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Histoire de pirate 11 à 12 ans Lecture 29 min.

Maëlle et la carte des courants secrets

Maëlle, capitaine de l’Écume-Rousse, aide un navire allié agressé par les corsaires des Chiens de Fer et, avec son équipage, met au point un stratagème ingénieux pour sauver des prisonniers et récupérer une précieuse carte des courants.

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Femme capitaine (~28 ans), visage doux et déterminé, sourire en coin, queue de cheval, veste de marin rouge usée, tenant une longue-vue en se penchant sur le bastingage; femme charpentière (~35 ans), mains calleuses, cheveux courts gris-bleu, salopette tachée de résine, martelant une planche à droite; jeune matelot (~16 ans), mince, blond, rampant vers l’avant-gauche avec une petite torche couverte pour poser des bouées; cuisinier jovial (~30 ans), rond, tablier taché, tenant un sac de biscuits près du mât; pont d’un vieux navire en bois rouge foncé avec cordages épais, poulies en laiton et lanterne couverte diffusant une lueur chaude, mer sombre à l’écume et île rocheuse lointaine sous un ciel violet crépusculaire; la capitaine surveille la silhouette d’un navire ennemi dans la brume pendant que l’équipage prépare discrètement des bouées lumineuses et de la fumée, ambiance tendue mais non violente, composition centrée, couleurs douces et contrastes nets, style kawaii minimal aux formes simples et expressions lisibles. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 : La fumée au bout de l'horizon

Le vent gonflait les voiles comme des joues d'enfant qui retient un rire. Sur le pont de l'Écume-Rousse, ça grinçait, ça claquait, ça sentait le sel et le goudron chaud. Les cordages vibraient sous les doigts, et les mouettes criaient au-dessus, comme si elles commentaient chaque manœuvre.

Maëlle se tenait près du bastingage, longue-vue à l'œil. Elle n'était pas du genre à fanfaronner en roulant des épaules. Elle observait, elle calculait, elle anticipait. Les autres pirates disaient parfois, en plaisantant : « Maëlle, c'est une boussole qui parle. » Elle répondait : « Tant que je ne vous mène pas droit dans un récif, vous pouvez m'appeler comme vous voulez. »

— Cap'taine Maëlle ! cria Yago, le gabier, en descendant d'un hauban comme un singe pressé. On voit de la fumée, là-bas. Pas la fumée gentille d'une soupe, hein. La fumée qui dit “ennuis”.

Maëlle ajusta la longue-vue. À la limite du ciel, un navire avançait péniblement. Une traîne de fumée grise s'élevait d'un côté, comme un pansement qui brûle.

— Ce n'est pas un navire marchand ordinaire, murmura-t-elle. Regarde le pavillon… bleu et or.

— Le Vent-d'Azur ! s'exclama Ina, la charpentière, qui avait toujours une écharde quelque part et un sourire quand même. C'est un allié. Ils nous ont aidés au passage du Cap des Murmures.

Maëlle eut un pincement au cœur. Sur mer, les alliances ne se signent pas avec de l'encre, mais avec des risques partagés. Elle abaissa la longue-vue.

— Gouvernail à tribord. On se rapproche. Et pas de chant, pas de tambour. On arrive en silence.

— En silence ? gémit Nilo, le cuistot, qui se croyait obligé de mettre de la musique dans chaque moment important. Même quand il épluchait des oignons. On ne peut pas au moins siffler ?

— Tu siffleras quand tout le monde sera vivant, répondit Maëlle.

Le pont se transforma aussitôt en fourmilière. Les marins couraient, les voiles s'ajustaient, les poulies grincèrent comme des vieux genoux. Maëlle passa entre eux, attentive au moindre détail : une corde trop usée, un mousquet mal enclenché, un regard inquiet.

— Écoutez-moi, dit-elle d'une voix claire. On n'est pas là pour piller. On est là pour aider. Et aider, ça veut dire être plus malins que ceux qui font du mal.

Yago leva une main.

— Et si ceux qui font du mal ont des canons ?

— Alors on sera plus malins que leurs canons, répondit Maëlle. Et si on n'y arrive pas… on sera plus courageux.

Le navire allié grossissait à vue d'œil. On distinguait des silhouettes agitées sur son pont, et une voile déchirée qui battait comme un drapeau de détresse.

— Ils sont blessés, souffla Ina. Et pas juste l'orgueil.

Maëlle inspira profondément. L'air était humide, salé, et pourtant, elle avait la gorge sèche.

— Accrochez-vous, Vent-d'Azur. L'Écume-Rousse arrive.

Chapitre 2 : Le pont du Vent-d'Azur

Quand l'Écume-Rousse se mit à couple du Vent-d'Azur, le choc des coques résonna comme deux tambours. Des cordes furent lancées. Maëlle sauta la première, agile, sans chercher à impressionner. Elle atterrit sur le pont allié, qui sentait la fumée, la poudre et… la peur.

Un homme au manteau bleu, le visage noirci par la suie, s'avança en boitant.

— Capitaine Ravel, dit-il en saluant. Merci d'être venus. Je… je ne savais pas si quelqu'un répondrait.

— On répond toujours aux amis, dit Maëlle. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Ravel désigna la poupe. Un trou béant avait été grossièrement colmaté avec des planches, mais l'eau suintait encore.

— Ils nous ont pris en chasse à la sortie des Brisants. Les Chiens de Fer. Un équipage de corsaires qui se dit “justicier”, mais qui ne fait que rançonner. Ils ont réclamé notre cargaison… et nos cartes.

Maëlle fronça les sourcils.

— Vos cartes ?

Ravel hésita, puis sortit de sa veste un étui trempé.

— Une carte des courants secrets. Elle permet de traverser la Baie des Écueils sans se briser. Si les Chiens de Fer l'ont, ils pourront tendre des pièges à tous les navires de la région. Et ils… ils ont aussi pris trois des nôtres.

Ina serra les poings.

— Des prisonniers ?

— Ils ont embarqué nos matelots comme si c'étaient des sacs de farine, dit Ravel. Ils disent qu'ils les rendront contre la carte. Mais ils mentent. Je les ai vus sourire.

Maëlle regarda autour d'elle : des marins épuisés, des blessures, des yeux rouges de fatigue. Elle sentit la colère monter, mais elle l'attrapa par le col avant qu'elle ne la contrôle.

— La justice, dit Maëlle, ce n'est pas d'écraser le plus faible. C'est d'empêcher les tricheurs de gagner.

Yago, qui venait de la rejoindre, chuchota :

— On peut les aborder, Cap'taine. Une belle bagarre, et—

— Non, coupa Maëlle. Une bagarre, c'est ce qu'ils attendent. Ils ont des canons et des chaînes. Nous, on a des cerveaux.

Nilo arriva en haletant, portant un sac.

— J'ai pris des… des biscuits. Pour le courage.

Ina ricana.

— Avec toi, le courage a toujours un goût de beurre rance.

Nilo fit semblant d'être vexé.

— Le beurre rance, c'est un souvenir. C'est sentimental.

Maëlle esquissa un sourire, puis se tourna vers Ravel.

— Où sont-ils partis ?

— Vers l'île de l'Ancre Noire, répondit Ravel. Une petite île rocheuse. Ils s'y cachent souvent.

Maëlle leva les yeux vers le ciel. Les nuages s'épaississaient. Le soir approchait, et avec lui la mer qui change d'humeur.

— Très bien. On va les suivre. Mais d'abord, on répare votre navire. Pas question que vous couliez pendant qu'on joue les héros.

Ravel hocha la tête, les traits tendus.

— Je n'ai pas grand-chose à offrir en échange.

— Offrez-nous juste votre confiance, dit Maëlle. Et la promesse qu'on fera ça proprement.

Ina se mit au travail avec ses outils, Yago grimpa inspecter la mâture, et Maëlle se pencha sur l'étui de la carte. Il était vide.

— Ils l'ont, murmura-t-elle. Alors on va la récupérer. Et on ramènera vos gens.

Elle posa sa main sur le bois du pont, comme pour prendre la température de la situation.

— Écume-Rousse, souffla-t-elle, montre-moi ce que tu sais faire.

Chapitre 3 : La Baie des Écueils et le mensonge des Chiens de Fer

La nuit tomba comme une couverture humide. Les deux navires avançaient désormais ensemble, le Vent-d'Azur un peu mieux rafistolé, l'Écume-Rousse en éclaireur. Les lanternes furent couvertes pour ne laisser qu'un halo discret. La mer, elle, chuchotait contre la coque, et parfois un clapot plus fort sonnait comme un avertissement.

Maëlle restait près du gouvernail, la carte mentale des lieux dans la tête. Elle connaissait la Baie des Écueils : un labyrinthe de rochers affleurants, de courants changeants, et de vagues qui se brisent sans prévenir. Les marins superstitieux disaient que les écueils bougeaient la nuit. Maëlle, elle, disait que la peur fait bouger les rochers dans les esprits.

Yago pointa du doigt une lueur au loin.

— Là. Le feu. Ils sont près de l'île.

Maëlle observa. On devinait une silhouette massive : un navire sombre, lourd, avec des bords renforcés de métal. Les Chiens de Fer ne portaient pas ce nom pour faire joli.

— Ils se croient invincibles, murmura Ina.

— Personne n'est invincible, répondit Maëlle. Surtout pas ceux qui comptent sur la terreur.

Un bruit sec : une corde qui fouette. Nilo sursauta.

— J'jure que c'était le fantôme d'un marin qui m'a tapé !

— C'était ta propre ceinture, fit Ina, amusée. Elle essaie de s'enfuir.

Maëlle étouffa un rire. Même dans le noir, l'humour tenait l'équipage debout comme un mât solide.

Elle rassembla ses proches autour d'elle : Ina, Yago, Nilo, et Sable, la plus jeune matelote, fine comme un roseau mais rapide comme une flèche.

— Plan simple, dit Maëlle. On ne les attaque pas de face. On les piège avec ce qu'ils croient posséder : la carte des courants.

Yago cligna des yeux.

— Mais… c'est eux qui ont la carte.

— Oui. Et ils vont s'en servir. Les hommes qui aiment dominer aiment aussi montrer qu'ils savent. Ils vont tenter la Baie des Écueils en se croyant plus intelligents que la mer. Nous, on va leur donner une petite… correction.

Ina plissa les yeux.

— Tu veux les pousser vers le mauvais passage ?

— Exactement. Sable, tu iras avec moi en chaloupe. On ira poser des bouées lumineuses… au mauvais endroit. Pas pour les faire couler—la justice n'est pas une noyade—mais pour les forcer à ralentir, à se coincer, à perdre du temps.

Nilo leva un doigt.

— Et moi, je fais quoi ? Je… je fais des biscuits stratégiques ?

— Tu restes à bord, dit Maëlle. Et tu prépares… de la fumée. Beaucoup. Sans feu qui s'étend, compris ?

Nilo eut un sourire fier.

— La fumée, c'est mon domaine. Une soupe trop épaisse, et—

— Sans soupe, coupa Ina. Juste de la fumée.

Une heure plus tard, la chaloupe glissait sur l'eau noire. Maëlle ramait en silence, Sable à l'avant, les yeux brillants.

— Cap'taine, murmura Sable, tu as peur ?

Maëlle réfléchit. Elle pouvait mentir, faire la dure. Mais elle n'aimait pas les mensonges.

— Oui. Un peu. La peur, c'est comme le vent : si tu sais t'en servir, elle te pousse. Si tu la laisses faire, elle te renverse.

Sable hocha la tête, comme si elle rangeait la phrase dans une poche secrète.

Elles posèrent les bouées là où le courant semblait sûr, mais menait en réalité vers une langue de rochers émergents. Maëlle avait appris ces pièges-là en observant les vagues, pas en lisant des livres.

Quand elles regagnèrent l'Écume-Rousse, Nilo avait déjà préparé un étrange mélange d'herbes humides et de copeaux.

— Je l'appelle “brume de grand-mère”, chuchota-t-il. Ça pique le nez, mais ça ne brûle pas.

Maëlle fit un signe. La fumée se répandit, un voile gris qui avala les contours. Dans cette confusion, le navire des Chiens de Fer avança, sûr de lui, guidé par les fausses bouées.

On entendit au loin un cri, puis le grincement d'une coque qui frotte.

— Ils ont mordu, murmura Ina.

Maëlle ne se réjouit pas. Elle serra les dents.

— Maintenant, on récupère les prisonniers. Sans vengeance. Juste justice.

Chapitre 4 : L'Ancre Noire et les chaînes qui claquent

L'île de l'Ancre Noire surgit de la brume comme une dent cassée. Une plage étroite, des rochers tranchants, et au-dessus, une vieille tour de guet abandonnée. Le navire des Chiens de Fer était immobilisé plus loin, pris dans un courant capricieux, obligé de jeter l'ancre pour ne pas se faire éventrer sur les écueils.

— Ils vont se fâcher, dit Yago. Les méchants, quand ils perdent, ils crient.

— Qu'ils crient, répondit Maëlle. Ça les occupera.

L'Écume-Rousse approcha à distance, cachée par la brume. Maëlle mena un petit groupe en chaloupe vers la plage : elle, Ina, Yago, Sable. Nilo, resté à bord, devait maintenir la fumée et surveiller.

La plage était froide sous leurs bottes. Le sable collait comme de la farine humide. Maëlle leva la main : halte. Un bruit métallique venait de la tour. Des chaînes. Et des voix.

— Dépêchez-vous ! grogna quelqu'un. Le capitaine Vargan va nous arracher les oreilles si on perd la carte !

Maëlle échangea un regard avec Ina.

— Vargan, souffla Ina. J'ai entendu ce nom. Il dit qu'il “fait régner l'ordre”. En réalité, il prend ce qu'il veut et appelle ça une taxe.

Maëlle sentit son sang chauffer.

— La justice, ce n'est pas l'ordre imposé par la peur, dit-elle. C'est l'équité. Et personne n'a le droit de voler sous prétexte de “bien”.

Ils se glissèrent entre les rochers, comme des ombres. Yago, malgré sa taille, avait des pas étonnamment légers. Sable rampait presque, rapide, silencieuse.

À l'entrée de la tour, deux gardes discutaient. L'un bâillait, l'autre jouait avec une clé.

— Une clé, murmura Maëlle. Parfait.

Elle sortit de sa ceinture une petite bourse. À l'intérieur, des billes de verre, trouvées un jour dans l'épave d'un navire. Elle en fit rouler deux sur la pierre, tout doucement. Elles glissèrent, brillèrent une seconde, puis disparurent.

— C'était quoi ? dit le garde au bâillement.

— Un rat, répondit l'autre, nerveux.

— Un rat qui brille ?

— Tais-toi et regarde !

Le garde s'avança, posa le pied sur une bille, et—flop !—s'étala de tout son long avec un juron qui aurait fait rougir une poissonnière.

— Mes genoux ! Mes… mon honneur !

L'autre se précipita pour l'aider. Yago surgit derrière, lui posa une main sur la bouche, et Ina lui prit la clé d'un geste rapide.

— Pas un cri, chuchota Yago. Sinon je te raconte la recette de la soupe de Nilo, et tu t'évanouis.

Le garde se figea, terrifié d'une manière nouvelle, plus mystérieuse.

Maëlle entrouvrit la porte. L'intérieur sentait l'humidité et la rouille. Au fond, trois marins du Vent-d'Azur étaient attachés : une femme aux bras musclés, un homme au visage fin, et un grand garçon qui avait l'air d'avoir encore de la mer derrière les oreilles.

— Chut, dit Maëlle. On vient vous sortir d'ici.

La femme leva la tête.

— Vous êtes… l'Écume-Rousse ?

— Oui, répondit Maëlle en s'agenouillant pour déverrouiller les chaînes. Et on ne laisse pas les amis en cage.

Au moment où le dernier verrou sauta, un rire résonna derrière eux, lent et lourd.

— Touchant, dit une voix. Vraiment touchant.

Maëlle se retourna. Un homme grand, le manteau renforcé de plaques métalliques, se tenait dans l'ombre. Ses yeux brillaient comme deux clous. À sa ceinture pendait un étui de cuir : la carte.

— Capitaine Vargan, murmura Ina.

— Lui-même, dit Vargan. Je suppose que tu es Maëlle. La pirate “juste”. C'est drôle. La justice, c'est ce que je décide.

Maëlle se redressa, le cœur battant mais la voix stable.

— Non. La justice, c'est ce qui protège ceux qu'on écrase. Et aujourd'hui, tu écrases trop.

Vargan sourit, puis fit un signe. Derrière lui, deux hommes armés apparurent.

— Tu es courageuse, dit-il. Mais le courage, sans puissance, c'est juste une jolie histoire.

— Alors écoute la suite, répondit Maëlle.

Et elle lança une petite fiole au sol.

La “brume de grand-mère” de Nilo, concentrée, s'échappa en nuage piquant. Les hommes toussèrent, les yeux larmoyants. Ina tira Maëlle par le bras.

— Maintenant !

Ils sortirent en courant, les prisonniers derrière eux. Dehors, la brume les avala. La mer était toute proche, et la chaloupe les attendait comme une bouche ouverte.

Mais Vargan, malgré la fumée, surgit à l'entrée, furieux.

— La carte ! hurla-t-il. Vous ne partirez pas avec !

Maëlle se retourna juste assez pour voir un éclat métallique : Vargan avait un pistolet.

Elle ne réfléchit pas longtemps. Elle attrapa une planche qui traînait près de la tour et la jeta. Pas pour blesser, juste pour dévier. Le tir partit, le plomb se perdit dans la pierre, et Maëlle sentit ses jambes se remettre à fonctionner.

— À la mer ! cria-t-elle.

Ils bondirent dans la chaloupe. Yago poussa, Sable rama comme si le diable lui mordait les talons. Derrière, Vargan jurait et appelait ses hommes.

Maëlle haletait, mais ses yeux restaient fixés sur l'étui à la ceinture de Vargan. Ils avaient les prisonniers, oui. Mais pas la carte. Et sans la carte, Vargan reviendrait.

— On n'a pas fini, murmura-t-elle.

Chapitre 5 : Un échange qui ressemble à un piège

De retour à bord de l'Écume-Rousse, l'équipage accueillit les prisonniers avec des couvertures et de l'eau. Ravel, sur le Vent-d'Azur, pleura presque de soulagement en les voyant.

— Vous les avez ! Vous les avez vraiment !

— On tient parole, dit Maëlle. Mais la carte est encore chez Vargan.

Dans la cabine, une lampe oscillait doucement. Les cartes, les compas, et une pomme un peu fripée se partageaient la table. Maëlle rassembla tout le monde : Ravel, Ina, Yago, Sable, Nilo, et les trois rescapés.

— Vargan ne va pas lâcher, dit Ravel. Il va vouloir se venger.

— Oui, répondit Maëlle. Et c'est là qu'on décide qui on est. On peut fuir. On peut se cacher. Mais alors il gardera la carte, et il recommencera ailleurs.

Yago se gratta le menton.

— Et si on la lui vole ? Pour de vrai, cette fois.

Sable se pencha.

— Son navire est coincé. Il doit attendre la marée pour se dégager. Il est fâché, donc moins prudent.

Nilo leva la main timidement.

— Je… j'ai une idée. Une idée qui sent un peu la sardine.

Ina soupira.

— Tant que ça ne sent pas la sardine dans ma cabine.

Nilo rougit.

— On pourrait faire croire à un échange. On leur propose… une fausse carte. Une copie.

Ravel écarquilla les yeux.

— Une copie ? Mais—

Maëlle se redressa.

— On peut en faire une. Pas parfaite, mais suffisante pour attirer Vargan. Et pendant qu'il vérifie, on récupère la vraie.

Ina tapa du doigt sur la table.

— Je peux dessiner des courants. Je suis charpentière, mais j'ai déjà tracé des plans compliqués.

Yago grinça des dents.

— Et si Vargan se rend compte que c'est faux, il nous tire dessus.

Maëlle hocha la tête.

— Il y a un risque. Mais on le réduit. On choisit le lieu. On choisit l'heure. Et surtout… on ne l'humilie pas devant ses hommes. Les orgueilleux deviennent dangereux quand on les ridiculise.

— Donc on le piège… gentiment ? demanda Sable, ironique.

— On le piège proprement, répondit Maëlle. La justice ne doit pas ressembler à une vengeance. Elle doit ressembler à une porte qu'on ouvre.

Ils travaillèrent vite. Ina dessina sur un vieux parchemin. Maëlle ajouta de petits détails vrais pour rendre le faux crédible. Ravel, qui connaissait la carte originale, corrigea quelques points. Nilo, lui, insista pour frotter le papier avec du poisson séché « pour lui donner l'air d'avoir vécu la mer ». Personne n'osa demander d'où venait le poisson.

À l'aube, la mer avait cette couleur d'étain poli. La brume se dissipait, révélant l'île et, plus loin, le navire des Chiens de Fer, toujours ancré, toujours menaçant.

Maëlle envoya un message avec une lanterne : un code simple connu des pirates. Un appel.

Quelques minutes plus tard, une chaloupe ennemie s'avança. Vargan était dedans. Il avait changé de manteau, comme si un autre vêtement pouvait changer ses idées.

— Maëlle ! cria-t-il. Tu veux négocier ?

Maëlle se plaça au bord du pont, calme.

— Je veux finir ce que tu as commencé, Vargan. Tu as pris des gens. Je les ai repris. Tu as pris une carte qui ne t'appartient pas.

— Rien n'appartient à personne, dit Vargan. Sauf à celui qui peut le garder.

— Faux, répondit Maëlle. La mer n'appartient à personne, mais la justice appartient à tout le monde.

Vargan ricana.

— Tu parles comme un livre.

— Et toi, tu agis comme une serrure rouillée, répliqua Maëlle. On peut discuter ou on peut se battre. Je préfère discuter. Voici mon offre : je te rends… une carte. Et tu quittes ces eaux. Sans rançon. Sans “taxe”. Tu laisses les navires tranquilles.

Vargan plissa les yeux.

— Pourquoi j'accepterais ?

Maëlle leva le parchemin roulé.

— Parce que tu es coincé. Et parce que si tu refuses, je te promets qu'aucun navire, ici, ne t'aidera quand tu manqueras d'eau ou de bois. Tu seras seul.

Elle ne criait pas. Elle annonçait, simplement, une règle. Une règle de communauté.

Vargan hésita. Derrière lui, ses hommes murmuraient. La solitude, en mer, fait plus peur que les canons.

— Donne, grogna-t-il.

Maëlle lança le rouleau, qui atterrit dans la chaloupe. Vargan le déroula, l'examina… et son visage se détendit, satisfait.

— Bien, dit-il. Peut-être que tu n'es pas si stupide.

Au même instant, Sable, cachée derrière des barils, siffla doucement. Sur l'Écume-Rousse, Yago libéra un petit grappin silencieux, attaché à une corde fine, qui glissa jusqu'à la chaloupe.

Ina murmura :

— Maintenant.

Maëlle fit un pas de côté, laissant la lumière frapper le visage de Vargan. Il se pencha sur la carte, trop concentré.

Sable, rapide comme un éclair, bondit. Pas sur Vargan : sur sa ceinture. Ses doigts attrapèrent l'étui de cuir. Un geste sec, précis, et l'étui passa de Vargan à la corde du grappin, qui fut aussitôt tirée vers le pont.

Vargan releva la tête, trop tard.

— Quoi—?

Maëlle sourit, malicieuse.

— Tu as dit que rien n'appartient à personne. On fait juste… circuler.

Vargan hurla, furieux, mais Maëlle avait déjà reculé. La chaloupe ennemie tenta de s'éloigner, mais Yago et Ina pointèrent leurs mousquets, pas pour tirer, juste pour faire comprendre.

— Pas un mort aujourd'hui, Vargan, dit Maëlle d'une voix dure. Tu repars. Et si tu reviens… tu trouveras une flotte, pas un seul navire.

Vargan tremblait de rage. Puis, lentement, il serra la fausse carte.

— Très bien, cracha-t-il. Je pars. Mais tu… tu regretteras.

— Peut-être, répondit Maëlle. Mais aujourd'hui, ce sont tes prisonniers qui respirent, et tes victimes qui naviguent.

La chaloupe tourna. Vargan s'éloigna, emportant le faux parchemin et sa fierté abîmée.

Ina souffla.

— Ça a marché.

Maëlle récupéra l'étui de cuir. Elle l'ouvrit : la vraie carte, intacte.

— On la rend à Ravel, dit-elle. Et on prévient les autres navires. Les Chiens de Fer ne feront plus la loi ici.

Nilo, qui avait tout vu, déclara :

— Et moi, je propose qu'on fête ça avec une soupe. Sans sardine. Enfin… presque.

Yago grimaça.

— On verra si la justice peut survivre à ta cuisine.

Chapitre 6 : Le retour des alliés

Le Vent-d'Azur et l'Écume-Rousse naviguèrent côte à côte, cette fois sans fumée ni brume, juste la mer qui brillait et le vent qui sifflait entre les cordages. Les réparations tenaient bon. On entendait les rires, et même les planches semblaient moins grincheuses.

Sur le pont du Vent-d'Azur, Ravel reçut la carte des mains de Maëlle. Il la prit comme on prend un objet fragile, mais aussi précieux qu'une promesse.

— Tu as fait plus que nous aider, dit-il. Tu as montré qu'on peut être pirate sans être injuste.

Maëlle haussa les épaules.

— Être pirate, c'est refuser qu'on vous mette une chaîne au cou. Mais ça ne donne pas le droit d'en mettre aux autres.

Ravel sourit, puis s'assombrit un peu.

— Vargan reviendra peut-être. Les gens comme lui n'aiment pas perdre.

— Alors nous serons prêts, répondit Maëlle. Et surtout… nous ne serons pas seuls.

Au fil des heures, ils croisèrent deux navires de pêche, puis un petit cargo. Maëlle fit hisser des signaux clairs : un avertissement, et une invitation à s'entraider. Les capitaines répondirent. Un code se mit à circuler : pas de rançon, pas de “taxe”, pas de peur. Ceux qui naviguent ensemble se protègent.

Sable regardait les pavillons qui se répondaient, fascinée.

— C'est comme… une chaîne, mais une chaîne qui relie au lieu d'enfermer.

— Exactement, dit Maëlle. Une alliance.

Dans l'après-midi, le ciel s'éclaircit. La mer prenait cette couleur bleu-vert qui donne envie de croire que tout est possible. Nilo, fidèle à lui-même, apporta des bols fumants.

— Soupe de victoire ! annonça-t-il.

Ina goûta, méfiante, puis leva un sourcil.

— Bon… c'est presque mangeable.

“Presque” ! s'indigna Nilo. C'est un compliment, ça ?

Yago éclata de rire.

— Avec toi, Nilo, “presque” c'est déjà un miracle.

Maëlle les regarda, amusée. Elle sentit une fatigue lourde, mais douce, celle qui suit les décisions difficiles. Elle se permit un moment de silence, les mains posées sur la rambarde, le regard perdu dans l'écume.

Ravel s'approcha.

— Tu sais, dit-il, beaucoup auraient coulé le navire de Vargan pour être sûrs.

— Et beaucoup auraient créé un autre Vargan en faisant ça, répondit Maëlle. La justice, c'est aussi laisser une chance de changer… tout en posant une limite.

Ravel hocha la tête, impressionné.

— Si tu as besoin d'aide un jour, appelle. Le Vent-d'Azur répondra.

— Je compte bien sur toi, dit Maëlle.

Le soleil descendit. Les deux navires arrivèrent près d'un carrefour maritime, là où les routes se séparent : l'une vers les ports, l'autre vers le large.

Ravel fit hisser son pavillon en signe de gratitude. Maëlle répondit avec celui de l'Écume-Rousse. Les marins sur les deux ponts se rassemblèrent, un peu serrés, un peu émus, comme à la fin d'une grande histoire qu'on n'a pas envie de fermer.

Maëlle se plaça à l'avant, là où le vent frappe en premier. Ravel, sur son navire, fit de même.

— À bientôt, Maëlle ! cria-t-il.

— À bientôt, Ravel ! répondit-elle.

Elle leva le bras, la main ouverte, et fit un signe large, simple, qui disait tout sans discours : merci, courage, et reste vivant.

Sur le Vent-d'Azur, les autres répondirent. Une forêt de mains se leva, comme des voiles miniatures.

Les deux navires s'éloignèrent lentement, chacun vers sa route, mais avec la certitude d'avoir tracé, ensemble, un passage plus juste au milieu des eaux. Maëlle garda la main levée une seconde de plus, jusqu'à ce que la distance avale les détails, et que le signe de la main devienne un point dans la lumière du soir.

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Bastingage
Barre ou rambarde qui entoure le bord d'un navire pour empêcher de tomber.
Gabier
Matelot qui monte dans les mâts pour régler les voiles et les cordages.
Hauban
Câble ou cordage qui soutient les mâts d'un navire pour les maintenir droits.
Poupe
Partie arrière d'un bateau, l'opposé de la proue qui est à l'avant.
Cargaison
Ensemble des marchandises transportées par un navire ou un véhicule.
Corsaires
Marins armés autorisés par un pays à combattre ou prendre des navires ennemis.
Pavillon
Drapeau d'un navire qui montre sa nationalité ou son appartenance.
Poulies
Roue avec une corde autour, utilisée pour tirer ou lever des objets lourds.
Mâture
Ensemble des mâts et de leurs pièces qui tiennent les voiles d'un bateau.
Chaloupe
Petite embarcation utilisée pour aller d'un bateau à la terre ou à un autre navire.
Grappin
Petit crochet attaché à une corde, servi pour attraper ou accrocher quelque chose.
étui
Petit étui ou pochette qui protège un objet, comme une carte ou un instrument.

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