Chapitre 1 — La gardienne des tentes
Le vent du désert froissait les toiles comme des voiles de navire. Dans l'oasis, les palmiers faisaient claquer leurs longues feuilles, et l'eau du puits renvoyait un éclat d'argent, mince comme un sourire.
Tiziri marchait entre les tentes du campement, la main posée sur la garde de sa dague. Non qu'elle cherchât la bagarre. Mais dans ces royaumes amazighs où les caravanes passaient, où les alliances changeaient comme le ciel, on apprenait tôt à protéger les siens. Elle avait l'âge où l'on a déjà vu des départs et des retours, des promesses tenues et d'autres brisées. Ses yeux sombres, attentifs, semblaient compter chaque pas.
Un garçon surgit en courant, les sandales pleines de poussière.
— Tiziri ! Tiziri ! Il y a… il y a une lumière dans la jarre !
— Quelle jarre ? demanda-t-elle sans s'affoler.
— Celle de la vieille Aïcha. Celle qu'on n'a pas le droit de toucher !
La “vieille Aïcha” n'était pas si vieille, seulement plus ridée que les autres, et surtout plus mystérieuse. Elle gardait des objets que personne n'osait nommer. On disait qu'elle parlait aux pierres et qu'elle écoutait les étoiles comme on écoute un conte.
Tiziri entra dans la tente d'Aïcha. L'air sentait la sauge, le cuir et le sable chaud. Au centre, une jarre d'argile était posée sur un tapis. De fines lueurs filtraient par ses fissures, comme si un petit soleil s'y était caché.
Aïcha était là, immobile, les mains jointes.
— Tu l'as réveillée, murmura-t-elle au garçon, qui rougit jusqu'aux oreilles.
— Je… je voulais juste voir si c'était vrai…
Tiziri s'accroupit près de la jarre. La lumière n'avait rien d'un feu. Elle battait, douce et régulière, comme un cœur.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
Aïcha la regarda, et son regard pesait comme un bijou ancien.
— Une braise d'un âge perdu. La dernière. Celle qui, jadis, guidait les rois et protégeait les routes. On l'appelait la Lumière d'Ighil.
— Une légende, souffla Tiziri.
— Les légendes sont des graines. Certaines dorment longtemps. Puis un jour, elles germent au bon pied.
La jarre vibra, et la lumière s'éleva en un mince filet, comme un serpent lumineux. Elle dessina dans l'air un symbole : une spirale entourée de trois points.
Tiziri sentit un frisson lui courir le long des bras. Elle avait déjà vu ce signe, gravé sur une stèle au bord d'un ancien sentier, là où les montagnes commencent.
— Ce signe… c'est celui des pierres du col de Tighremt.
Aïcha hocha la tête.
— La braise te reconnaît. Elle cherche une gardienne. Et toi, Tiziri, tu as toujours été un bouclier pour les tiens. Maintenant, il te faut devenir une lampe.
Tiziri resta silencieuse. Dehors, on entendait les chèvres, les rires, la vie simple. Ici, dans la tente, une histoire plus grande venait de s'ouvrir.
— Si je pars, qui protégera le camp ? dit-elle enfin.
Aïcha sourit, un sourire qui n'appartenait pas tout à fait au présent.
— Tu ne pars pas pour fuir. Tu pars pour transmettre. Et tu reviendras avec quelque chose que personne n'ose plus espérer.
La lumière retomba dans la jarre, comme si elle attendait sa réponse. Tiziri posa sa main sur l'argile tiède.
— Alors… raconte-moi le chemin.
Chapitre 2 — Le pacte de l'encre et du sable
Au matin, le camp s'était rassemblé. Les anciens parlaient bas. Les enfants se faufilaient pour mieux voir. Tiziri se tenait droite, avec son manteau de laine fine et sa ceinture tressée. On aurait dit qu'elle portait déjà la route sur ses épaules.
Aïcha lui remit un petit paquet enveloppé de tissu.
— Dedans, il y a une fiole d'eau de l'oasis, dit-elle. Pour que tu n'oublies pas d'où tu viens. Et un morceau de charbon.
Tiziri fronça les sourcils.
— Du charbon ?
— Les rois écrivent avec de l'encre. Les bergers dessinent avec du charbon. La Lumière d'Ighil aime les deux. Quand tu douteras, trace une ligne sur une pierre. La route se souvient.
Un homme du camp, Massin, s'avança. Il était robuste, avec une barbe courte et des yeux francs.
— Tu n'iras pas seule, dit-il. Je t'accompagne jusqu'au col. Après, je dois revenir.
— Merci, répondit Tiziri. Mais je ne veux pas que tu risques ta vie.
— Ta vie vaut autant que la nôtre, dit-il simplement. Et si tu allumes une lumière pour tous, alors chacun doit souffler un peu dessus.
Le garçon de la veille, celui qui avait réveillé la jarre, tirait sur la manche de Tiziri.
— Je peux venir ? Je suis petit, je prends pas de place.
— Justement, dit Massin. Tu prends trop de place dans les bêtises.
Le garçon fit une grimace. Tiziri, malgré elle, eut un sourire.
— Comment tu t'appelles ?
— Yusef, dit-il, fier comme un coq.
— Yusef, tu restes. Mais tu as une mission : écouter Aïcha et apprendre ses histoires. Si je reviens, je veux que tu me racontes une légende que je ne connais pas.
— D'accord… mais j'en connais pas beaucoup.
— Alors commence par une, dit Tiziri. Une seule, bien apprise, vaut mieux que dix mal retenues.
Aïcha posa sa paume sur le front de Tiziri, comme une bénédiction.
— La braise est dans la jarre, mais sa voix est en toi. Écoute-la quand le vent se moque, quand la nuit se fait lourde. Et surtout, ne cherche pas la lumière seulement devant toi : elle se cache aussi derrière, dans ce qu'on transmet.
Ils partirent. Le désert s'ouvrit comme une mer de cuivre. Au loin, les montagnes formaient une ligne bleue et sombre, comme si le monde avait été dessiné au charbon, justement.
Massin marchait à côté de Tiziri.
— Tu crois vraiment à cette histoire de lumière ?
— Je crois à ce que j'ai vu, répondit-elle. Et je crois à Aïcha. Ses paroles ont l'air de vieilles poteries, mais elles gardent l'eau.
Le soleil monta. Le sable chauffa. Le silence prit une voix, celle du vent qui chantait entre les pierres.
En fin d'après-midi, ils atteignirent le col de Tighremt. Là, trois pierres dressées, couvertes de symboles, surveillaient le passage. Le signe de la spirale et des trois points y était gravé, net, comme si quelqu'un l'avait tracé la veille.
Tiziri sortit le charbon du paquet. Elle traça une ligne sur la pierre centrale. Le trait devint lumineux, puis se prolongea tout seul, dessinant un cercle complet. La roche trembla, et une fente s'ouvrit, dévoilant un passage étroit.
Massin siffla entre ses dents.
— Eh bien… les légendes ont de bonnes mains.
Tiziri prit une inspiration.
— Tu peux encore faire demi-tour.
— Et rater ça ? répondit-il. Jamais.
Ils s'engouffrèrent dans le passage. La pierre se referma derrière eux, et l'air devint frais, sentant le sel et l'orage, comme si la montagne cachait une mer.
Chapitre 3 — La bibliothèque des rois de sel
Le tunnel déboucha sur une salle immense. Des colonnes sculptées soutenaient un plafond si haut qu'on n'en voyait pas la fin. Partout, des niches remplies de tablettes d'argile, de rouleaux de cuir, de plaques gravées de signes anciens. Une bibliothèque, mais pas comme celles des villes : celle-ci avait été construite par des mains qui savaient parler à la pierre.
Au centre, un bassin d'eau sombre reflétait une lueur invisible. Quand Tiziri s'approcha, l'eau se mit à frissonner. Des mots apparurent à la surface, comme écrits par une plume de lumière. Elle ne lisait pas cette langue… et pourtant, elle comprenait.
« LA LUMIÈRE D'IGHIL NE MEURT PAS. ELLE SE TRANSMET. »
Massin se gratta la tête.
— Je n'ai rien compris, avoua-t-il.
— C'est normal, dit une voix derrière eux.
Ils se retournèrent d'un bond. Un homme était là, ou plutôt une présence. Sa peau semblait faite de poussière claire. Ses vêtements avaient l'allure d'une armure tissée de sel. Ses yeux, eux, étaient deux morceaux de ciel d'hiver.
— Qui es-tu ? demanda Tiziri, la main sur sa dague.
— Un gardien, répondit la présence. Un souvenir qui surveille. On m'appelait Amastan, quand j'avais encore un souffle. Les rois de sel m'ont confié cette salle pour que personne n'oublie.
Massin fit un pas en arrière.
— Un… fantôme ?
— Appelle-moi comme tu veux, dit Amastan. Les mots changent. La mission, non.
Tiziri s'avança, sans trembler.
— On m'a parlé d'une braise. D'une Lumière d'Ighil. Je dois la faire renaître.
Amastan inclina la tête.
— Alors tu as entendu l'appel. La braise est un fragment. La Lumière entière dort dans un lieu que les cartes refusent de montrer : le Sanctuaire des Sept Marches. Pour l'atteindre, il te faut trois choses : un nom oublié, un serment vivant, et une larme de pierre.
Massin souffla, ironique.
— Facile. Et on les trouve où, ces choses-là ? Au marché ?
Amastan le fixa. Un silence, puis un très léger sourire passa sur son visage de poussière.
— L'humour est une bonne corde quand la peur te tire vers le bas. Écoute, homme du camp : ton serment vivant, c'est ton choix d'être là. Mais ton chemin s'arrête bientôt. La suite appartient à celle que la braise a reconnue.
Massin regarda Tiziri, serrant les mâchoires. Il n'aimait pas qu'on lui ferme une porte. Mais il n'était pas idiot.
— Je reste jusqu'à ce que tu sois en sécurité, dit-il.
Amastan glissa vers une tablette posée sur un socle. Il posa sa main transparente dessus, et la tablette se mit à luire. Des images surgirent dans l'air : un escalier taillé dans la montagne, une porte ronde comme un soleil, et autour, sept statues sans visage.
— Voilà le Sanctuaire, dit Amastan. Il se trouve au-delà des gorges d'Azru, là où l'eau se bat contre la roche. Le nom oublié est celui de la première reine qui a porté la Lumière. Sans ce nom, la porte ne s'ouvrira pas.
— Et la larme de pierre ? demanda Tiziri.
— Dans les gorges, il y a un rocher qui pleure, répondit Amastan. Mais il ne pleure que pour ceux qui savent écouter.
Tiziri se tourna vers le bassin. Les mots de lumière se reformaient, plus insistants, comme si l'eau voulait parler vite.
« NE PORTE PAS LA LUMIÈRE SEULE. PORTE-LA AVEC CE QUE TU TRANSMETS. »
Elle respira lentement. Elle pensa à Yusef, au camp, aux enfants qui apprenaient les histoires. Elle pensa aux anciens, aux routes. Elle comprit que sa quête n'était pas une course pour briller, mais un passage de flambeau.
— Amastan, dit-elle, comment trouver le nom de la reine ?
Le gardien leva un doigt.
— Dans cette salle, il existe un rouleau de cuir, caché dans la niche des chants. Mais attention : certains savoirs mordent quand on les attrape trop vite. Lis avec patience. Les rois de sel punissaient les mains pressées.
Massin grogna.
— Je vais surveiller l'entrée. Les bibliothèques, ça me donne l'impression de marcher dans un troupeau de mots.
Tiziri s'avança entre les niches. Elle effleura les tablettes, comme on touche des pierres tombales avec respect. Chaque objet semblait respirer. Enfin, elle trouva un rouleau plus sombre, attaché par une corde rouge.
Quand elle le déroula, une odeur de cuir ancien monta, mêlée à une senteur de thym. Les signes étaient serrés, mais certains dessins parlaient d'eux-mêmes : une couronne, une lampe, une femme debout sur une montagne.
Au bas du rouleau, un nom apparaissait, encadré de deux spirales.
« TANIT N'IGHIL ».
Le cœur de Tiziri battit plus fort.
— Tanit… murmura-t-elle.
Le mot vibra dans l'air, et la salle répondit par un souffle, comme si la montagne elle-même répétait le nom. Amastan ferma les yeux, satisfait.
— Tu tiens la première clé.
Mais au même instant, un bruit sourd retentit derrière. Massin cria :
— Tiziri ! Quelque chose bouge dans le tunnel !
L'ombre d'une silhouette glissa à l'entrée, rapide comme une vipère. Une voix sifflante résonna :
— La Lumière n'appartient à personne. Donnez-la… ou je prends tout.
Chapitre 4 — Les gorges d'Azru et le rocher qui pleure
Ils fuirent. Le tunnel, autrefois silencieux, semblait désormais vivant, secoué par des grondements. Derrière eux, l'ombre poursuivait, sans visage clair, comme un manteau noir qui aurait appris à courir.
— Qui est-ce ? haleta Massin.
— Un voleur de légendes, répondit Amastan, apparu un instant à côté d'eux, comme une flamme pâle. Il se nourrit des choses oubliées. Si tu lui donnes un nom, il te prend un souvenir.
Tiziri serra le rouleau contre elle.
— Ne lui réponds pas, Massin ! Pas un mot !
Ils sortirent du passage au col. Le ciel du soir avait pris des couleurs de grenade. Tiziri courut vers le versant des gorges. Massin la suivait, jurant entre ses dents, mais sans se plaindre.
L'ombre glissait toujours derrière, plus lente maintenant que la lumière du monde l'attaquait. Elle s'étirait sur les pierres comme de l'encre renversée.
Les gorges d'Azru étaient une blessure immense dans la terre. L'eau y rugissait, blanche, se cassant en écume contre des rochers noirs. Le chemin serpentait au bord du vide. Chaque pas demandait du courage et un bon équilibre.
— Je te laisse ici, dit Massin, essoufflé, quand ils atteignirent un promontoire. Je dois ramener l'alerte au camp. Et… je ne veux pas que cette chose trouve notre oasis.
Tiziri posa sa main sur son bras.
— Tu as déjà fait plus que ton devoir.
— Ne me fais pas pleurer, grogna-t-il. Je déteste ça. On dirait que j'ai de la poussière dans les yeux.
Il eut un sourire rapide, puis il partit en courant, avalant la pente comme un chamois.
Tiziri resta seule.
La nuit tombait. Les gorges avalaient la lumière. Tiziri sentit la jarre, attachée à son sac, vibrer doucement. Comme un rappel : elle n'était pas vraiment seule. La braise écoutait.
Elle avança, attentive. Le rugissement de l'eau couvrait presque tout, mais à un moment, entre deux rafales, elle entendit… un son différent. Un “ploc” régulier, délicat, comme une goutte qui tombe dans un bol.
Tiziri s'arrêta. Elle ferma les yeux. Elle oublia le bruit immense de la rivière. Elle chercha le petit son, celui qui insistait sans crier.
Le “ploc” venait d'une paroi, là où un rocher, étonnamment lisse, semblait briller. Elle s'approcha. Au centre du rocher, une fissure fine laissait couler une goutte claire. Une larme. Une vraie, froide, transparente.
— Te voilà, murmura Tiziri.
Elle sortit la fiole d'eau de l'oasis. Puis elle hésita. Si elle remplissait la fiole, elle perdrait l'eau de chez elle. C'était le dernier lien concret avec son camp.
La voix d'Aïcha revint dans sa tête : « Pour que tu n'oublies pas d'où tu viens. »
Tiziri comprit. Transmettre, ce n'était pas garder tout pour soi. C'était mélanger, partager, faire circuler.
Elle versa doucement l'eau de l'oasis sur le rocher. La goutte de pierre s'arrêta un instant, comme surprise. Puis une larme plus grosse coula, et se mêla à l'eau de l'oasis, dans la fiole.
La paroi vibra. Une phrase se forma, en signes de lumière, directement sur la roche. Tiziri la lut sans apprendre :
« CELLE QUI MÉLANGE LES SOURCES OUVRE LES PORTES. »
Un souffle froid passa. L'ombre était là, plus près. Elle glissait entre les pierres, se nourrissant de l'obscurité.
— Donne le nom, siffla-t-elle. Donne la larme. Donne la braise.
Tiziri serra la fiole et le rouleau.
— Je ne te donnerai rien.
L'ombre ricana, et ses bords frémirent.
— Alors je prendrai. Ton courage. Ta mémoire. Tes chansons.
Tiziri recula jusqu'à un bloc de pierre. Son esprit cherchait une idée, vite. Elle se rappela le charbon. Elle fouilla dans son sac, sortit le petit morceau noir.
— Tu veux un nom ? dit-elle, la voix ferme. Alors écoute.
Elle se mit à tracer sur le rocher, rapidement, une spirale et trois points. Le dessin ne brillait pas, mais il semblait accrocher la nuit. Comme un piège.
— Je te donne un nom, mentit-elle. Le tien.
L'ombre se pencha, avide. Elle n'aimait pas la patience : elle aimait prendre.
À l'instant où l'ombre toucha le dessin, la braise dans la jarre répondit. Une lueur jaillit, non pas violente, mais pure, et le symbole s'enflamma comme une étoile dessinée. L'ombre recula en sifflant, comme brûlée par une vérité.
— Les voleurs détestent ce qu'on transmet, dit Tiziri entre ses dents. Parce que ça ne se vole pas.
L'ombre se dissipa, provisoirement, en un nuage noir qui s'éparpilla dans les gorges.
Tiziri ne perdit pas de temps. Elle prit le chemin vers la montagne, là où, selon Amastan, se trouvaient les Sept Marches.
Chapitre 5 — Le Sanctuaire des Sept Marches
Au matin, la montagne était d'un gris clair, striée de veines rouges. Le sentier montait en lacets. La fatigue tirait sur les jambes de Tiziri, mais son regard restait vif. Chaque pierre semblait un mot. Chaque souffle, une phrase.
Enfin, elle vit les marches.
Elles étaient taillées directement dans la montagne : sept immenses degrés, chacun assez large pour y poser une tente. À côté de chaque marche se tenait une statue sans visage, sculptée dans une pierre pâle. Elles avaient les mains ouvertes, comme si elles demandaient quelque chose.
Au sommet, une porte ronde, sans poignée, attendait. Elle était gravée de spirales, de points, de lignes qui se croisaient comme des routes.
Tiziri s'avança. La jarre vibra plus fort, impatiente. Elle sortit le rouleau.
— Tanit n'Ighil, dit-elle à voix haute.
La porte resta muette.
Tiziri plissa les yeux. Elle se souvenait des trois choses : un nom oublié, un serment vivant, une larme de pierre.
Le nom, elle l'avait. La larme, elle l'avait, mélangée à l'eau de l'oasis. Le serment… c'était à elle de le prononcer.
Elle posa sa main sur la porte, froide comme une lune.
— Je suis Tiziri, dit-elle. Je jure de ne pas garder cette lumière pour moi. Je jure de la transmettre aux miens, comme on transmet un chant au coin du feu. Je jure de m'en servir pour protéger, pas pour dominer.
Les statues frémirent, très légèrement, comme si elles respiraient.
Tiziri sortit la fiole et en versa une goutte sur la pierre de la porte. L'eau glissa en dessinant une ligne brillante, qui rejoignit les spirales gravées. Les gravures s'illuminèrent, et la porte s'entrouvrit dans un grondement sourd.
À l'intérieur, il n'y avait pas une salle, mais un espace lumineux, comme si on entrait dans le matin lui-même. Au centre flottait une lampe ancienne, faite d'un métal doré et noir, ornée de motifs amazighs. Autour d'elle, des poussières de lumière tournaient, lentes comme des lucioles.
Tiziri s'approcha, fascinée. La jarre sur son dos pulsa. La braise voulait rejoindre la lampe.
Mais l'ombre reparut, plus dense, plus furieuse. Elle s'était nourrie de la peur des ravins, des recoins sans soleil.
— Tu ne comprends pas ! cracha-t-elle. La lumière donne le pouvoir. Le pouvoir doit être pris !
— Le pouvoir qui se prend finit par serrer la gorge, répondit Tiziri. Celui qui se donne ouvre les mains.
L'ombre se jeta sur elle. Tiziri roula au sol. La jarre heurta la pierre. Un craquement retentit. Le cœur de Tiziri se serra : la jarre se fissurait.
— Non… souffla-t-elle.
La braise, pourtant, ne tomba pas. Elle s'éleva, libre, comme un oiseau libéré d'une cage. Elle vola vers la lampe suspendue et s'y engouffra.
La lampe s'embrasa d'une clarté chaude, ni aveuglante ni froide. Une lumière d'aurore. Les statues sans visage se mirent à briller, et leurs contours révélèrent des traits : des femmes, des hommes, des enfants. Des générations.
L'ombre hurla, comme un tissu qu'on déchire.
— Ça ne m'appartient pas !
— Non, dit Tiziri, se relevant. Ça appartient à ceux qui viennent après.
La lumière jaillit en vagues. Elle ne frappait pas comme une arme. Elle révélait. Sur l'ombre, elle fit apparaître des mots volés, des souvenirs arrachés, des noms oubliés. L'ombre, incapable de porter tout cela, se mit à se déliter. Elle tenta de s'enfuir, mais la porte, maintenant pleinement ouverte, la renvoya dehors, comme on chasse une fumée.
Le silence retomba. Tiziri tremblait, de fatigue et d'émotion. La lampe flottante descendit lentement jusqu'à sa hauteur, comme si elle la saluait.
Dans la lumière, une silhouette apparut : une femme couronnée, les yeux pleins de ciel.
— Tanit n'Ighil, murmura Tiziri.
La reine posa une main de lumière sur l'épaule de Tiziri. Sa voix n'était pas un son, mais une chaleur.
« TU AS RÉVEILLÉ CE QUI DORMAIT. MAIS LA LUMIÈRE N'EST PAS UN TRÉSOR. C'EST UN CHEMIN. »
Tiziri sentit des images dans son esprit : des routes sûres, des villages apaisés, des enfants apprenant des symboles, des chants portés d'un feu à l'autre. Elle vit aussi des dangers, d'autres ombres, d'autres époques.
La reine de lumière s'effaça, mais la lampe resta, bien réelle, dans les mains de Tiziri. Elle n'était pas lourde. Elle semblait au contraire alléger l'air autour d'elle.
Tiziri ramassa la jarre fissurée. Elle en garda un morceau dans sa poche.
— Pour me rappeler que même les récipients se cassent, dit-elle doucement. Et que l'important, c'est ce qu'on transmet, pas ce qu'on enferme.
Chapitre 6 — Le retour et la promesse d'un autre horizon
Quand Tiziri redescendit de la montagne, la lampe enveloppée dans son manteau, le monde paraissait différent. Pas transformé comme par une magie bruyante. Transformé comme après une bonne pluie : les couleurs plus nettes, les contours plus honnêtes.
Elle retrouva Massin au bord des gorges. Il avait les traits tirés, et une égratignure sur la joue.
— Tu es vivante, dit-il, soulagé.
— Vivante, oui. Et pas seule, répondit-elle.
Elle lui montra un éclat de la lampe. Une lumière douce en sortit, éclairant leurs mains, leurs visages fatigués. Massin resta bouche bée une seconde, puis il fit mine de tousser pour cacher son émotion.
— Bon. Eh bien… ça, c'est autre chose qu'une torche.
Ils reprirent la route vers l'oasis. Le camp les accueillit avec un mélange de cris et de soupirs. Les enfants coururent. Les anciens levèrent les mains au ciel. Aïcha, elle, ne bougea pas tout de suite. Elle attendit que Tiziri arrive devant elle.
Tiziri s'agenouilla et posa la lampe entre elles. La lumière glissa sur les tapis, sur les visages, sur les yeux. Elle n'effaçait pas les peines. Elle les rendait supportables, comme si elle disait : “Je vous vois.”
Aïcha ferma les yeux, puis hocha la tête.
— La braise a trouvé sa maison.
— Elle n'est pas à moi, répondit Tiziri. Elle est à nous. Et à ceux qui viendront.
Yusef s'approcha, plus lentement que d'habitude, comme s'il avait peur de déranger.
— Tiziri… j'ai appris une légende, dit-il. Enfin… une partie.
— Alors raconte, dit Tiziri, en s'asseyant au milieu du cercle.
Le garçon prit une grande inspiration.
— C'est l'histoire d'une étoile qui est tombée dans un puits. Tout le monde croyait qu'elle était perdue. Mais une femme a tendu une corde faite de… de chansons. Et l'étoile est remontée.
Il se gratta la tête.
— Je crois que j'ai oublié la fin.
Tiziri rit, et son rire fit du bien au camp, comme une gorgée d'eau fraîche.
— La fin, on peut la fabriquer ensemble, dit-elle. C'est ça, transmettre.
Cette nuit-là, ils allumèrent un feu. Tiziri posa la lampe près des flammes. Sa lumière ne les écrasait pas : elle dansait avec elles, comme une sœur ancienne. Les enfants écoutaient, les yeux grands ouverts. Les anciens murmuraient des chants très vieux. Massin, lui, s'endormit assis, la tête penchée, comme un guerrier qui fait semblant de surveiller.
Tiziri prit le morceau de jarre dans sa poche et le donna à Yusef.
— Garde-le, dit-elle. Un jour, tu raconteras comment la lumière est sortie d'une jarre cassée. Et tu ajouteras ta propre partie.
— Moi ? Mais je suis juste… moi.
— Justement, répondit Tiziri. Les grandes histoires commencent toujours par quelqu'un qui dit “je suis juste moi”.
Avant de dormir, Tiziri sortit et regarda l'horizon. Au-delà du désert, au-delà des montagnes, il y avait d'autres routes, d'autres royaumes, d'autres âges. La lampe, derrière elle, éclairait le camp comme un petit phare.
Aïcha la rejoignit, silencieuse.
— La lumière est revenue, dit la vieille conteuse. Mais elle attirera aussi des regards.
— Je sais, répondit Tiziri. Et je n'ai pas peur.
Elle leva les yeux vers les étoiles. Le ciel ressemblait à une immense bibliothèque où chaque point lumineux était une histoire encore à lire.
— Demain, dit-elle, j'enseignerai aux enfants le signe de la spirale. Et je demanderai aux anciens de me transmettre les chants qu'ils gardent dans leur poitrine. Ensuite… je partirai à nouveau. Pas pour fuir. Pour porter.
— Vers où ? demanda Aïcha.
Tiziri sourit. Dans son esprit, elle voyait déjà une ligne de dunes, une bande de mer peut-être, et des cités de pierre blanche. Elle sentait aussi, très loin, comme un appel discret : d'autres braises, d'autres lampes, d'autres lumières qui attendaient.
— Vers un autre horizon, dit-elle. Et cette fois, je ne marcherai pas seulement pour retrouver un âge perdu… mais pour en ouvrir un nouveau.