Chapitre 1 — La capitaine qui parlait aux nuages
Sur le pont du Serpent d'Écume, la mer s'étirait comme une grande couverture bleue, froissée par le vent. La capitaine Maëlys Rouvre ne regardait pas les voiles, ni les cordages, ni même la ligne d'horizon. Elle regardait un nuage en forme de baleine qui passait, très lentement, au-dessus du mât.
— Capitaine, vous faites encore la course aux moutons du ciel ? ricana Nils, le gabier aux taches de rousseur, en calant son chapeau.
Maëlys sourit sans quitter le nuage des yeux.
— Ce n'est pas un mouton. C'est une baleine qui cherche son banc de poissons. Et elle va vers l'ouest.
— Les nuages n'indiquent pas les trésors, grommela Sacha le cuisinier, les bras couverts de farine. Ils indiquent surtout la pluie.
Maëlys se tourna enfin vers son équipage. Elle avait ce regard qui mélangeait rêve et défi, comme si elle voyait deux mondes à la fois : celui des vagues et celui des histoires.
— Moi, je dis que les nuages savent des choses. Et moi, j'ai une mission.
Elle sortit de sa veste une bouteille scellée à la cire, récupérée la veille dans une épave. À l'intérieur, un morceau de parchemin, plié si serré qu'il semblait bouder.
— Un message ? demanda Nils en s'approchant.
— Une carte, corrigea Maëlys. Et une promesse.
Elle brisa la cire d'un coup sec. Le parchemin se déploya, grinçant comme une vieille porte. Un dessin grossier d'île, une croix rouge, et trois phrases écrites à l'encre noire :
« Là où le palmier tordu montre la dent de la mer.
Comptez les pas du crabe qui recule.
Creusez quand le soleil touche la cicatrice. »
Sous la dernière ligne, un nom : Capitaine Virevolte.
Un silence tomba sur le pont, un vrai, lourd comme un canon.
— Virevolte… souffla Sacha. La pirate qui cachait ses trésors comme elle cachait ses secrets.
— Et qui a disparu sans laisser de trace, ajouta Nils, les yeux brillants.
Maëlys roula la carte avec soin.
— On va le déterrer.
— On ? répéta Sacha. Vous dites ça comme si c'était simple. Une île, une énigme et une croix… Il y a toujours un piège.
Maëlys posa sa main sur le bastingage. Le bois était chaud, vivant.
— Je ne dis pas que c'est simple. Je dis qu'on va le faire. Avec audace, cerveau… et un peu de chance. Et si la chance boude, on la chatouillera.
Nils éclata de rire.
— Capitaine, vous chatouillez même les tempêtes !
Maëlys leva le menton, et sa voix claqua comme une voile qu'on déploie.
— Cap sur l'ouest. Jusqu'au palmier tordu.
Chapitre 2 — Le vent qui n'aimait pas obéir
Le lendemain, l'ouest avait décidé de se défendre. Le ciel s'assombrit d'un coup, comme si quelqu'un avait tiré un rideau. Le vent, lui, s'amusa à changer d'avis toutes les deux secondes.
— Il nous pousse ! Non, il nous tire ! grogna Nils en s'accrochant à un cordage. Il a un caractère de chèvre !
Une vague frappa la coque. Le Serpent d'Écume gémit, mais tint bon.
Maëlys, cramponnée à la barre, sentait chaque vibration du navire dans ses bras. La mer n'était plus une couverture : c'était un animal nerveux.
— Réduisez la grand-voile ! cria-t-elle.
— Déjà fait ! hurla Nils, trempé jusqu'aux oreilles. Enfin… je crois !
Sacha arriva en glissant, une casserole dans une main, une louche dans l'autre, comme s'il allait combattre l'orage avec de la soupe.
— J'ai entendu “réduisez” ! J'ai réduit la sauce ! annonça-t-il, tout fier.
— Réduisez votre bruit, surtout ! répondit Maëlys, malgré elle amusée.
Un éclair déchira le ciel. Pendant une seconde, l'eau devint blanche, les gouttes des couteaux.
Maëlys inspira. Panique ? Non. Elle connaissait ce piège-là : la peur qui pousse à faire n'importe quoi.
— Nils ! Deux hommes au gouvernail avec moi. On garde l'étrave face aux vagues. Sacha, attache tout ce qui roule ! Et pas seulement vos blagues !
Le cuisinier salua d'un geste théâtral et disparut, suivi d'une casserole qui rebondissait.
La tempête dura longtemps, assez pour que les bras brûlent et que les dents claquent. Maëlys répétait à voix basse des phrases qu'elle s'était inventées quand elle était plus jeune : « Un bateau écoute. Un cœur aussi. Respire. »
Finalement, le vent se lassa. Les nuages se déchirèrent, laissant passer une lumière pâle.
— On est vivants, constata Nils, comme surpris.
— Évidemment, répondit Maëlys. Je n'ai pas prévu de mourir aujourd'hui. J'ai un coffre à rencontrer.
À l'horizon, une silhouette apparut : une île, verte et sombre, avec une colline qui ressemblait à un dos de tortue.
Nils plissa les yeux.
— Capitaine… Il y a un autre bateau.
Effectivement, une goélette noire glissait près de l'île, discrète comme une pensée méchante.
Sur sa voile flottait un symbole : un œil peint en rouge.
Sacha revint, essorant sa chemise.
— Ah. Eux. Les Veilleurs. Ils regardent trop, ceux-là.
Maëlys serra la barre.
— Alors on va leur donner autre chose à regarder.
Chapitre 3 — L'île du palmier tordu
La nuit tomba avant qu'ils atteignent la plage. Maëlys fit éteindre toutes les lanternes. Le Serpent d'Écume approcha sans bruit, seulement le chuintement de l'eau contre la coque.
— On débarque léger, dit Maëlys. Une pelle, une pioche, de la corde. Et vos oreilles.
— Mes oreilles sont déjà là, répondit Sacha. Elles souffrent, mais elles sont fidèles.
Ils ramèrent jusqu'au sable. L'île sentait le sel, la terre humide et quelque chose de sucré, comme des fruits trop mûrs. La forêt chuchotait, pleine de petites bêtes invisibles.
Ils avancèrent en file, Maëlys en tête. La lune éclairait juste assez pour dessiner les troncs et les racines.
Et puis ils le virent : un palmier penché, tordu comme un vieux doigt qui montre quelque chose en se moquant.
— Le palmier tordu, murmura Nils. On y est.
Au pied du palmier, une pierre étrange ressemblait à une dent noire, plantée dans le sable.
— “La dent de la mer”… fit Maëlys. Bien. Maintenant, “comptez les pas du crabe qui recule.”
Sacha fronça les sourcils.
— Un crabe qui recule, ça existe ?
— Tous les crabes reculent, dit Nils. Quand ils ont honte. Comme moi quand je chante.
Maëlys s'accroupit. Sur le sable humide, des traces minuscules zigzaguaient près de la pierre-dent. Des empreintes de crabe, fraîches.
— On suit ces traces, dit-elle. Et on compte… à reculons.
— À reculons ? répéta Sacha. On va se casser le nez.
— Pas nous. Les Veilleurs, peut-être. Allez.
Ils avancèrent lentement, Maëlys comptant à voix basse.
— Un… deux… trois…
Nils, derrière, se retenait de rire.
— Capitaine, on dirait une danse ridicule.
— Les trésors aiment les danses ridicules, répondit Maëlys. Ils se cachent des gens sérieux.
Ils arrivèrent à trente-sept pas. Les traces du crabe s'arrêtaient près d'un rocher fendu, comme une grosse bouche ouverte.
Sur la face du rocher, une marque claire, une sorte de ligne blanchie.
— “La cicatrice”, dit Maëlys. Le soleil doit la toucher. Donc… on attend l'aube.
Ils se tapis dans les broussailles, entre deux racines. Le temps se mit à traîner, lourd et collant.
Sacha souffla :
— Et si les Veilleurs nous trouvent ?
Maëlys regarda la forêt.
— Alors on fera ce qu'on fait toujours. On pense vite, on bouge plus vite, et on ne laisse personne nous voler nos rêves.
À ce moment-là, un craquement. Une ombre passa entre les arbres. Puis une autre.
Nils serra le manche de la pelle.
— Ils sont là.
Maëlys posa un doigt sur ses lèvres. Elle tendit l'oreille. Des pas prudents. Un murmure. Une voix grave :
— La carte disait un palmier. Cherchez la pierre, bande de moules.
Maëlys échangea un regard avec Nils. Ses yeux brillaient : pas de peur, mais d'idée.
Elle chuchota :
— Sacha, ton sac de farine… tu l'as ?
— Toujours. On ne sait jamais quand une bataille contre un gâteau peut commencer, chuchota-t-il, sérieux.
Maëlys sourit dans l'ombre.
— Parfait. À mon signal.
Chapitre 4 — La farine et le faux fantôme
Les Veilleurs s'approchaient. On distinguait leurs silhouettes : trois hommes, capuches rabattues, couteaux à la ceinture. L'un d'eux portait une lanterne.
Maëlys attendit qu'ils soient à quelques pas du palmier tordu. La lune glissa derrière un nuage, et l'obscurité devint épaisse.
— Maintenant, souffla-t-elle.
Sacha bondit comme un diable sorti d'un four et lança le sac de farine en l'air. Le tissu se déchira, et un nuage blanc explosa, enveloppant les Veilleurs.
— Par les algues ! toussa l'un.
Nils, qui avait déjà arraché une branche, se mit à agiter le feuillage dans la farine, comme une apparition. Avec la lanterne dedans, la lumière clignotait, déformée, étrange.
Maëlys prit une voix grave et tremblante :
— Oooooh… Je suis le fantôme de Capitaine Virevolte… Je déteste les voleurs… et les gens qui éternuent !
— Un fantôme ! hurla un Veilleur. Je l'ai dans le nez !
Sacha, sans réfléchir, ajouta :
— Et moi je suis son… pâtissier maudit !
— C'est quoi ça ?! cria un autre en reculant.
Le premier trébucha dans les racines, la lanterne roula, et les trois hommes partirent en courant, aveuglés, toussant, jurant contre les esprits et contre la farine.
Quand le silence revint, Nils éclata de rire, plié en deux.
— Capitaine… “pâtissier maudit”… c'est la meilleure menace du monde !
Sacha se frotta les mains, ravi.
— Je peux faire peur avec de la farine. Je suis un génie incompris.
Maëlys reprit son sérieux, mais ses yeux riaient encore.
— Ils reviendront avec plus de monde. Alors on doit être plus rapides que leur rancune.
Ils se rapprochèrent du rocher à la cicatrice. L'aube commença à griser le ciel. La mer, au loin, murmurait comme si elle retenait son souffle.
Et puis un rayon de soleil perça. Il glissa sur les feuilles, caressa la pierre-dent, et frappa la cicatrice du rocher, exactement.
Une chose se produisit : une petite pierre plate, au pied du rocher, sembla briller. Maëlys s'agenouilla, gratta le sable. La pierre bascula, révélant une cavité.
— Là, dit-elle simplement.
Ils creusèrent. Les minutes devinrent des coups de pelle. Le sable se remplissait d'odeur de terre et de racines.
Soudain, le métal sonna.
— Toc ! fit Nils. On a touché quelque chose !
Maëlys se pencha, dégagea l'objet avec ses mains. Un coffre, en bois sombre cerclé de fer, couvert de coquillages collés comme des médailles.
Son cœur fit un bond, mais elle garda sa voix stable.
— On le sort. Doucement.
Ils passèrent la corde autour, tirèrent ensemble. Le coffre résista, comme s'il ne voulait pas quitter son lit.
— Allez, vieux paresseux, souffla Sacha. On t'emmène voir le monde.
Le coffre céda d'un coup, et ils tombèrent presque à la renverse.
À ce moment-là, un sifflement.
— Posez ça.
Les Veilleurs étaient revenus. Plus nombreux. Cinq cette fois. Leurs yeux brillaient de colère, et leurs lames de métal aussi.
Le chef, une femme aux cheveux courts et au regard pointu, s'avança.
— Merci d'avoir creusé à ma place, dit-elle. Je m'appelle Irena. Et je prends ce coffre.
Nils déglutit.
— Capitaine…
Maëlys posa sa main sur le coffre, comme pour lui promettre qu'elle ne le lâcherait pas sans réfléchir.
— Irena, dit-elle. On peut faire ça de deux façons. La façon stupide… ou la façon intelligente.
Irena sourit, pas gentiment.
— Surprise : je préfère les façons où je gagne.
Chapitre 5 — Le choix qui coûte du courage
Le vent s'était levé, soulevant des grains de sable qui piquaient les joues. Maëlys jaugea la distance jusqu'à la plage, la position des Veilleurs, la lourdeur du coffre. Se battre ici ? Trop risqué. Fuir ? Ils étaient encerclés.
Elle inspira, et son esprit, d'habitude rêveur, devint aussi net qu'une lame.
— Irena, dit Maëlys. Tu veux le coffre. Moi aussi. Mais tu sais ce qu'il y a dans les coffres de Virevolte ?
Irena plissa les yeux.
— De l'or.
— Et des pièges. Elle adorait les énigmes. Elle adorait punir les mains trop pressées.
Sacha leva discrètement la louche qu'il avait gardée, comme si elle pouvait servir de bouclier.
— Elle punissait aussi les gens qui n'aimaient pas la soupe, murmura-t-il.
Maëlys continua :
— On peut l'ouvrir ensemble. Ici. Maintenant. Si tu refuses, tu peux me prendre le coffre… et peut-être te retrouver avec une surprise qui te retire tes sourcils.
Irena hésita. Ses hommes la regardaient, nerveux.
— Tu bluffes, dit-elle.
Maëlys haussa les épaules.
— J'ai survécu à une tempête hier. Tu crois que j'ai peur de bluffer ?
Irena fit un pas. La tension vibrait comme un cordage trop tendu.
— Très bien. Ouvre.
Maëlys s'agenouilla devant le coffre. Le cadenas était ancien, corrodé, mais solide. Sur le métal, gravée, une phrase minuscule :
« Pour ouvrir, il faut baisser ce qu'on brandit. »
Maëlys sentit son cœur se serrer. Ce n'était pas une serrure ordinaire. C'était une leçon.
Elle regarda autour. Les Veilleurs brandissaient leurs lames. Ses propres mains avaient envie de brandir aussi : sa colère, son orgueil, sa peur.
Maëlys se releva, lentement.
— “Baisser ce qu'on brandit”, répéta-t-elle. Irena… baisse ton arme.
Irena éclata d'un rire sec.
— Tu me prends pour une mouette.
— Et moi je te prends pour quelqu'un qui préfère vivre avec ses doigts, répondit Maëlys. Regarde.
Maëlys posa sa propre dague au sol. Puis elle leva les mains, ouvertes.
Nils la fixa, choqué.
— Capitaine…?
Maëlys chuchota sans bouger les lèvres :
— Fais-moi confiance.
Sacha avala sa salive et posa, lui aussi, sa louche à terre, avec un petit soupir dramatique.
— Adieu, fidèle compagne.
Les Veilleurs hésitaient. Irena serra les dents, puis, contre toute attente, abaissa sa lame. Un à un, ses hommes imitèrent le geste, méfiants.
Un déclic se fit entendre. Le cadenas, comme vexé d'être compris, se déverrouilla tout seul.
Nils souffla :
— Par tous les poissons…
Maëlys ouvrit le coffre. À l'intérieur, pas de montagnes d'or. Il y avait un objet enveloppé dans un tissu ciré, et un petit pavillon plié, d'un blanc ancien, brodé d'un serpent bleu qui dormait.
Elle déplia le tissu : une boussole. Mais l'aiguille ne pointait pas le nord. Elle tournait, puis s'arrêta net… vers la mer, vers le Serpent d'Écume.
Sur le fond du coffre, une lettre.
Maëlys la lut à haute voix, pendant que tout le monde retenait son souffle :
« À celle ou celui qui aura eu l'audace de chercher,
sache que le vrai trésor n'est pas ce qu'on vole, mais ce qu'on choisit.
Si tu as compris qu'il faut baisser les armes pour ouvrir certaines portes,
alors tu es digne de la paix.
Baisse ton pavillon quand tu le pourras.
— Virevolte »
Un silence étrange suivit. Même la forêt semblait écouter.
Irena regarda la boussole, puis Maëlys.
— C'est… tout ? demanda-t-elle, comme si elle avait mordu dans une pomme en espérant du sucre et en trouvant une leçon.
Maëlys referma doucement la lettre.
— C'est beaucoup, répondit-elle. C'est une sortie.
Chapitre 6 — Le pavillon baissé
Le retour à la plage se fit sans course, sans cris. C'était presque plus inquiétant qu'un combat. Maëlys portait le coffre avec Nils. Irena marchait à côté, les mains vides, le regard dur mais moins tranchant.
Arrivés aux canots, Irena s'arrêta.
— Tu pourrais partir maintenant, dit-elle. Et je pourrais te rattraper plus tard.
Maëlys hocha la tête.
— Oui.
— Alors pourquoi je ne le fais pas ? demanda Irena, comme si la question l'agaçait.
Sacha répondit avant Maëlys, en remettant son sac de farine sur l'épaule.
— Parce que vous avez peur de perdre vos sourcils. Et aussi… parce que vous avez lu la lettre avec vos yeux, pas seulement avec votre cupidité.
Irena le fixa.
— Toi, le cuisinier, tu parles trop.
— C'est parce que je cuisine peu, répliqua Sacha. Ça équilibre.
Nils pouffa. Même un Veilleur eut un début de sourire, vite caché.
Maëlys sortit le pavillon blanc du coffre. Le tissu claqua légèrement au vent, comme un souffle.
— Virevolte voulait qu'on fasse un choix, dit Maëlys. Pas qu'on gagne une bataille.
Elle monta dans le canot, puis se retourna vers Irena.
— Viens avec nous jusqu'au large. Sans armes. Ensuite, chacun sa route. Mais aujourd'hui… pas de sang.
Irena hésita longtemps. On voyait la lutte dans son visage, comme deux vagues qui se cognent. Puis elle fit un signe bref à ses hommes.
— D'accord. Aujourd'hui.
Ils ramèrent ensemble jusqu'au Serpent d'Écume. Sur le pont, l'équipage de Maëlys observait, prêt à tout. Maëlys leva la main.
— Pas d'histoire. Ils sont nos invités… temporairement.
Sacha murmura à Nils :
— “Invités” est un mot élégant pour “gens qui nous ont menacés”.
— Chut, répondit Nils. J'aime bien l'élégance quand elle évite les coups.
Maëlys grimpa jusqu'au mât. Là-haut, le vent tirait sur ses cheveux et lui piquait les yeux. Elle tenait le pavillon pirate habituel du Serpent d'Écume, noir, fier, intimidant. Elle le regarda une seconde. Il avait servi, oui. Mais il pesait aussi.
Elle pensa à la phrase : baisser ce qu'on brandit.
Alors, d'un geste net, elle fit descendre le pavillon noir. Le tissu glissa le long du mât comme une ombre qui s'endort. À la place, elle hissa le pavillon blanc brodé du serpent bleu endormi.
Sur le pont, un murmure parcourut tout le monde, surpris, presque ému.
Irena leva les yeux. Son visage se fendit d'une expression qu'elle ne portait jamais : un soulagement minuscule, mais réel.
— Tu es folle, dit-elle.
Maëlys répondit, la voix portée par le vent :
— Peut-être. Mais je suis libre.
Le Serpent d'Écume prit le large. Les deux navires se séparèrent, sans tir de canon, sans poursuite. Seulement le bruit des vagues, et ce pavillon blanc qui flottait calmement, comme une promesse tenue.
Nils s'approcha de Maëlys.
— Capitaine… et le trésor ?
Maëlys tapa doucement sur le coffre.
— Il est là. Une boussole qui nous ramène toujours à ce qu'on est. Et une lettre qui nous rappelle qu'il faut de l'audace pour chercher… et parfois encore plus d'audace pour poser les armes.
Sacha renifla.
— Et aussi, un souvenir où j'ai été un pâtissier maudit. Je veux que ce soit écrit dans le journal de bord.
Maëlys éclata de rire, et son rire se mêla au vent. Devant eux, l'horizon s'ouvrait, grand, neuf, plein d'aventures à inventer. Le pavillon restait baissé en paix derrière eux, et personne n'avait envie de le remonter tout de suite.