Chapitre 1
Le vent gonflait les voiles comme des joues de géant, et la mer faisait clapoter le long de la coque du Vif-Argent. À la barre, Maëlys Tenebrune gardait un œil sur l'horizon et l'autre sur son équipage, qui s'agitait sur le pont.
Maëlys était une pirate, oui, mais pas du genre à jeter des gens aux requins pour le plaisir. Elle avait une règle simple : on ne prend que ce qu'on peut assumer, et on protège les siens. Son rire, quand il surgissait, sonnait comme une clochette insolente au milieu des embruns.
— Jaya, tes nœuds ! cria-t-elle. On dirait des spaghettis tristes !
Jaya, la plus rapide grimpeuse du mât, tira la langue avant de resserrer la corde d'un geste expert.
— Capitaine, mes nœuds sont des œuvres d'art.
— Alors ils ont besoin d'un cadre, répondit Maëlys. Et d'un peu moins de liberté.
Près de la trappe, Kito, le mousse, portait une caisse deux fois plus grande que lui. Il avançait en crabe, les dents serrées.
— Je vais y arriver… je vais y… aïe !
La caisse cogna un bastingage. Maëlys bondit et l'attrapa avant qu'elle bascule.
— Doucement, petit crabe, dit-elle. Le courage, ce n'est pas de foncer tête baissée. C'est aussi de demander un coup de main.
Kito rougit, puis souffla :
— D'accord… tu peux m'aider ?
— Voilà. On apprend vite, sur ce bateau.
Au même moment, un cri fusa depuis la proue :
— Voile à tribord !
Maëlys plissa les yeux. Une silhouette sombre filait sur l'eau, basse et rapide, comme un requin de bois. Sur sa voile, un emblème rouge flamboyait : un œil barré d'une cicatrice.
— Les Corbeaux d'Écume, murmura Jaya, arrivée en glissant le long d'un cordage. On raconte qu'ils volent tout ce qui brille. Même les dents des morts.
— Ils vont être déçus, dit Maëlys. J'ai déjà perdu une dent à cause d'un biscuit trop dur.
Elle se força pourtant à rester légère. Dans sa veste, contre sa poitrine, un étui de cuir battait au rythme de son cœur. À l'intérieur : une carte ancienne, fragile comme une feuille sèche, et plus précieuse que tout l'or des îles.
Cette carte, Maëlys ne devait pas la perdre. Pas pour elle. Pour ceux qui comptaient.
— Équipage, annonça-t-elle, voix claire. On serre le vent. Et surtout, on garde la tête froide.
Kito leva une main.
— Capitaine… pourquoi ils nous suivent ?
Maëlys posa sa paume sur l'étui, comme pour calmer la carte.
— Parce qu'il y a des secrets qu'on croit pouvoir voler. Mais un secret, ça se protège. Et c'est notre travail.
Chapitre 2
La nuit tomba d'un coup, comme si quelqu'un avait tiré un rideau. Les étoiles apparurent, piquées dans le noir. Le Vif-Argent glissait sans bruit, mais derrière, les Corbeaux d'Écume restaient là, à distance, obstinés.
Dans la cabine, Maëlys étala la carte sur la table, juste assez pour voir les traits sans l'abîmer. Le papier sentait le sel et l'encre vieillie. Une boussole gravée y était dessinée, et au centre, un symbole : un cercle entouré de trois vagues.
Jaya se pencha.
— On dirait l'Œil des Marées.
Kito frissonna.
— C'est un vrai endroit ?
— C'est surtout un vrai problème, répondit Maëlys. Si cette carte tombe dans de mauvaises mains, ils iront là-bas. Et ils ne demanderont pas la permission.
Kito mordilla sa lèvre.
— Et… c'est quoi, “là-bas” ?
Maëlys hésita. Elle détestait mentir, surtout à son propre équipage. Elle replia la carte avec soin.
— Là-bas, il y a un coffre. Pas plein d'or. Plein de… choses qui peuvent changer une île entière. Des réserves d'eau cachées, des graines, des outils. Un ancien refuge, pensé pour aider en cas de famine ou de tempête.
Jaya siffla.
— Donc une vraie richesse.
— Oui, dit Maëlys. Une richesse utile. Et ça, les Corbeaux ne comprendront pas. Ils pilleront, ils gaspilleront, ils laisseront derrière eux un désert.
Kito se redressa, sérieux d'un coup.
— Alors on doit la protéger.
— On doit, confirma Maëlys. Et pas seulement “parce qu'on est des pirates”. Parce que quand on tient quelque chose d'important, on devient responsable.
Un choc sourd fit vibrer la coque. Un autre. Comme des mains géantes frappant à la porte.
Jaya bondit vers l'écoutille.
— Ils nous tirent dessus ?
Maëlys fila sur le pont. Une brume s'était levée, épaisse, blanche, avalant les étoiles. Et, dans cette purée de nuage, on distinguait des lanternes mouvantes.
— Ils profitent du brouillard, grommela Maëlys. Astucieux… et agaçant.
Une voix rauque surgit dans la brume, portée par un porte-voix :
— Maëlys Tenebrune ! Donne-nous la carte et on te laisse tes dents !
— J'en ai encore assez pour mordre, répliqua Maëlys.
Kito s'approcha, chuchotant :
— On fait quoi ?
Maëlys observa le vent. Il tournait. La brume roulait en vagues lentes.
— On va jouer plus malin, dit-elle. Jaya, prépare une fausse piste. Kito, prends une lanterne et suis-moi. Et surtout… ne panique pas.
Kito avala sa salive.
— Je panique un peu, là.
— Alors panique en marchant droit, répondit Maëlys avec un clin d'œil. Ça impressionne toujours.
Chapitre 3
Le plan de Maëlys n'avait rien d'un sortilège. Juste de l'observation et un brin de malice.
Elle fit hisser une petite chaloupe à l'arrière, silencieusement. Jaya y déposa un vieux parchemin roulé, un gros cachet de cire, et même une plume pour faire sérieux.
— Ça ressemble à une carte, dit Jaya. Surtout de nuit, et surtout pour des idiots pressés.
— Ils ne sont pas idiots, corrigea Maëlys. Ils sont avides. Et l'avidité rend aveugle.
Kito tenait la lanterne, les doigts tremblants. La lumière tremblotait sur les cordages.
— Capitaine… et si ça ne marche pas ?
Maëlys posa deux doigts sur l'épaule du garçon.
— Alors on improvisera. C'est aussi ça, être pirate : ne pas pleurer sur un plan qui coule.
Ils laissèrent la chaloupe dériver, corde coupée net. Elle s'éloigna, avalée par le brouillard. Puis Maëlys ordonna de virer brusquement, de façon à ce que le Vif-Argent disparaisse dans une autre direction, profitant d'un couloir de vent.
Pendant quelques minutes, on n'entendit plus que le souffle de la mer.
Puis un cri, lointain :
— Ils l'ont jetée ! Attrapez-la !
Maëlys expira doucement.
— Merci, brouillard.
Mais l'accalmie ne dura pas. Une ombre surgit soudain sur bâbord, trop proche. Les Corbeaux avaient un deuxième navire, plus petit, caché dans la brume.
— Ils ont prévu notre ruse, lâcha Jaya. Les vicieux.
— Les prudents, corrigea Maëlys encore. Et nous devons l'être plus.
Des grappins volèrent, mordant le bois du Vif-Argent. Des silhouettes sautèrent sur le pont, lames brillantes.
Maëlys dégaina son sabre, mais elle n'attaqua pas comme une furie. Elle recula, cherchant l'avantage.
— Kito ! À l'écoutille, derrière moi !
Le mousse obéit, les yeux ronds. Un Corbeau s'élança. Maëlys feinta à gauche, puis crocheta sa jambe. L'homme s'étala en jurant, et Jaya lui envoya un seau d'eau salée en pleine figure.
— À défaut d'être propre, tu seras rincé ! lança-t-elle.
L'humour fit du bien, une seconde. Mais un autre Corbeau attrapa Kito par le col.
— La carte, petit, où est-elle ?
Kito blêmit. Maëlys sentit une chaleur glacée lui monter dans la gorge. Elle aurait pu se jeter dessus, mais elle aurait risqué le garçon.
Elle fit un pas lent, sabre pointé, voix calme.
— Lâche-le. Ce n'est qu'un enfant.
— Justement, ricana le Corbeau. Les enfants cassent facilement.
Maëlys serra les dents, puis prit une décision qui lui coûta.
— D'accord. Prenez-moi à sa place.
Le Corbeau hésita, surpris. Dans cette micro-seconde, Kito fit quelque chose d'inattendu : il donna un coup de genou maladroit mais efficace, se libéra et courut vers Jaya.
Maëlys profita de l'ouverture. Un coup de plat de lame, précis, pour désarmer. Un deuxième pour pousser l'assaillant vers le bastingage.
— Sur mon bateau, on ne menace pas les mousses, dit-elle, la voix basse. On apprend. On protège. Sinon, on nage.
Le Corbeau bascula dans l'eau avec un plouf furieux.
Mais d'autres arrivaient. Trop nombreux.
— Capitaine ! cria Jaya. On va se faire coincer !
Maëlys regarda vers l'avant : la brume se déchirait, révélant des rochers noirs comme des dents. Une passe étroite, dangereuse… mais possible.
— Tout le monde aux postes ! hurla Maëlys. On passe entre les Crocs de Basalte !
Kito écarquilla les yeux.
— Mais… c'est suicidaire !
— Non, dit Maëlys. C'est précis.
Chapitre 4
Les Crocs de Basalte méritaient leur nom : deux rangées de rochers pointus, à peine assez espacées pour un navire. Les vagues s'y écrasaient en gerbes blanches. Une erreur, et le Vif-Argent finirait en morceaux.
Maëlys prit la barre elle-même. Ses mains étaient fermes, ses pensées rapides. Elle se souvenait d'un vieux capitaine qui répétait : “La mer respecte ceux qui la regardent vraiment.”
— Jaya, en haut ! Tu me guides ! Kito, aux cordages, prêt à choquer la voile quand je te dis !
— Compris ! répondit Kito, la voix plus solide qu'avant.
Derrière, les Corbeaux hésitèrent. Leur navire principal ralentit. Le petit, lui, tenta de suivre, comme un chien qui n'a pas appris la peur.
— Ils vont entrer, souffla Jaya depuis le mât. Ils entrent !
Maëlys calcula le timing. Le vent poussait fort. La passe était étroite. Les vagues voulaient les décaler.
— Maintenant ! Kito, choque !
Kito tira, les cordages gémirent, la voile se relâcha juste assez. Le Vif-Argent ralentit et pivota légèrement, évitant un rocher d'un cheveu… ou plutôt d'un moustique, parce qu'ici, aucun cheveu ne survivait au sel.
Jaya cria :
— À tribord ! Encore !
Maëlys corrigea, la coque frôla le basalte. Un bruit de griffe sur pierre fit frissonner tout le monde.
— Ça va passer… murmura Kito.
— Ça doit passer, répondit Maëlys.
Derrière eux, un craquement sinistre retentit. Le petit navire des Corbeaux venait d'embrasser un rocher avec beaucoup trop d'amour. On entendit des jurons, des planches qui éclataient, et des éclaboussures.
— Oups, fit Jaya. Ils ont raté le cours de danse.
Maëlys ne se réjouit pas. Elle savait trop bien ce que ça faisait, l'eau froide qui vous tire vers le fond. Mais elle n'avait pas le luxe de s'arrêter.
En sortant de la passe, la brume se fit moins dense. L'air semblait plus clair, comme si la mer elle-même respirait mieux.
Ils avaient gagné du temps. Pas la victoire.
Sur le pont, l'équipage reprenait son souffle. Kito s'assit, les bras tremblants.
— Capitaine… j'ai eu peur. Très peur.
Maëlys s'accroupit près de lui.
— Moi aussi.
Il la regarda, surpris.
— Vraiment ?
— Bien sûr. Le courage, ce n'est pas l'absence de peur. C'est ce qu'on choisit de faire malgré elle. Et toi, tu as choisi de ne pas céder.
Kito baissa les yeux, puis sourit, minuscule.
— J'ai surtout choisi… de ne pas me faire casser.
— Excellente motivation, dit Maëlys. Ça tient chaud.
Jaya descendit du mât, les mains noires de goudron.
— Ils vont nous retrouver. La carte… tu la caches où, au fait ?
Maëlys posa une main sur sa veste.
— Elle reste avec moi. Mais pas seulement “dans ma poche”. Dans mes décisions. C'est facile de dire “je protège”. C'est plus dur de protéger sans devenir comme eux.
Un silence tomba, chargé de sel et de fatigue.
— On va où ? demanda Jaya.
Maëlys regarda l'horizon, là où la nuit pâlissait.
— Vers l'île de Sable-Gris. Là-bas, il y a un ancien phare. Et une cachette digne de cette carte.
Chapitre 5
À l'aube, Sable-Gris apparut : une île basse, entourée de dunes et de rochers lisses. Un vieux phare y tenait debout, tordu mais fier, comme un grand-père qui refuse la canne.
Ils débarquèrent vite, en silence. Maëlys glissa l'étui de cuir sous sa chemise, contre sa peau. Le papier ancien semblait presque chaud, comme s'il comprenait qu'on le sauvait.
Le phare sentait l'humidité et le métal. À l'intérieur, un escalier en colimaçon montait dans l'ombre.
— On dirait l'endroit parfait pour se faire manger par un fantôme, murmura Kito.
— Si un fantôme te mange, fais-lui des remarques sur sa politesse, conseilla Jaya. Ça déstabilise.
Maëlys sourit, puis redevint sérieuse.
— Restez proches. On n'est pas ici pour jouer.
Ils montèrent. Chaque pas grinçait. Tout en haut, une salle ronde, avec des vitres sales qui donnaient sur la mer. Maëlys fouilla du regard, cherchant un repère. La carte parlait d'un “œil de verre” et d'un “cœur de pierre”.
Jaya pointa un coin.
— Là. Une grosse lentille cassée. Œil de verre.
Kito toucha le sol.
— Et… le cœur de pierre ?
Maëlys tapa du pied. Un son creux répondit. Elle s'agenouilla et souleva une dalle, révélant une cavité.
— Voilà.
Elle sortit la carte, la regarda une dernière fois. Les traits dansaient comme des chemins vivants.
— On la laisse ici ? demanda Kito, un peu inquiet. Et si quelqu'un la trouve ?
— On ne la “laisse” pas, dit Maëlys. On la confie. La différence, c'est la vigilance.
Elle glissa la carte dans un tube étanche, puis dans la cavité. Par-dessus, elle plaça une petite plaque de métal gravée : un symbole que seuls ses amis reconnaîtraient.
Jaya souffla :
— Tu fais ça… pour qui, au fond ?
Maëlys resta un instant sans répondre. Puis :
— Pour les gens qui ne savent même pas que cette carte existe. Pour ceux qui auront besoin d'eau, de graines, d'un refuge. Et pour nous aussi. Parce que si on n'apprend pas à être responsables, on finira comme les Corbeaux : à courir derrière le vide.
Un bruit de pas en bas, brutal, coupa l'air.
— Ils sont là, chuchota Kito, la gorge serrée.
Maëlys dégaina.
— Alors on va leur apprendre une dernière chose : on ne gagne pas toujours en prenant. Parfois, on gagne en empêchant.
Des silhouettes montaient l'escalier, haletantes. Une voix ricana :
— Maëlys… tu croyais nous semer ?
Maëlys se plaça devant la dalle, comme une porte vivante.
— J'espérais surtout te fatiguer.
Le chef des Corbeaux apparut, grand, manteau trempé, sourire trop large.
— Donne la carte.
— Non.
Il fit un geste, et deux hommes avancèrent. Maëlys ne recula pas. Jaya se mit à sa gauche, Kito derrière, tenant une barre de fer comme si c'était une épée légendaire.
— Kito, souffla Maëlys, si ça tourne mal, tu descends et tu cours au bateau. Compris ?
— Et te laisser ? protesta-t-il.
— Responsabilité, Kito. Parfois, ça veut dire sauver ce qui compte, même si on a envie de jouer les héros.
Le garçon inspira, les yeux brillants.
— Compris.
Le combat éclata dans l'espace étroit. Maëlys parait, désarmait, poussait. Elle ne cherchait pas à blesser pour le plaisir, seulement à gagner du temps. Jaya, vive comme un éclair, faisait trébucher les Corbeaux avec des crocs-en-jambe et des coups de corde.
— Attention à la marche ! lançait-elle, moqueuse, pendant qu'un pirate s'étalait.
Le chef des Corbeaux, lui, repéra la dalle. Il se jeta dessus.
Maëlys s'interposa, mais il l'accrocha au bras. Une douleur vive lui remonta jusqu'à l'épaule. Elle vacilla.
Kito vit tout. Il aurait pu paniquer. Au lieu de ça, il fit exactement ce qu'elle lui avait appris : il réfléchit. Il regarda autour. La vieille lentille cassée, l'Œil de verre, pendait encore à une chaîne.
— Jaya ! cria Kito. La lentille !
Jaya comprit instantanément. Elle tira sur la chaîne. La lentille bascula, énorme, et tomba dans un fracas de verre et de métal, juste entre le chef des Corbeaux et la dalle. Un mur improvisé de débris scintillants.
— Oups, fit Jaya. C'était fragile.
Le chef jura, aveuglé par la poussière.
Maëlys profita de l'instant. Elle poussa un grand coup, et le chef recula, trébucha sur les débris, et glissa jusqu'à l'escalier.
— Repli ! ordonna-t-elle à son équipage. Maintenant !
Ils dévalèrent les marches, le cœur tambourinant. Dehors, le vent avait tourné, plus doux. Le Vif-Argent les attendait, balançant tranquillement, comme s'il n'avait rien à craindre.
Ils embarquèrent en vitesse. Derrière, des cris. Les Corbeaux sortaient du phare, furieux, mais trop tard.
— Capitaine ! haleta Kito. La carte… elle est en sécurité ?
Maëlys regarda le phare, petit point sur l'île.
— Oui. Et grâce à toi.
Kito ouvrit la bouche, puis la referma, fier et un peu gêné.
— J'ai juste… fait tomber un truc.
— Non, dit Maëlys. Tu as fait tomber leur chance.
Chapitre 6
Le Vif-Argent prit le large. Cette fois, les Corbeaux d'Écume ne suivirent pas. Leur navire restait loin, comme s'il avait compris que courir après une carte invisible ne remplirait pas leurs poches.
Sur le pont, l'équipage se rassembla. Le soleil montait, chassant les derniers lambeaux de brume. La mer retrouvait son bleu profond.
Maëlys s'appuya au bastingage. Son bras la lançait un peu, mais son cœur était plus léger.
Jaya s'approcha avec une tasse fumante.
— Du thé. Ne fais pas cette tête : c'est presque buvable.
Maëlys prit une gorgée et fit une grimace honnête.
— “Presque”, c'est un mot très courageux.
Kito arriva, les mains derrière le dos.
— Capitaine… j'ai une question.
— Vas-y.
— Si on est des pirates… pourquoi on protège des choses au lieu de les prendre ?
Maëlys observa la ligne de l'horizon, nette, tranquille.
— Parce qu'on choisit le genre de pirates qu'on devient. On peut être ceux qui détruisent, ou ceux qui naviguent avec une boussole à l'intérieur.
Kito plissa les yeux.
— Une boussole à l'intérieur… ça existe ?
— Oui, dit Maëlys. Et elle pointe vers ce qui est juste. Parfois, elle tremble. Parfois, elle se trompe. Mais elle est là.
Jaya tapota la poitrine de Kito.
— La tienne vient de prendre du muscle.
Kito grogna, mais il sourit.
Maëlys tourna vers son équipage, sa voix portée par le vent.
— Écoutez-moi. La carte est cachée, mais notre responsabilité, elle, ne se cache pas. On a fait ce qu'il fallait. Et on continuera. On veille sur nos choix comme on veille sur une voile en tempête.
Un silence respectueux suivit, puis Jaya leva sa tasse.
— À la capitaine qui refuse de devenir un Corbeau.
— Et à l'équipage qui sait réfléchir avant de foncer, ajouta Kito, fier.
Maëlys rit, et le rire se mêla au bruit de l'eau.
Au-dessus d'eux, le ciel s'ouvrit, immense, sans une tache. Un azur clair, victorieux, comme une promesse.
Le Vif-Argent filait vers l'avant, et l'aventure, elle, continuait — sous un ciel d'azur.