Chapitre 1 — La bouteille qui râle
Le vent soufflait comme s'il voulait arracher les oreilles de tout le monde. Sur le pont du Brise-Lame, les cordages claquaient, les voiles gonflaient et le sel collait à la peau comme une deuxième chemise.
Capitaine Maëlys Roc-Noir, pirate par choix et par tempérament, avançait d'un pas solide malgré les vagues. Elle avait une tresse sombre, un regard qui pouvait couper une corde, et un rire qui arrivait toujours quand on ne l'attendait pas.
— Si la mer insiste, on peut lui faire signer une plainte, grogna Basile, le mousse, en essuyant son nez d'un revers de manche.
— La mer ne signe rien, répondit Maëlys. Elle mord. Et nous, on mord plus fort.
À cet instant, un objet heurta la coque avec un petit « ploc » ridicule, comme un poisson qui ferait exprès d'éternuer. Basile se pencha.
— Capitaine… y a une bouteille. Elle a l'air… fâchée.
Maëlys attrapa l'objet avant qu'une vague ne l'emporte. Une bouteille verdâtre, bouchée à la cire, contenant un papier roulé très serré. Elle brisa la cire d'un coup de dague, tira le message, et lut à voix haute pendant que l'équipage se rassemblait.
« À quiconque trouve ces mots,
Je suis Marin Noé Lestar, perdu dans le Brouillard-qui-Égare. Mon navire a sombré. Je suis sur un îlot de rochers noirs, avec une lampe éteinte et plus d'allumettes. Je vois des ombres dans la brume.
Si vous avez un cœur, venez.
Noé. »
Un silence tomba. Même la mer sembla faire semblant de se calmer pour écouter.
— C'est peut-être un piège, souffla Imani, la charpentière, qui gardait toujours un clou derrière l'oreille comme un bijou.
— Ou un poisson qui sait écrire, ajouta Basile, utilement inquiet.
Maëlys replia le papier avec soin, comme si c'était une carte au trésor.
— S'il est perdu, on le ramène. Un pirate qui refuse d'aider un marin, c'est comme un requin qui a peur de l'eau. Et je n'ai pas l'intention de devenir ridicule.
— On va dans le Brouillard-qui-Égare ? s'étrangla Basile. Même les mouettes s'y perdent !
Maëlys sourit, malicieuse.
— Alors on suivra les mouettes. Et si elles se trompent… on leur fera la leçon.
Chapitre 2 — La mer aux dents de brume
Le lendemain, la ligne de l'horizon disparut derrière une nappe blanche qui avalait tout. Le Brouillard-qui-Égare n'avait rien d'un simple nuage : il se collait aux cils, étouffait les sons, et donnait l'impression que le monde était devenu une seule pièce sans porte.
Maëlys se posta près de la barre, à côté de Soren, le timonier, un géant maigre qui parlait peu mais jurait très bien.
— Garde le cap, ordonna-t-elle. Et si tu vois ton propre nez, dis-le. Ça voudra dire qu'on est déjà chanceux.
Le Brise-Lame avançait à tâtons, comme un chat dans une cave. Chaque craquement de bois semblait trop fort. Les vagues, elles, avaient une voix de chuchotement.
Imani tapota la rambarde.
— Le brouillard rend tout humide. Les poulies glissent. Les cordes gonflent. Ça va nous jouer des tours.
— Les tours, c'est mon domaine, répondit Maëlys. Les ennuis, c'est celui du brouillard.
Un bruit de cloche tinta soudain, très loin, comme un appel. Puis un autre, plus proche. Des silhouettes apparurent : trois petites embarcations, silencieuses, glissant sans rames.
— Des canots fantômes ? balbutia Basile.
Maëlys plissa les yeux.
— Non. Des pirates. Les fantômes, eux, ont au moins la politesse de ne pas réclamer nos bottes.
Les canots encerclèrent le Brise-Lame. Une voix rauque sortit du brouillard.
— Par ordre du capitaine Brumecrochet, vous déposez vos vivres et votre boussole. Le brouillard prend sa taxe.
Maëlys posa une main sur la garde de sa dague, mais sa voix resta calme.
— Dites à Brumecrochet que ma boussole est mal élevée : elle mord.
Imani glissa à Maëlys, très bas :
— Ils sont plus nombreux.
— Alors on va être plus malins.
Maëlys saisit un seau de poisson salé, le renversa dans l'eau du côté opposé, puis hurla :
— Requins ! Par ici !
Dans le brouillard, les pirates hésitèrent. On entendit des jurons, des éclaboussures, des rames qui se cognèrent.
— Ça marche ? demanda Basile, incrédule.
— Parfois, répondit Maëlys. Les gens ont plus peur des dents qu'ils imaginent que de celles qu'ils voient.
Profitant du désordre, Soren fit virer le Brise-Lame. Imani et deux matelots tirèrent d'un coup sec sur une voile. Le navire glissa, rapide, et les canots perdirent le contact, avalés par la brume.
Une seconde cloche tinta, puis se tut.
Basile souffla :
— Capitaine… vous venez d'effrayer des pirates avec du poisson.
— Ne sous-estime jamais un bon poisson, dit Maëlys. Il a l'air mort, mais il sait encore faire des miracles.
Chapitre 3 — L'îlot aux rochers noirs
La brume s'amincit enfin, comme si elle se fatiguait de jouer au rideau. Et là, surgit l'îlot : une dent de pierre plantée dans la mer, entourée d'écume. Des rochers noirs, luisants, pointus, et au sommet, une petite cabane de planches tordues. Près de la cabane, une lampe de fer, grande comme un seau, était posée sur un piquet. Éteinte.
— On dirait une dent de géant, murmura Basile.
— Et j'espère qu'il ne mord plus, répondit Maëlys.
Ils jetèrent l'ancre à distance prudente. La mer autour des rochers grondait, prête à casser une embarcation comme une coquille d'œuf. Maëlys choisit trois personnes : Imani pour sa tête froide, Soren pour ses bras solides, et Basile parce qu'il avait déjà mis un pied dans la barque avant qu'on lui dise non.
— Je peux aussi rester et garder le bateau ! proposa Basile avec un enthousiasme soudain.
— Trop tard, dit Maëlys. Tu as sauté dedans. C'est une signature.
La barque bondit sur les vagues. Imani tenait les rames avec une précision de charpentière : chaque coup semblait compter. Soren stabilisait, les yeux fixés sur les rochers. Maëlys, elle, observait tout : les courants, la cabane, et les marques étranges sur la pierre, comme des griffures.
Ils accostèrent sur une langue de roche plate. Le sol était glissant, froid, et l'air sentait le métal mouillé. Maëlys grimpa la première, aidant Basile quand il faillit embrasser un rocher.
— Je l'aurais fait par politesse, haleta Basile, en se rattrapant. Les rochers ont l'air susceptibles.
Une voix s'éleva, cassée par la fatigue :
— Hé ! Par ici !
Un garçon d'à peine seize ans, maigre, les cheveux collés sur le front, sortit de la cabane en titubant. Son regard brillait d'espoir… et d'un peu de méfiance, ce qui était sain.
— Vous êtes… des pirates ? demanda-t-il, comme si ce mot avait le goût du poivre.
Maëlys s'inclina légèrement, théâtrale.
— Capitaine Maëlys Roc-Noir. Et toi, tu dois être Noé. Tu as une écriture dramatique, j'apprécie.
Noé rit, un rire bref qui se transforma presque en toux.
— J'ai surtout faim. Et j'ai cru… j'ai cru que personne ne viendrait.
Maëlys lui tendit une gourde.
— Bois. Ensuite, tu me raconteras tout. Mais d'abord, on va vérifier quelque chose : les ombres dans la brume.
À peine avait-elle prononcé ces mots qu'un bruit de pas rapides résonna derrière les rochers. Un cliquetis d'acier. Une silhouette surgit : un pirate au manteau gris, crochet au poignet, sourire trop large.
— Capitaine Brumecrochet, annonça-t-il avec un salut moqueur. Merci de nous avoir menés jusqu'au petit naufragé.
Basile chuchota :
— Ils nous ont suivis…
Maëlys répondit, très bas :
— Et nous allons les décevoir.
Chapitre 4 — Le marché du crocheteur
Brumecrochet s'avança, et derrière lui, deux hommes apparurent, lames sorties. La brume, même en recul, semblait encore s'accrocher à leurs bottes.
— Ce marin a une valeur, déclara Brumecrochet. Il connaît les récifs, les passages, les trésors… Et moi, j'aime les choses qui ont de la valeur.
Noé recula jusqu'à toucher le mur de la cabane. Ses mains tremblaient, mais il se força à parler :
— Je ne connais pas de trésor.
— Tout le monde connaît quelque chose, ricana Brumecrochet. Même un caillou connaît la patience.
Maëlys s'interposa, calme comme une mer qui cache un courant.
— Tu veux un marché ? Très bien. Tu prends mon chapeau, et tu t'en vas.
Basile sursauta.
— Capitaine !
Maëlys continua, sans cligner des yeux :
— Il est beau, mon chapeau. Il a survécu à deux tempêtes et à une mouette très agressive.
Brumecrochet éclata de rire.
— Ton chapeau ? Je veux le garçon. Et ton navire, tant qu'on y est.
— Ah, fit Maëlys. Alors tu ne veux pas un marché, tu veux avaler le monde. Mauvaise nouvelle : ça donne mal au ventre.
Imani, en retrait, glissa un regard à Maëlys. Elle avait remarqué les griffures sur la roche : des marques de cordage, usées, comme si des bateaux s'étaient amarrés là souvent… et vite.
Maëlys comprit. L'îlot n'était pas seulement un refuge : c'était un piège naturel, une souricière de courants.
Elle leva les mains, comme si elle se rendait.
— Très bien. On va discuter. Mais pas ici, c'est glissant. Viens un peu plus près du bord, que je te montre quelque chose.
Brumecrochet s'approcha, méfiant mais curieux. Il aimait qu'on lui montre quelque chose. Les tyrans aiment les spectacles.
Maëlys pointa du doigt un renfoncement dans la roche.
— Là. Tu vois ces marques ? C'est l'endroit où la mer tire fort. Très fort.
— Et alors ? cracha Brumecrochet.
Maëlys fit un pas de côté, et Soren, silencieux jusqu'ici, poussa soudain un gros bloc de pierre. Pas énorme, mais assez pour rouler, glisser, et tomber dans l'eau avec un fracas. La mer répondit immédiatement : un remous se forma, un tourbillon brusque, comme si l'océan avait avalé la pierre et s'en était vexé.
Brumecrochet recula, surpris.
— Qu'est-ce que…
— Le courant, dit Maëlys. Il adore les surprises.
Imani lança une corde autour d'un piton naturel et cria :
— Maintenant !
Maëlys saisit Noé par le bras. Soren attrapa Basile par le col, au cas où il voudrait s'évanouir. Tous quatre dévalèrent vers la barque.
Brumecrochet hurla :
— Attrapez-les !
Les deux hommes se précipitèrent… et l'un d'eux glissa, emporté par le courant soudain qui léchait la roche. Il n'eut que le temps de jurer avant d'être trempé jusqu'aux os. L'autre hésita, effrayé.
Basile, haletant, lança par-dessus son épaule :
— La mer prend sa taxe !
— Insolent ! rugit Brumecrochet.
Maëlys sauta dans la barque, les yeux brillants.
— Basile, rame comme si ton dîner te poursuivait.
— Mon dîner me poursuit souvent, paniqua Basile, mais j'obéit !
Ils s'éloignèrent au moment où Brumecrochet levait son crochet, furieux, impuissant sur son rocher.
Chapitre 5 — La traversée sans étoiles
De retour au Brise-Lame, Noé s'effondra sur un banc, engloutissant une soupe chaude comme si c'était un trésor liquide. Ses joues reprirent un peu de couleur.
— Je… je vous dois la vie, dit-il, la voix plus ferme.
Maëlys secoua la tête.
— Tu ne me dois rien. La mer prend assez de choses. Nous, on rend ce qu'on peut.
Basile marmonna :
— Elle rend surtout des coups de dague quand on l'embête…
— Chut, dit Maëlys, je cultive une réputation de grande sagesse.
Le brouillard revenait, plus épais, et cette fois, il avait un goût de danger. Soren jeta un regard noir vers l'arrière.
— Ils vont nous suivre.
Imani posa un doigt sur la carte, étalée sur un tonneau.
— Il y a un passage entre les récifs, mais il est étroit. Si on le prend, on peut semer n'importe qui… sauf si on se trompe de deux mètres.
Basile avala sa salive.
— Deux mètres, c'est… c'est la largeur de mon courage.
Maëlys se pencha sur la carte, puis sur Noé.
— Noé, tu as écrit que tu voyais des ombres. Qu'est-ce que c'était ?
Noé hésita, puis avoua :
— Des feux. Des lanternes, parfois. Je croyais rêver. Et… j'entendais une cloche. Brumecrochet a déjà tenté de me récupérer. Il veut que je l'aide à passer les récifs. Je refuse, alors il me laisse… pour que je craque.
Maëlys sentit une colère froide lui serrer la poitrine. Puis elle la rangea au fond d'elle, là où elle gardait aussi son courage.
— Tu ne craqueras pas, dit-elle simplement. Et nous non plus.
La nuit tomba sans étoiles, avalée par le brouillard. Le Brise-Lame avançait dans un couloir de roches. Les vagues se resserraient, grinçantes. Chaque pierre semblait avoir une mâchoire.
Imani surveillait les voiles, Soren tenait la barre, et Maëlys restait à l'avant, un crochet de corde à la main, prête à réagir.
Derrière eux, un bruit : un coup de canon, lointain. Une lueur orange diffusa dans la brume.
— Ils tirent ! cria Basile.
— Ils tirent au bruit, répondit Maëlys. Alors soyons silencieux.
Elle fit signe. Les matelots ralentirent, les cordes furent tenues, les pas étouffés. On n'entendait plus que la respiration du navire, et le frottement de l'eau.
Un second coup de canon. Cette fois, le boulet passa au-dessus du mât avec un sifflement, comme un gros moustique en colère.
Basile se plaqua au sol.
— Je déteste les moustiques.
— Concentre-toi, dit Maëlys. La peur, c'est comme une vague : si tu la regardes en face, tu restes debout.
Noé, lui, se redressa malgré la panique.
— Je connais un repère, dit-il. Une pierre blanche… en forme de dent cassée. Quand on la voit, on tourne.
— Une dent ? répéta Basile. On est entourés de dents !
— Celle-là est blanche, insista Noé. Et elle a une fissure en croix.
Maëlys le fixa, évaluant la sincérité. Elle vit la fatigue, oui, mais aussi la détermination.
— D'accord, dit-elle. Tu es nos yeux. Montre-la-nous.
Ils avancèrent, au rythme d'un souffle. Puis, soudain, dans le brouillard, une forme pâle apparut : une pierre blanche, comme un os planté dans la mer, fendue d'une croix sombre.
— Là ! cria Noé.
— Tourne ! ordonna Maëlys.
Soren vira d'un geste net. Le Brise-Lame glissa entre deux rochers, si proches qu'on aurait pu leur gratter les flancs avec une cuillère.
Un craquement retentit. Basile couina.
— On a perdu un morceau du bateau ?
Imani répondit, sèche :
— Non. Juste un peu de peinture. Le bateau a maintenant un nouveau style : « rayé par la survie ».
Derrière eux, un fracas énorme. Des cris. Le navire de Brumecrochet, trop pressé, trop sûr de lui, venait de mordre un récif.
Maëlys laissa échapper un petit rire, pas joyeux, plutôt soulagé.
— Il a voulu avaler le monde. Le monde lui a rendu la bouchée.
Chapitre 6 — La lampe et la promesse
À l'aube, le brouillard se déchira enfin. Un ciel pâle s'étira au-dessus d'une mer plus calme. On aperçut une côte : une petite baie protégée, avec un vieux phare en pierre, presque abandonné, mais debout comme un gardien fatigué.
Noé porta une main à sa poitrine.
— C'est… c'est la Baie des Trois Pins. Un poste de garde. Si on allume le phare, les navires savent qu'ils peuvent entrer sans se briser.
Maëlys hocha la tête.
— Alors on va l'allumer.
Ils accostèrent. Les pierres du phare étaient froides sous les doigts, couvertes de mousse. À l'intérieur, l'air sentait la poussière et l'huile rance. Un escalier en colimaçon montait, grinçant, jusqu'à la salle de la lanterne.
Basile souffla :
— J'ai l'impression d'être dans le ventre d'un vieux monstre.
— Un monstre qui a besoin d'un bon ménage, répondit Imani en tapotant une marche.
En haut, la grande lanterne était là, vitre sale, mécanisme rouillé. Un réservoir presque vide. Maëlys fouilla son sac et en sortit une petite fiole d'huile, précieuse, qu'elle gardait pour les urgences.
Basile ouvrit de grands yeux.
— Capitaine… c'est votre huile de secours.
— Exact, dit Maëlys. Et ceci est une urgence.
Noé s'approcha, hésitant.
— Je peux… je peux aider. J'ai appris à nettoyer une lampe, sur mon navire. Avant…
Sa voix se brisa. Maëlys posa une main sur son épaule, ferme et simple.
— Avant n'est pas perdu. Tu es là.
Ils travaillèrent ensemble. Imani gratta la rouille, Soren redressa une pièce tordue, Basile souffla la poussière… tellement fort qu'il en avala et se mit à tousser comme un phoque enrhumé.
— Tu vois, dit Maëlys, la générosité, c'est aussi partager l'air.
— Je partage surtout les microbes, croassa Basile.
Noé versa l'huile avec soin. Maëlys sortit un briquet en silex, frappa. Une étincelle jaillit, minuscule, têtue, comme une idée courageuse.
Le feu prit.
La flamme grandit, stable, claire. Elle se refléta dans les vitres nettoyées, et la lanterne du phare s'illumina, projetant un faisceau qui balaya la mer.
Noé resta immobile, les yeux humides.
— Cette lumière… elle va guider des gens.
Maëlys regarda le faisceau, puis la baie, puis son équipage : des pirates, oui, mais avec des mains capables de réparer, des têtes capables de ruser, et des cœurs capables de donner.
— Et toi, dit-elle, tu n'es plus perdu.
Dehors, sur l'eau, un navire au loin sembla répondre, changeant légèrement de cap vers la baie.
Basile se pencha à la fenêtre.
— Capitaine… on vient de faire un truc… gentil. On risque quoi ? Une amende ?
— Pire, répondit Maëlys avec un clin d'œil. On risque d'y prendre goût.
La lampe resta allumée, ferme contre le matin, et la mer, pour une fois, ne mordit personne.