un trésor qu'on cache. C'est une route qu'on protège.

Toma s'approcha.

— Capitaine… tu es revenue pour elle. Tu aurais pu partir.

Maëlys posa une main sur son épaule.

— Un capitaine qui abandonne ce qu'il promet finit par abandonner son équipage. Et un équipage qui se trahit se perd. La loyauté, c'est notre vraie boussole.

Lila ajouta, moqueuse :

— Et ça évite aussi de dormir avec un pirate à la moustache vexée.

— Ma moustache n'est jamais vexée, protesta Jory. Elle est… sensible.

Un rire général monta, porté par le vent.

Au loin, l'Île des Éclats rapetissait. Sur la plage, on distinguait à peine des silhouettes vertes qui gesticulaient.

Maëlys se plaça près de Mirella. Elle regarda devant, là où la mer redevenait lisse et lumineuse.

Le soleil perça enfin un nuage et alluma l'étoile de bois d'un reflet doré. Comme si elle disait : “Continue.”

Le Virevolte fendit l'eau, et l'horizon resta clair, vaste, ouvert—promesse d'autres aventures, mais sans ombre sur la proue.

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Proue
Avant d’un bateau, la partie qui pousse l’eau en premier.
Bastingage
Barre de sécurité autour du pont pour empêcher de tomber à la mer.
Gabière
Personne qui monte dans les mâts pour régler les voiles.
Mousse
Jeune marin, souvent l’enfant qui aide sur le bateau.
Corsaires
Marins autorisés par un pays pour attaquer des navires ennemis.
Pavillon
Drapeau d’un navire qui montre son appartenance ou son état.
Grappins
Crochets lancés pour accrocher ou grimper sur une autre embarcation.
Canot
Petit bateau utilisé pour aller d’un navire à la terre.
Mât
Grand poteau vertical qui tient les voiles d’un bateau.
Passerelle
Pont ou corde qui permet de traverser un espace ou un ravin.
Cadenas
Petit verrou qu’on ferme avec une clé pour bloquer quelque chose.
Crocheteuse
Personne qui ouvre des serrures sans clé, souvent en secret.
Lanterne
Petit objet qui éclaire, souvent avec une bougie ou une lampe.
Torches
Bâtons enflammés utilisés pour éclairer un lieu sombre.
Récifs
Rochers ou coraux peu profonds qui sortent de l’eau, dangereux pour les bateaux.
équipage
Groupe de personnes qui travaillent ensemble sur un bateau.

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