Chargement en cours...
Histoire de pirate 11 à 12 ans Lecture 23 min.

Le chenal secret des deux amers

Maëlane et son équipage affrontent brumes et pirates pour trouver un chenal secret guidés par des amers et un vieux journal, apprenant à naviguer avec courage et cœur plutôt qu’avidité.

Télécharger cette histoire en PDF

Idéal pour partager ou imprimer cette histoire !

Télécharger l'e-book (.epub)

Lisez cette histoire sur votre liseuse électronique

Maëlane, capitaine d'environ 20 ans, visage rond et taches de rousseur, cheveux bruns en tresse, expression concentrée, tient la barre en bois mouillé, veste marine boutonnée et carte froissée en poche; Nino, garçon d'environ 13 ans, mince, cheveux courts clairs, regard émerveillé et anxieux, indique un pin double à la proue; Lila, femme de 22–25 ans, cheveux noirs attachés, sourire malin, accoudée au bastingage, mains sales de corde; Gaspard, homme d'environ 30 ans, barbu et comique, tient les voiles à l'arrière, regard vers la côte; arrière-plan: chaloupe ennemie dans la brume et silhouettes de pirates floues; décor: pont de bois brillant de pluie, cordages humides, voiles gonflées, mer verte foncée, falaises grises et île proche avec tour fendue et pin à double tronc; scène: navigation tendue au crépuscule dans un chenal étroit, lumière orangée filtrant la brume, l’équipage aligne la tour et le pin pour trouver le passage, atmosphère mêlée de beauté saline et de danger imminent; style: aquarelle aux couleurs douces, textures délicates de bois et d’écume, rehauts blancs pour les éclaboussures, expressions rassurantes malgré la tension. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La boussole qui ment

Le vent avait l'odeur du sel et des algues chaudes, et il tirait sur les voiles comme un enfant trop pressé d'ouvrir un cadeau. Sur le pont de l'Écume-Souriante, Maëlane gardait une main sur la barre et l'autre sur sa tresse, par habitude. Elle avait vingt ans à peine, un regard franc, et une douceur qui ne l'empêchait pas de commander comme il faut.

— Cap plein ouest ! cria Gaspard le Bosco, en agitant une boussole cabossée.

Maëlane plissa les yeux. La mer paraissait tranquille, mais elle savait que la mer aussi savait mentir.

— Ta boussole, elle aime trop le drame, répondit-elle. Donne.

Gaspard lui tendit l'objet. L'aiguille tremblait, hésitait, puis pointait… n'importe où. Maëlane souffla, amusée malgré elle.

— Elle danse la gigue. Super.

À côté d'elle, Nino, le mousse, un garçon sec comme un hareng, observait les nuages avec l'air grave d'un savant.

— C'est à cause du minerai, dit-il. Les rochers noirs près des récifs. Ça fait tourner les aiguilles. J'ai lu ça dans… euh… dans un vieux cahier.

— Et tu lis des cahiers, toi ? se moqua Lila, la canonière, en tapotant un canon comme on tapote un chien fidèle. On va finir érudits, à ce rythme.

Maëlane ne riait qu'à moitié. Ils étaient en route vers l'île des Deux Amers, une langue de terre dont les marins parlaient avec des chuchotements et des gestes vagues. On disait qu'en alignant deux amers, deux points fixes sur la côte — une tour et un arbre, ou un rocher et une ruine — on trouvait le bon cap vers un chenal secret. Et au bout du chenal… un trésor, peut-être. Ou un piège.

— Pas de panique, dit Maëlane, la voix calme comme une mer d'hiver. On fera sans boussole. La mer n'est pas un couloir, c'est une carte vivante. On va observer.

Elle leva le menton. Là-bas, un vol d'oiseaux tournait, signe de terre. Et l'horizon, tout au fond, gardait une ligne plus sombre. L'île.

Gaspard grogna.

— D'accord, capitaine. Mais si on se plante, je propose qu'on accuse la boussole. Elle a une tête à tout prendre sur elle.

— C'est gentil, ça, dit Nino. Une boussole bouc émissaire.

— Un bouc… aimanté, ricana Lila.

Maëlane laissa passer le rire. Il en fallait. Parce que l'aventure, c'est aussi tenir debout quand les autres vacillent.

Elle posa la boussole dans sa poche, comme on range un secret.

— Équipage ! On garde les yeux ouverts. Les amers nous attendent. Et nous, on va les aligner comme une phrase parfaite.

Chapitre 2 — L'île des Deux Amers

L'île surgit en fin d'après-midi, comme un vieux dos de baleine. Des falaises grises, des pins tordus, et une brume qui collait aux rochers. L'Écume-Souriante glissa vers une crique étroite où l'eau devenait d'un vert profond.

— On dirait la bouche d'un monstre qui se retient de rire, murmura Nino.

— Non, corrigea Lila. Un monstre qui se retient de nous manger.

Maëlane fit signe d'ancrer. La chaîne grinça, l'ancre plongea. Le bateau se balança doucement, comme s'il respirait.

Ils prirent la chaloupe. À chaque coup de rame, l'eau clapota contre le bois avec un bruit de secrets murmurés. Sur la plage, le sable était parsemé de coquillages brisés et de bois flotté.

— On cherche quoi, exactement ? demanda Gaspard en sautant sur un rocher.

Maëlane sortit une carte froissée, couverte de taches et de pliures.

— Deux amers. Un ancien marin a griffonné ça : “Tour fendue et pin double. Quand ils se touchent dans l'œil, le passage s'ouvre.”

— Ils se touchent dans l'œil ? répéta Nino. Ça veut dire qu'il faut les aligner dans notre champ de vision.

— Oui, dit Maëlane. Comme quand tu vises avec un doigt devant le nez. Sauf que là, on vise un cap.

Ils avancèrent à travers des herbes hautes qui leur chatouillaient les mollets. L'air sentait la résine et la pierre humide. Un crabe s'enfuit de travers, vexé d'être dérangé.

Après une montée raide, ils atteignirent un promontoire. Là, au-dessus des arbres, se dressait une tour de pierre, cassée en deux, comme une dent fendue. Plus loin, sur une crête, un pin étrange formait un double tronc, deux colonnes vivantes qui se rejoignaient en haut.

— Voilà, souffla Maëlane.

Gaspard grattouilla sa barbe.

— C'est joli. Mais comment on “ouvre” un passage avec ça ? On leur parle poliment ?

— On mesure l'alignement depuis la mer, répondit Maëlane. Quand la tour et le pin se superposent, on suit ce cap-là. Ça doit mener entre des récifs.

Nino se pencha, fasciné.

— Comme une ligne invisible.

— Une ligne qui peut nous sauver ou nous couler, ajouta Lila.

Maëlane sentit son cœur battre un peu plus fort. Pas de peur, pas exactement. Plutôt cette impatience brûlante qu'elle connaissait bien : l'appel de l'inconnu.

— On retourne au bateau. Avant que la brume décide de nous avaler.

Au moment où ils redescendaient, un bruit sec résonna derrière eux. Comme une branche qu'on casse. Ou un pas qu'on retient trop tard.

Maëlane s'arrêta net.

— Chut.

Un silence lourd tomba. Même les oiseaux semblaient s'être cachés.

Puis une voix grinça, pas loin :

— Hé bien, hé bien… des visiteurs.

Chapitre 3 — Le pavillon des Brisecarènes

Ils débouchèrent dans une clairière et les virent. Quatre pirates, pas du genre à raconter des blagues. Des foulards noirs, des bottes boueuses, et des sourires pointus. Le plus grand avait une cicatrice en forme de croissant sur la joue et un crochet à la main, mais pas le cliché rigolo : un vrai crochet, lourd, fait pour accrocher autre chose que des rideaux.

— Les Brisecarènes, souffla Gaspard, pâle. Pas eux…

Maëlane plaça doucement ses amis derrière elle. Sa voix resta douce, mais ses épaules devinrent solides.

— On se promène. L'île est grande.

Le pirate à la cicatrice éclata d'un rire sans joie.

— Et vous vous promenez pile vers la tour fendue. Comme c'est… pratique.

Lila serra les poings.

— T'as un souci avec les touristes ?

— Avec les touristes armés, oui, répondit-il. Donnez la carte.

Maëlane sentit la carte sous sa chemise, contre sa peau. Elle pensa à l'Écume-Souriante, à l'équipage qui leur faisait confiance, à la promesse du chenal. Et à l'espoir, surtout : l'espoir de prouver qu'on peut être pirate sans devenir un monstre.

— Non, dit-elle simplement.

Le chef des Brisecarènes fit un pas, menaçant.

— Alors on va la prendre.

Maëlane eut une idée. Une idée qui demandait du courage, et un peu de culot.

Elle sourit, comme si elle venait de se rappeler quelque chose de drôle.

— D'accord. Mais vous savez… cette carte est capricieuse. Elle n'obéit qu'à quelqu'un qui connaît le mot de passe.

Nino cligna des yeux, surpris, mais ne dit rien. Bon garçon.

— Un mot de passe ? répéta le pirate.

— Oui, dit Maëlane. “Chou marin”.

Gaspard étouffa un bruit, mi-toux mi-rire. Lila, elle, leva un sourcil, impressionnée.

Le pirate fronça les sourcils.

— Tu te moques de moi ?

— Pas du tout. C'est une vieille carte. Les anciens marins avaient de l'humour.

Le chef hésita. L'avidité le tirait par le nez comme une laisse.

— Donne-la.

Maëlane sortit la carte… mais la tint haut, hors de portée.

— Répétez : “chou marin”.

Les Brisecarènes échangèrent des regards. L'un d'eux pouffa. Le chef, vexé, cracha :

— Chou… marin.

— Plus fort, dit Maëlane, comme une maîtresse d'école malicieuse. Sinon la carte n'entend pas.

— CHOU MARIN ! hurla le chef.

À cet instant, Lila fit ce qu'elle faisait le mieux : une diversion. Elle attrapa une poignée de sable et la lança dans les yeux d'un pirate, puis donna un coup de pied dans les tibias d'un autre. Gaspard, lui, bouscula le troisième. Nino tira Maëlane par la manche.

— Maintenant !

Ils dévalèrent la pente, les branches fouettant leurs bras. Derrière, des jurons éclatèrent.

— Revenez, sales mouettes ! cria le chef.

Maëlane courait, la carte serrée contre elle, le souffle brûlant. Elle se répétait : ne pas tomber. Ne pas perdre les autres.

Arrivés à la plage, ils sautèrent dans la chaloupe. Les rames plongèrent. L'eau éclaboussa leurs visages, froide et vive.

— Ils vont nous suivre, haleta Nino.

Maëlane regarda vers la falaise. Des silhouettes apparaissaient, noires sur le gris.

— Qu'ils viennent, dit-elle, la voix tremblante mais déterminée. On a quelque chose qu'ils n'ont pas.

— Quoi ? demanda Gaspard en ramant comme un diable.

Maëlane fixa l'Écume-Souriante, leur bateau, qui les attendait comme un ami fidèle.

— Du cœur. Et un plan.

Chapitre 4 — Aligner l'impossible

Ils remontèrent à bord en vitesse. Les voiles claquèrent, l'ancre fut relevée. Maëlane prit la barre, les doigts fermes malgré l'adrénaline qui battait dans ses tempes.

Au loin, une autre chaloupe quittait la plage. Les Brisecarènes.

— Ils sont rapides, grogna Lila. Et ils ont l'air très motivés par le chou marin.

— On a besoin des amers, dit Maëlane. Maintenant.

La brume s'épaississait, comme si l'île soufflait de la fumée. La tour fendue apparaissait puis disparaissait. Le pin double se confondait avec les autres arbres.

Maëlane grimpa sur le petit gaillard d'avant, un point plus haut du pont, pour mieux voir. Le bois était humide sous ses bottes. Le vent lui fouettait le visage, salé, presque piquant.

— Nino ! À tribord ! Tu vois le pin double ?

— Par moments ! répondit-il, les yeux plissés. Là… non… là !

— Gaspard, règle les voiles. Lila, surveille la chaloupe derrière.

— Avec plaisir, dit Lila. J'attendais qu'on me demande de regarder des gens pas sympathiques.

Maëlane inspira profondément. Aligner deux amers, ce n'était pas seulement “regarder”. C'était trouver la bonne position du navire, le bon angle, le bon instant. Une seconde trop tôt, et on passait sur un récif. Une seconde trop tard, et on revenait en arrière, piégé dans la brume.

La tour fendue réapparut, mince et sombre.

— Je l'ai ! cria Maëlane. Nino, le pin !

— À gauche… encore… encore… Stop ! Il est juste derrière la tour !

Maëlane sentit un frisson de triomphe. Dans son regard, la silhouette du pin double se collait à la tour comme deux pièces d'un puzzle. Une ligne invisible naissait, tendue vers la mer.

— Cap sur l'alignement ! ordonna-t-elle.

Gaspard obéit. Les voiles se gonflèrent. L'Écume-Souriante s'inclina légèrement, glissant dans une zone où l'eau semblait plus sombre.

— Ça a l'air… étroit, dit Gaspard, la voix plus petite.

L'eau bouillonnait par endroits. Des rochers affleuraient, dents grises prêtes à déchirer la coque. Maëlane serra la barre.

— On ne quitte pas l'alignement, murmura-t-elle pour elle-même. Tour. Pin. Tour. Pin.

Lila siffla.

— Ils nous rattrapent !

La chaloupe des Brisecarènes se rapprochait, et derrière elle, on devinait un petit sloop caché dans la brume, plus grand que leur chaloupe : ils n'étaient pas venus en simples visiteurs.

— Maëlane ! cria Nino. L'amer… je le perds !

La brume avala le pin double. La tour aussi, un instant. Maëlane sentit l'angoisse lui mordre l'estomac. Sans les repères, ils étaient aveugles au milieu des récifs.

Elle ferma les yeux une seconde, se forçant au calme. Elle se rappela la montée, l'odeur de résine, la position des amers sur la crête. Elle imagina la ligne, comme un fil tendu entre son regard et l'horizon.

— Gaspard, réduit un peu ! dit-elle. On ralentit. On écoute.

— On écoute quoi ? couina-t-il.

Maëlane posa l'oreille au monde. Le clapotis changeait près des rochers : plus rapide, plus aigu. Le vent aussi se tordait différemment quand il passait sur une pointe de pierre.

— Le son, dit-elle. Les récifs parlent.

Lila eut un rire nerveux.

— J'espère qu'ils parlent pas trop fort.

Nino se pencha à l'avant.

— Capitaine… Je vois la tour ! Et… le pin ! Ils reviennent !

Maëlane rouvrit les yeux. Les amers reparaissaient, pâles mais là. Elle ajusta la barre, millimètre par millimètre. Le bateau passa entre deux roches à peine visibles. Un frottement sourd fit vibrer la coque.

— On a touché ? demanda Gaspard, blême.

— Juste un baiser, répondit Maëlane. Et je n'aime pas embrasser des cailloux.

Derrière, un cri retentit. La chaloupe des Brisecarènes avait heurté quelque chose : un choc sec, un juron, un aviron qui se brise.

— Bien fait, murmura Lila, sans méchanceté, juste soulagée.

Maëlane ne se réjouit pas trop. Elle n'aimait pas voir les autres souffrir, même les méchants. Mais elle accepta la chance.

— On continue. Le passage est à nous… tant qu'on garde l'espoir devant, dit-elle.

Chapitre 5 — Le chenal secret

La brume s'ouvrit d'un coup, comme un rideau tiré par une main invisible. Devant eux, une eau plus calme s'étendait, protégée par des parois rocheuses. Le chenal secret ressemblait à une rivière en plein océan, un couloir étroit où la mer devenait presque silencieuse.

— On dirait que la mer retient son souffle, souffla Nino.

Les falaises de chaque côté étaient striées de veines noires. Par endroits, des algues pendaient comme des cheveux. Une odeur métallique flottait, et la boussole dans la poche de Maëlane se mit à vibrer, comme vexée d'être inutile.

Ils avancèrent lentement. La lumière du soir se glissait entre les rochers, orange et rouge, comme du feu liquide.

Au détour d'un virage, ils découvrirent une petite anse cachée. Dans l'anse, un vieux quai à moitié effondré, et… une épave. Un ancien navire pirate, couché sur le flanc, ses planches blanchies par le sel.

— Trésor ? chuchota Gaspard, les yeux brillants.

— Ou ennuis, dit Lila, mais sa voix tremblait d'excitation.

Maëlane sentit une émotion étrange. Elle ne courait pas après l'or pour l'or. Elle courait après les preuves que les histoires qu'on raconte aux enfants peuvent devenir vraies, et que l'avenir n'est pas seulement une répétition des vieilles peurs.

Ils accostèrent. Le bois du quai craqua sous leurs pas.

— On y va ensemble, dit Maëlane. Personne ne joue au héros tout seul.

— Même moi ? demanda Lila, faussement déçue. J'avais préparé un discours.

Ils pénétrèrent dans l'épave par une brèche. À l'intérieur, l'air sentait le vieux sel et le bois pourri. Des filets d'eau gouttaient avec régularité, comme un tic-tac.

Nino éclairait avec une lanterne. La flamme dansait, faisant bouger les ombres sur les parois.

— Ça fait… un peu théâtre, dit-il.

— Sauf que si le rideau tombe, on se noie, répondit Gaspard.

Ils trouvèrent une cabine à l'arrière. La porte était gonflée par l'humidité, mais Lila la poussa avec l'épaule. Elle s'ouvrit en gémissant.

Sur une table renversée, il y avait une petite boîte de fer, rouillée, attachée par une chaîne.

Gaspard s'agenouilla.

— Ça… ça ressemble à…

Maëlane posa une main sur son épaule.

— Doucement.

La chaîne céda avec un effort. La boîte s'ouvrit dans un grincement dramatique — la boussole aurait adoré.

À l'intérieur : pas des montagnes de pièces d'or. Juste un carnet, protégé par une toile cirée, et un petit tube de cuivre.

Gaspard cligna des yeux.

— C'est tout ? On s'est fait avoir par une papeterie ?

Nino prit le carnet avec des gestes presque respectueux.

— C'est un journal de bord.

Lila souleva le tube.

— Et ça ?

Maëlane le prit. C'était une longue-vue, petite mais solide. Elle la déplia. Sur le cuivre, gravés avec soin, des mots :

“Quand tu doutes, cherche l'alignement. Quand tu as peur, cherche la lumière.”

Maëlane sentit sa gorge se serrer. Ce n'était pas de l'or, mais c'était une boussole pour l'intérieur.

— Ce trésor-là, dit-elle doucement, il vaut quelque chose.

Ils feuilletèrent le journal. L'écriture racontait un capitaine ancien, pas toujours gentil, mais fatigué de la violence. Il avait caché le chenal pour éloigner les Brisecarènes de l'île, pour que d'autres puissent passer sans être pillés.

— Il voulait protéger, dit Nino.

— Un pirate qui protège… ça existe, finalement, murmura Gaspard.

Maëlane ferma le carnet.

— On va faire pareil. On ne laissera pas ces brutes prendre le passage.

Dehors, un bruit de voile froissée résonna. Dans l'entrée du chenal, un sloop apparaissait, sombre, rapide. Le pavillon des Brisecarènes claquait, noir comme une menace.

Lila serra les dents.

— Ils ont trouvé le bon chemin… ou ils nous ont suivis comme une odeur de poisson.

Maëlane leva la longue-vue.

— Alors on va les devancer avec autre chose que la vitesse.

— Avec quoi ? demanda Gaspard.

Maëlane regarda les falaises, les courants, les rochers. Elle sourit, malicieuse.

— Avec l'intelligence. Et un peu de culot, encore.

Chapitre 6 — Le courage tient la barre

Maëlane rassembla l'équipage sur le pont de l'Écume-Souriante.

— Écoutez bien. Le chenal est étroit. Eux sont plus lourds, plus rapides en ligne droite, mais moins maniables ici. Si on les attire vers la zone des rochers noirs, leur boussole va paniquer… comme la nôtre, mais en pire.

Gaspard avala sa salive.

— Et nous ?

— Nous, dit Maëlane, on a les amers en tête, et on a appris à écouter la mer. On va rester dans le couloir. Eux vont croire qu'ils peuvent couper.

Lila éclata d'un petit rire.

— Une ruse propre, capitaine. Ça me change.

— Propre, oui, répondit Maëlane. Mais pas sans risques. Si je me trompe, on finit en puzzle flottant.

Nino releva le menton.

— On te suit.

Gaspard aussi hocha la tête, malgré ses mains tremblantes.

Le sloop des Brisecarènes entra dans le chenal, grondant comme un taureau. On entendit la voix du chef, amplifiée par l'écho des falaises :

— Donnez-nous le carnet et la longue-vue ! Et je promets… de ne pas trop vous couler !

— C'est gentil, lança Lila. Ça réchauffe le cœur.

Maëlane prit la barre. Elle fit avancer l'Écume-Souriante en zigzag, juste assez pour sembler hésiter. Juste assez pour donner envie de doubler.

Le sloop accéléra, cherchant à les dépasser. Maëlane le guida vers une zone où l'eau semblait plus lisse — trop lisse. Le courant y filait comme une main.

— Maintenant, murmura-t-elle.

Elle vira brusquement, retrouvant le couloir sûr. Le sloop, lancé, tenta de copier, mais trop tard. On entendit un craquement sinistre, puis un choc. Le navire ennemi pencha. Un juron énorme jaillit, presque comique, puis une série de hurlements.

Maëlane sentit un pincement. Elle ne voulait pas leur mort. Elle cria vers eux :

— Larguez ! Coupez les voiles ! Prenez la chaloupe !

Mais la brume et la panique avalaient sa voix.

Le sloop des Brisecarènes resta coincé sur un récif. Il ne coulait pas encore, mais il gémissait à chaque vague.

Lila souffla, soulagée.

— On… on a réussi.

Nino regarda Maëlane.

— Tu as pensé à eux quand même.

Maëlane serra les lèvres.

— Parce que je ne veux pas que notre courage devienne cruel. L'espoir, ce n'est pas seulement gagner. C'est rester soi.

Ils s'éloignèrent, le cœur encore battant. Le ciel commençait à se vider de ses couleurs. Les premières étoiles piquaient l'obscurité.

Gaspard s'approcha de Maëlane avec la boussole, qui tournait comme une toupie.

— Elle est vraiment dramatique, celle-là.

Maëlane rit doucement.

— On la pardonne. Elle n'a jamais demandé à être courageuse.

Nino tenait le carnet contre lui, comme un secret précieux.

— Capitaine… et maintenant ? On garde le chenal pour nous ?

Maëlane regarda l'île s'éloigner.

— Non. On va noter les amers correctement, sans les livrer à n'importe qui, et on aidera ceux qui se perdent. On n'a pas besoin d'un trésor pour être riches.

Lila leva les yeux au ciel.

— Ouh là, c'est beau, ça. J'espère que personne n'a entendu, sinon on va devoir devenir sages.

Maëlane sourit, puis leva la longue-vue vers le ciel, comme l'avait conseillé l'inscription : chercher la lumière.

Au même instant, une étoile filante fendit la nuit, une griffure brillante et rapide, et disparut derrière l'horizon.

Maëlane fit un vœu sans le dire. Pas un vœu d'or. Un vœu de routes ouvertes, de mains tendues, et de courage qui n'écrase personne.

— Vous avez vu ? chuchota Nino.

— Oui, répondit Maëlane, la voix douce. C'est comme si le ciel nous disait : “Continue.”

Et l'Écume-Souriante poursuivit sa route, portée par le vent, par l'amitié… et par un espoir qui brillait encore, même quand la mer devenait noire.

Sans publicité 3 € par mois

Envie d’une lecture sans interruption ? Soutenez Mes Histoires du Soir, retirez toutes les publicités et profitez d’autres avantages inclus dès 3 € par mois.

Voir les forfaits & tarifs
Partager

signaler un problème avec cette histoire

Qu'avez-vous pensé de cette histoire ?

Donnez votre avis en attribuant une note à cette histoire en fonction de ce que vous et/ou votre enfant en avez pensé. Merci par avance !

Merci ! Votre note a été prise en compte !

Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Boussole
Instrument rond qui montre le nord et aide à se diriger en mer ou sur terre.
Cabossée
Qui a des bosses ou des enfoncements sur une surface dure.
Algues
Plantes qui poussent dans la mer ou l'eau, souvent attachées aux rochers.
Promontoire
Hauteur de terre qui avance sur la mer et offre une grande vue.
Crique
Petite baie étroite et protégée où le bateau peut s'abriter.
Ancre
Objet lourd qu'on jette à la mer pour empêcher un bateau de dériver.
Chaloupe
Petit bateau à rames ou à moteur, souvent utilisé pour aller à terre.
épave
Ce qui reste d'un bateau qui a été abîmé ou coulé.
Longue-vue
Petit instrument pour voir loin, ressemblant à un petit télescope.
Chenal
Passage d'eau étroit et sûr entre des rochers pour les bateaux.

Créez une histoire magique et unique pour votre enfant !

Créez en quelques minutes une aventure personnalisée où votre enfant devient le héros. Avec notre outil exclusif, c'est facile, gratuit et divertissant !

Créer une histoire

Téléchargez cette histoire :

Télécharger cette histoire en PDF Télécharger l'e-book (.epub)

Recevez de nouvelles histoires chaque dimanche soir !

Recevez 7 histoires passionnantes et captivantes, adaptées à l'âge et aux goûts de votre enfant, chaque dimanche à 17h*. C'est gratuit et garanti sans spam !
*E-mail envoyé à 17h, heure de Paris.
Nous n'aimons pas non plus le spam. Ainsi, nous ne vous enverrons que des histoires. Vous pourrez vous désinscrire quand vous le souhaiterez.