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Histoire de pirate 11 à 12 ans Lecture 26 min.

Le sifflet des courants et le coffre de la crique aux dents de pierre

La capitaine Maëlys Rive-Noire et son équipage enquêtent sur une mystérieuse chaîne menant au « Sifflet des Courants », affrontent récifs traîtres et le piège d’un rival, et apprennent à respecter la mer en manœuvrant avec méthode.

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Capitaine Maëlys Rive-Noire, femme déterminée au foulard rouge, sourcils froncés, mains fermes sur la barre, debout à la proue ; Tom “Biscuit”, garçon d’environ 12 ans, étonné et courageux, tenant une lampe à huile près du bastingage gauche ; Lila la charpentière, femme robuste d’environ 30 ans, accroupie près d’un tonneau en train de couper une corde ; Nilo, plongeur d’environ 35 ans, cheveux mouillés, lançant une corde depuis l’eau à l’arrière gauche ; Capitaine Sargasse, homme sournois en manteau vert, dans une barque à quelques mètres, bras croisés et sourire en coin. Lieu : une crique rocheuse étroite entourée de falaises sombres, eau turquoise mêlée d’écume, rochers couverts d’algues, ciel orageux avec lumière dramatique. Situation : moment dramatique où le navire glisse entre deux pointes, un coffre ancien attaché à des tonneaux flotte près du bord, un petit tourbillon se forme au centre, cordages tendus et éclaboussures, ambiance d’action, tension et courage, couleurs saturées et contrastes marqués, cadrage légèrement en plongée. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La capitaine et la marée têtue

Le port de Brume-Écaille se réveillait comme un vieux chat : lentement, en bâillant, les moustaches trempées de brouillard. Entre les pieux noirs et les filets qui gouttaient encore, un navire attendait, plus fier que les autres malgré quelques cicatrices : l'Aiguille de Mer.

À sa proue, une femme surveillait la rade comme si elle lisait un message secret sur les vaguelettes. Capitaine Maëlys Rive-Noire, adulte, solide, un foulard rouge noué dans des cheveux sombres et des yeux qui semblaient toujours deviner trois coups d'avance. Elle n'aimait pas qu'on la prenne pour une héroïne. Elle préférait qu'on la prenne au sérieux.

— Aujourd'hui, on lève l'ancre avec méthode, annonça-t-elle. Pas comme la dernière fois.

Dans l'équipage, quelques regards se croisèrent. Un mousse, Tom “Biscuit”, fit semblant de siffler innocemment. Il avait encore le souvenir du “grand départ improvisé” où l'ancre avait refusé de bouger, et où le cuisinier avait juré qu'on avait accroché un monstre.

— Un monstre d'ancre, marmonna justement Lila la charpentière. Un monstre qui mange les cordages.

Maëlys tapota le bastingage du plat de la main.

— La mer mérite qu'on la respecte. On ne tire pas dessus comme sur une ficelle de cerf-volant. On écoute, on observe… et on agit proprement.

Sur le quai, un marchand dodu s'approcha, les poches pleines de secrets. Il tenait une petite carte huilée, serrée comme si elle pouvait s'enfuir.

— Capitaine Rive-Noire… dit-il. On m'a dit que vous cherchiez des eaux “intéressantes”.

Maëlys plissa les yeux.

— On m'a dit beaucoup de choses, aussi.

Le marchand glissa la carte. Sur le parchemin, un dessin de rochers en forme de dents, et une note : “Le Sifflet des Courants”. Le nom seul donnait l'impression d'entendre un bruit dans l'oreille.

— Là-bas, chuchota le marchand, le fond avale les ancres. Un gouffre… ou une vieille chaîne. Mais si vous passez, on raconte qu'un coffre dort derrière les récifs.

Tom “Biscuit” ouvrit la bouche, déjà prêt à rêver.

Maëlys, elle, pensa à autre chose : un endroit qui “avale les ancres”, c'était le genre d'endroit qui punissait les impatients.

— Merci, dit-elle enfin. Maintenant, éloignez-vous de mon pont. Et de la mer, si vous tenez à vos bottes.

Le marchand s'éloigna en trottinant. Maëlys roula la carte et la glissa dans sa veste.

— Équipage ! On quitte Brume-Écaille à la marée montante. Mais d'abord… on comprend ce qui retient notre ancre. Pas de départ tant qu'on n'a pas fait ça bien.

Un rire discret passa parmi les pirates, un rire de défi et de camaraderie.

— Si l'ancre est coincée, lança Lila, je lui parle gentiment ?

— Parle-lui, répondit Maëlys. Mais surtout, écoute-la.

Chapitre 2 — Le plan du départ propre

Sur le pont, Maëlys posa une craie sur un tonneau vide et dessina un schéma : le navire, l'ancre, la chaîne, le fond. On aurait dit une leçon, sauf que les élèves portaient des boucles d'oreilles et des couteaux à leur ceinture.

— Étape une : inspection. Étape deux : relâcher la tension. Étape trois : manœuvre en douceur. Étape quatre : si ça résiste… on comprend pourquoi, dit Maëlys.

— Et étape cinq : on accuse Tom, plaisanta Lila.

— Étape cinq : on arrête de plaisanter quand il faut, coupa Maëlys, mais un coin de sa bouche trahit un sourire.

Ils se répartirent les tâches. Marnie la gabière grimpa au mât comme un écureuil, pour surveiller les courants. Lila vérifia le cabestan, graissa les dents de la roue. Tom courut chercher les gants, et revint avec… des moufles trouées.

— C'est… mieux que rien, déclara-t-il avec aplomb.

— C'est mieux pour se faire pincer les doigts, répondit Maëlys.

Elle s'accroupit près de l'écoutille et frappa du poing.

— Nilo ! Prêt ?

Nilo, le plongeur de l'équipage, sortit la tête, une pipe éteinte coincée derrière l'oreille. Il avait un air de phoque fatigué.

— Prêt, capitaine. Si je ne remonte pas, dites à ma mère que je suis parti… très occupé.

— Je dirai surtout que tu es parti sans ranger tes bottes.

Nilo ricana, puis s'équipa : corde de sécurité, couteau de marin, petite lanterne étanche.

Avant de le laisser se glisser dans l'eau sombre, Maëlys posa une main sur son épaule.

— Pas de panique. Si tu sens un courant, tu tires deux fois sur la corde. Si tu vois quelque chose d'inconnu, tu ne touches pas.

— Même si c'est un coffre plein d'or ?

— Surtout si c'est un coffre plein d'or. La mer n'aime pas qu'on lui arrache ses secrets.

Nilo hocha la tête, sérieux pour une fois, et disparut dans l'eau. Un silence tendu s'installa, rythmé par le clapotis contre la coque.

Tom se pencha.

— Vous croyez vraiment qu'une mer peut “ne pas aimer” ?

Maëlys fixa l'horizon où le brouillard se déchirait.

— La mer n'est pas une personne, Tom. Mais elle a des lois. Et si tu les ignores, elle te le rappelle. Fort.

La corde vibra. Un tirage. Puis un autre. Deux.

— Courant ! lança Maëlys. On attend.

Ils attendirent, immobiles, comme si le navire lui-même retenait son souffle. Puis la corde se détendit. Un visage ruisselant émergea.

— Capitaine… dit Nilo en haletant. L'ancre est prise dans… une chaîne. Une vieille chaîne énorme, rouillée comme une mâchoire. Et ça descend vers le large.

Lila siffla.

— Une chaîne qui mange les ancres. Je le savais.

— Pas de superstition, dit Maëlys. Mais c'est intéressant.

Elle regarda la carte dans sa veste sans la sortir.

— Très bien. On ne force pas. On va dégager l'ancre proprement. Nilo, tu me montres exactement où ça accroche. Lila, prépare une aussière de secours. Marnie, surveille la marée : je veux le bon moment.

Tom leva une main.

— Et moi ?

Maëlys le dévisagea.

— Toi, tu tiens la lampe. Et tu ne la fais pas tomber.

Tom prit un air extrêmement digne.

— Je suis né pour tenir des lampes.

— Ça, je n'en doute pas, murmura Lila.

Chapitre 3 — Le Sifflet des Courants

Au moment où la marée monta, Maëlys donna l'ordre d'une voix nette.

— Au cabestan. En douceur. Lila, demi-tour. Nilo, guide.

La chaîne de l'ancre grinça, le métal chantant une note rauque. Le navire frissonna, comme si on le réveillait. Maëlys sentit sous ses pieds la résistance du fond.

— Pas plus, ordonna-t-elle.

Nilo, penché au-dessus du bord, pointa du doigt.

— Là ! La chaîne vieille tire vers… le large. Si on donne un petit coup de gouvernail, on peut la libérer sans casser.

Maëlys inspira.

— Gouvernail à bâbord. Lentement.

L'Aiguille de Mer pivota de quelques degrés. Le bruit changea, moins violent. Lila força juste ce qu'il fallait. Puis, soudain, la tension céda : un “clong” sourd, et l'ancre remonta, dégoulinante d'algues.

Tom applaudit.

— Victoire !

Maëlys leva un doigt.

— Pas encore. Regardez.

Accrochée à l'ancre, un maillon de la vieille chaîne avait suivi. Énorme, épais, couvert de coquillages. Et, au creux du métal, un symbole gravé : un sifflet stylisé.

Marnie descendit du mât en glissant.

— Capitaine ! Le courant change. Il file vers l'est comme s'il nous appelait.

Maëlys serra le maillon entre ses mains. Le métal était glacé. Elle pensa aux récifs “dents” sur la carte.

— On ne suit pas un courant comme on suit un chien, dit-elle. Mais on peut l'étudier.

Lila essuya ses mains sur son pantalon.

— Et si cette chaîne mène au Sifflet des Courants ?

— Alors, répondit Maëlys, on ira avec prudence. Et on laissera la mer en meilleur état qu'on l'a trouvée.

Tom fit une grimace.

— Ça veut dire… pas de bouteilles vides par-dessus bord ?

Maëlys lui lança un regard qui valait dix sermons.

— Ça veut dire que si je vois une épluchure, je te fais récurer le pont avec une brosse à dents.

— Avec… une brosse à dents ? s'étrangla Tom.

— Une petite. Pour que ça prenne du temps.

Le rire de l'équipage éclata, léger comme une voile qui se gonfle. Même Maëlys laissa échapper un souffle amusé.

Ils sortirent du port, guidés par un ciel qui s'éclaircissait. Les mouettes tournoyaient en criant, et le vent portait une odeur de sel propre, presque coupante.

À mesure qu'ils avançaient, l'eau changea. Elle prit une teinte plus sombre, comme si une ombre flottait dessous. Et un bruit apparut : un sifflement, lointain d'abord, puis plus clair, comme si la mer soufflait dans une flûte invisible.

— Vous entendez ? murmura Marnie.

— C'est le courant dans les rochers, répondit Maëlys. Ça peut être beau… et dangereux.

Devant eux, les récifs se dressèrent, exactement comme sur la carte : des dents de pierre, luisantes, avec des creux où l'écume bouillonnait.

— On passe au milieu ? demanda Lila.

Maëlys examina les vagues. Elles entraient en cadence, trois grosses, puis une petite, comme un code.

— Non. On passe quand la petite arrive. Sinon, on se fait pousser sur les dents.

Tom avala sa salive.

— La petite vague… c'est notre amie ?

— Disons que c'est celle qui essaie le moins de nous tuer, répondit Maëlys.

Elle leva la main.

— À mon signal. Marnie, les voiles. Lila, prête à corriger. Tom, arrête de respirer si ça t'aide à ne pas trembler.

— Je… je ne tremble pas ! protesta Tom, tandis que ses genoux faisaient pourtant une danse très personnelle.

La cadence arriva : trois grosses lames. Une petite. Maëlys cria :

— Maintenant !

Le navire s'élança. Les rochers semblaient se rapprocher, leurs “dents” claquant dans l'écume. L'Aiguille de Mer glissa entre deux pointes, si près que Tom jura avoir vu une algue lui faire un clin d'œil.

Puis, soudain, le sifflement s'éteignit. L'eau s'apaisa.

Ils débouchèrent dans une crique cachée, ronde comme une coupe, entourée de falaises. Au centre, un îlot portait un vieux mât brisé, comme un doigt accusateur. Et au pied de l'îlot… quelque chose brillait sous la surface.

— Un coffre ? souffla Tom, les yeux ronds.

Maëlys ne répondit pas tout de suite. Elle observa l'eau : trop calme. Le genre de calme qui cache un piège.

— On n'est pas seuls, dit-elle doucement.

Une silhouette apparut derrière un rocher : une barque basse, silencieuse. Et une voix, moqueuse :

— Capitaine Rive-Noire… Toujours à lever l'ancre “avec méthode” ?

Chapitre 4 — Le piège du capitaine Sargasse

La barque s'avança. Un homme se leva, mince, avec une moustache pointue et un manteau vert sombre. Ses yeux brillaient comme des pièces qu'on aurait frottées trop fort.

— Capitaine Sargasse, grogna Lila. L'algue la plus collante de l'océan.

— Charmant, répondit Sargasse en s'inclinant. Je vois que votre équipage a gardé son sens de la poésie.

Maëlys resta immobile, mais son esprit travaillait vite. Sargasse était connu pour deux choses : sa patience de serpent et ses pièges. S'il était là, ce coffre n'était pas un cadeau.

— Que fais-tu dans cette crique ? demanda Maëlys.

— J'attends, dit-il simplement. Je savais que quelqu'un finirait par suivre la chaîne. Et j'espérais que ce serait vous. Vous avez… du talent.

Tom chuchota à Marnie :

— Il drague la capitaine ?

Marnie lui donna un coup de coude.

— Chut. Il essaie de l'endormir.

Sargasse pointa l'eau du doigt.

— Le coffre est là. Mais il est lourd. Trop lourd pour une petite barque. J'ai besoin d'un vrai navire… et d'une capitaine qui sait manœuvrer sans casser sa coque.

— Et en échange ? demanda Maëlys.

— En échange, je vous laisse… la moitié, dit Sargasse avec un sourire trop large. La moitié la moins brillante, évidemment.

Lila cracha par-dessus bord, mais Maëlys la retint d'un geste.

— Tu parles de moitié, Sargasse, mais tu n'as jamais su partager une orange sans garder la peau, dit-elle.

Sargasse fit semblant d'être blessé.

— Si vous refusez… le courant vous fera payer. Cette crique se referme. À la marée descendante, un tourbillon se forme. Un beau petit gouffre. Je l'appelle “la Bouche”.

Tom pâlit.

— Il appelle un gouffre “la Bouche”

— Il aime donner des noms aux choses qui dévorent, murmura Lila.

Maëlys regarda l'eau. Elle avait remarqué, près de l'îlot, des bulles régulières. Comme un souffle. Le fond n'était pas stable.

Elle se tourna vers Sargasse.

— Je ne refuse pas, dit-elle. Je propose.

Sargasse arqua un sourcil.

— J'adore quand vous faites ça.

— Le coffre reste dans l'eau. On ne le tire pas à la force. On l'attache, on le stabilise, on le remonte au bon moment. Sinon, ça réveille ton tourbillon. Et on ne laisse rien traîner ici. Pas de débris, pas de métal coupant. Cette crique est un nid pour les poissons.

Sargasse éclata de rire.

— Respecter les poissons, maintenant ? Vous vieillissez, Maëlys.

Maëlys s'approcha du bastingage, assez pour que Sargasse voie la détermination dans ses yeux.

— Non. J'apprends. Et si tu veux ton butin, tu vas devoir faire pareil.

Sargasse hésita. Il n'aimait pas qu'on lui impose des règles, mais il aimait encore moins perdre.

— Très bien, cracha-t-il. Montrez votre méthode.

Maëlys se retourna vers son équipage.

— On va utiliser des barils vides comme flotteurs. Tom, tu vas me chercher deux tonneaux. Intacts. Pas ceux où tu as caché des biscuits.

— Comment vous…? balbutia Tom.

— Parce que ça sent le biscuit même à travers le bois, répondit Maëlys.

Tom fila en courant.

Maëlys continua, rapide :

— Lila, prépare des cordages en boucle. Marnie, tu surveilles la marée à la minute. Nilo, tu replonges, mais tu ne t'approches pas du coffre sans ma permission.

Nilo salua d'un air dramatique.

— Oui, capitaine. Je ne touche pas au trésor interdit.

Sargasse, sur sa barque, observait. Ses hommes aussi, silencieux. Ils avaient des regards qui glissaient partout, comme des couteaux.

Maëlys murmura à Lila, assez bas pour que les autres n'entendent pas :

— Il va tenter quelque chose.

— Évidemment, répondit Lila. C'est sa manière de dire bonjour.

Tom revint en roulant deux tonneaux, soufflant comme un phoque asthmatique.

— Voilà ! Et j'ai même pas… enfin… j'ai un peu goûté les biscuits, mais c'était pour vérifier qu'ils n'étaient pas empoisonnés.

— Quelle noble mission, dit Maëlys.

Ils attachèrent les tonneaux avec des cordages, formant une sorte de harnais flottant. Nilo replongea, guidé par la lampe de Tom. Il passa les cordes sous le coffre, prudemment, tandis que Maëlys comptait les vagues.

Le sifflement reprit, plus bas, comme un avertissement.

Marnie cria :

— Marée descendante dans dix minutes !

Maëlys sentit la tension monter sur le pont comme une corde qu'on serre.

Sargasse fit un signe discret à un de ses hommes. Maëlys le vit, et son cœur se durcit.

— Lila, chuchota-t-elle, garde ton couteau prêt. Mais pas pour tuer. Pour couper.

Lila hocha la tête, les yeux brillants.

Sous l'eau, les tonneaux commencèrent à flotter, soulevant lentement le coffre. Le bois gémit, mais tint bon.

— Encore, murmura Maëlys. Doucement.

Le coffre émergea, ruisselant, couvert d'algues. Il semblait ancien, cerclé de cuivre. Une serrure en forme de sifflet.

Sargasse lécha ses lèvres.

Et c'est là que ses hommes lancèrent un grappin vers le coffre.

— Maintenant ! cria Sargasse.

Le grappin accrocha le cerclage. La barque tira.

Le coffre bascula. Les tonneaux roulèrent. L'eau, jusque-là calme, se mit à tourner comme une soupe qu'on remue trop vite.

— La Bouche ! hurla Tom.

Maëlys ne perdit pas une seconde.

— Lila ! Coupe leur corde !

Lila trancha net. Le grappin retomba dans l'eau avec un “plouf” furieux. Mais le mal était fait : le tourbillon naissait, aspirant l'écume et les algues.

Maëlys attrapa la barre.

— Tout le monde à son poste ! On sort d'ici. Pas de panique. La mer nous laisse une porte si on la respecte !

— Et si elle ne nous la laisse pas ? couina Tom.

— Alors, répondit Maëlys, on la convainc avec notre intelligence.

Chapitre 5 — La manœuvre de l'ancre et du courage

Le tourbillon grossissait. On voyait l'eau se creuser au centre, comme si quelqu'un tirait un bouchon géant. Les falaises renvoyaient le grondement, et le vieux mât brisé sur l'îlot vibrait.

Maëlys calcula vite. Sortir en force ? Le courant les repousserait sur les récifs. Attendre ? Ils se feraient avaler.

Elle hurla :

— On utilise l'ancre. Pas pour s'arrêter. Pour se guider.

Lila la regarda comme si elle venait de proposer de boire la mer.

— Vous voulez jeter l'ancre… dans un tourbillon ?

— Pas au centre. Sur le bord, là où le courant glisse, dit Maëlys. L'ancre va mordre le fond, et on va pivoter autour. Comme un danseur qui prend appui.

Marnie cligna des yeux, impressionnée.

— C'est… brillant.

Tom, lui, avala un hoquet.

— C'est… terrifiant.

— Deux qualités très utiles, dit Maëlys. Allez !

Ils coururent. La chaîne de l'ancre fila entre les mains gantées. Maëlys choisit un point : une zone où l'eau tournait mais sans s'effondrer. Elle attendit le bon rythme, la bonne seconde.

— Lâchez !

L'ancre plongea. La chaîne se tendit. Le navire fut tiré brusquement, mais Maëlys corrigea avec le gouvernail. Le bois craqua, les cordages gémirent.

— Tenez bon ! cria-t-elle. Respectez la tension ! Si on force, ça casse !

Le tourbillon tenta de les avaler, mais l'ancre tenait, mordant quelque part au fond. L'Aiguille de Mer pivota, proue vers la sortie de la crique. L'eau les poussait, les tournait, mais au lieu de les écraser, elle les aidait à se repositionner.

Sur sa barque, Sargasse jurait. Son visage avait perdu son sourire.

— Revenez ! hurla-t-il. Le coffre est à moi !

Maëlys, concentrée, répondit sans le regarder :

— La mer n'est à personne.

Nilo, trempé et essoufflé, apparut à côté de Tom.

— Le coffre ! Il dérive !

Le coffre, attaché aux tonneaux, tournait près du bord du tourbillon, comme une feuille prise dans un ruisseau. Il allait être avalé… ou projeté contre un rocher.

Maëlys prit une décision, rapide comme un éclair.

— On ne le laisse pas devenir un débris. Tom, lance une aussière sur le harnais. Marnie, assure la voile. Lila, prête à hisser.

— Moi ? Mais… je rate parfois les lancers ! protesta Tom.

— Alors tu vas réussir, dit Maëlys, sans dureté mais sans choix. Parce que tu es capable.

Tom serra les dents. Il prit la corde, visa, attendit une fraction de seconde où le coffre passait à portée.

Il lança.

La corde vola, fouetta l'air, et retomba… juste sur la boucle du harnais. Elle s'y accrocha comme par miracle. Tom resta bouche ouverte.

— J'ai… j'ai réussi.

— Ne t'évanouis pas, dit Lila en tirant.

Ils ramenèrent le coffre vers eux, pas trop vite. Le tourbillon tirait encore, jaloux. Maëlys maintenait la barre, l'ancre comme pivot.

— Quand je dis “maintenant”, on remonte l'ancre et on file, ordonna-t-elle. Pas avant.

Le navire s'aligna enfin sur la passe. La petite vague revint, fidèle au rythme.

— Maintenant !

Ils remontèrent l'ancre ensemble, les bras en feu. La chaîne cliqueta, lourde. Le navire bondit vers l'avant. Une lame les frappa sur le flanc, trempant tout le monde.

Tom cracha de l'eau.

— Elle a voulu me noyer ! Je le savais !

— Elle t'a rappelé de fermer la bouche quand tu cries, dit Marnie.

Ils franchirent les “dents” de pierre au moment exact. Derrière, le sifflement reprit, mais plus loin, comme un animal frustré.

Sargasse, coincé dans la crique, semblait minuscule.

Maëlys laissa enfin retomber ses épaules. Son cœur battait fort, mais elle était debout. L'équipage aussi.

— Capitaine… souffla Nilo. On l'a fait.

Maëlys posa une main sur le coffre.

— On l'a fait proprement. C'est ça, la différence.

Chapitre 6 — Le trésor, la tempête et le tonneau bien calé

Le ciel, qui avait été gentil, décida soudain de se moquer. Des nuages gris s'amassèrent comme une foule mécontente. Le vent tourna, plus froid.

— Tempête, annonça Marnie en plissant les yeux. Petite, mais nerveuse.

Tom soupira.

— Évidemment. Sinon ce serait une journée normale, et on ne saurait pas quoi raconter.

Maëlys donna les ordres, précis.

— On réduit la voilure. On attache tout. Le coffre en premier : il ne doit pas glisser. La mer n'a pas besoin qu'on lui ajoute un projectile.

Lila hocha la tête.

— On le cale dans la cale, contre les traverses.

Ils descendirent le coffre avec soin. Il était lourd, mais l'équipage travaillait comme une seule machine, chacun à sa place. Maëlys surveillait chaque nœud.

Tom apporta un tonneau vide, le même qui avait servi de flotteur. Il le regarda, puis leva les yeux.

— Capitaine, si on le coince avec ça, il ne bougera pas.

Maëlys l'examina. Le tonneau avait quelques rayures, mais il était solide.

— Bonne idée, dit-elle. On le cale, et on cale aussi le tonneau. Rien ne roule.

Ils placèrent le tonneau contre le coffre, puis des coins de bois, puis une sangle. Lila testa d'un coup d'épaule : ça ne bougea pas d'un millimètre.

— Tonneau bien calé, annonça Lila avec satisfaction.

Maëlys sentit une chaleur tranquille lui remplir la poitrine. Un départ méthodique, une manœuvre intelligente, un équipage qui apprend. C'était un trésor, ça aussi.

Sur le pont, la pluie commença, fine comme des aiguilles. Le navire tanguait, mais répondait. Maëlys tenait la barre, le regard fixé sur l'horizon, là où la mer se froissait sous le vent.

Tom s'approcha, accroché au bastingage.

— Capitaine… vous allez ouvrir le coffre ?

Maëlys resta silencieuse un instant. Puis elle répondit :

— Pas en pleine tempête. On n'ouvre pas un secret quand on doit déjà écouter le vent.

— Et après ?

— Après, on verra. Mais ce coffre a déjà failli créer un tourbillon et nourrir l'avidité de Sargasse. Si ce qu'il contient peut faire du mal… on ne le gardera pas.

Tom fronça le nez, partagé entre l'envie et l'admiration.

— Même si c'est de l'or ?

— Surtout si c'est de l'or, répéta Maëlys. L'or rend sourd. Et en mer, être sourd, c'est mourir.

Une rafale secoua le navire. Marnie cria un ordre, Lila répondit, Nilo rit nerveusement comme quelqu'un qui a trop peur pour se taire.

Maëlys leva la voix, claire au-dessus du vent :

— Équipage ! La mer nous porte, mais elle ne nous appartient pas. On ne la salit pas. On ne la défie pas pour se vanter. On la traverse avec respect, et on rentre avec des histoires… pas avec des regrets !

— Et avec des biscuits ! ajouta Tom, parce qu'il était Tom.

— Et avec des biscuits, concéda Maëlys.

Le rire de l'équipage se mêla au tonnerre lointain. L'Aiguille de Mer fendit les vagues, fière et vivante.

Dans la cale, le coffre ne bougeait pas. Le tonneau non plus. Tout était à sa place, bien calé, comme une promesse tenue.

Et Maëlys, les mains fermes sur la barre, se dit que lever l'ancre avec méthode, ce n'était pas seulement partir. C'était apprendre à mériter la mer, une manœuvre à la fois.

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Rade
Petit endroit abrité où les bateaux peuvent attendre au bord de la mer.
Bastingage
Barrière en bois ou métal tout autour du pont pour empêcher de tomber.
Gabière
Personne qui monte et travaille en haut du mât sur un navire.
Cabestan
Grande roue verticale qu'on tourne pour remonter des cordes ou ancres.
Aussière
Grande corde utilisée pour attacher un bateau à un autre ou au quai.
écume
Mousse blanche faite par les vagues quand l'eau bouge beaucoup.
Récifs
Rochers sous ou près de l'eau qui peuvent casser la coque d'un bateau.
Marée montante
Moment où le niveau de la mer monte et approche du rivage.
Marée descendante
Moment où le niveau de la mer baisse et s'éloigne du rivage.
Gouffre
Trou très profond dans la mer où l'eau peut disparaître dedans.
Tourbillon
Mouvement d'eau qui tourne vite en cercle et attire les objets.
écoutille
Petite porte sur le pont qui donne accès à l'intérieur du bateau.
Harnais
Ensemble de cordes ou sangles qui maintiennent ou retiennent un objet.

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