Chapitre 1 — La cour qui n'était plus tout à fait normale
Léo aimait les règles. Les vraies, celles qui rendent le monde plus simple. Le lundi, par exemple, devait sentir la craie et les cartables. Pas… l'ozone, comme après un éclair.
Dans la cour du collège, il tenait un morceau de craie blanche entre ses doigts. À côté de lui, Inès faisait tourner son bracelet en tissu comme si elle essayait de remonter le temps. Samir grignotait une pomme avec l'air de quelqu'un qui s'attend à voir sortir un lapin du goudron. Et Zoé, elle, regardait le ciel sans cligner des yeux.
Au-dessus des toits, une forme lisse et gris perle stationnait en silence. Ni avion ni drone. Plutôt un galet géant, posé sur l'air.
— Dites-moi que c'est un exercice, murmura Samir, la bouche pleine. Un exercice très cher.
— On dirait… un point-virgule, souffla Zoé. Comme si le ciel hésitait à terminer sa phrase.
Léo déglutit. Les adultes couraient près du portail. Une voix au micro grésillait, trop rapide pour être comprise. Mais personne ne criait. C'était étrange : l'inconnu était là, énorme, et pourtant l'ambiance restait comme suspendue, pas encore paniquée.
Un rayon de lumière s'étira du vaisseau jusqu'au sol, pas aveuglant, plutôt doux, comme un projecteur dans un théâtre.
Puis, dans ce faisceau, quatre silhouettes apparurent. Petites. Minces. Avec de grands yeux brillants et des combinaisons qui semblaient faites de pluie solidifiée.
Elles n'avaient pas l'air méchantes. Elles avaient l'air… curieuses. Comme des touristes perdus dans la mauvaise rue.
L'un des extraterrestres leva une main à trois doigts et fit un mouvement maladroit, comme quelqu'un qui apprend à dire bonjour avec un coude.
Inès souffla :
— Ils sont venus en sortie scolaire, c'est sûr.
Zoé se pencha vers Léo :
— Tu les vois ? Ils regardent le sol. Les lignes.
Léo baissa les yeux. Son bout de craie avait laissé une marque. Un carré. Puis un autre. Sans réfléchir, parce que ça, au moins, il savait faire, il traça une marelle.
Les extraterrestres se rapprochèrent, en faisant des pas prudents, comme s'ils craignaient que le béton soit vivant.
— Euh… salut, dit Samir en levant la main. Vous avez choisi un lundi, c'est courageux.
Les aliens inclinèrent la tête. Leurs pupilles changèrent, passant du rond à une forme d'étoile, puis redevenant rondes, comme des yeux qui testent des filtres.
Léo sentit un petit frisson d'absurdité : il y avait un vaisseau au-dessus du collège, et lui dessinait un jeu de cour.
Zoé chuchota :
— Enseigne-leur. Ça leur donnera quelque chose à faire. Et à nous aussi.
Léo inspira. D'accord. Des règles. Un terrain. Des étapes. Une marelle pouvait rendre cette rencontre… gérable.
Il fit un pas en avant, pointa du doigt le premier carré, et dit doucement, comme s'il expliquait à un nouvel élève :
— Ça s'appelle la marelle. Vous sautez là… puis là… sans toucher les lignes.
Un extraterrestre émit un petit son, une sorte de « plim » joyeux. Il posa un galet métallique sur le sol, parfaitement rond, puis le fit glisser dans le premier carré.
— Non, expliqua Léo en souriant malgré lui. Le caillou, on le lance. Pas trop fort. Comme ça.
Il ramassa le galet. Il était tiède, comme s'il avait été au soleil, sauf que le soleil n'avait rien à voir là-dedans. Léo le lança dans le premier carré.
Les quatre aliens se penchèrent en même temps. Puis le plus petit tenta un saut. Il bondit trop haut, flotta une demi-seconde, et retomba avec un bruit de ressort.
Samir éclata de rire :
— Il a le mode triche activé !
L'extraterrestre tourna la tête vers lui, fit « plim-plim »… et bondit encore plus haut, comme pour dire : Oui. Et alors ?
Inès tapa dans ses mains :
— OK, c'est officiel, je l'adore.
Zoé s'approcha et traça une flèche avec la craie :
— Et là, tu fais demi-tour. Sinon, tu finis dans le bac à fleurs.
Léo se sentit moins invisible. Sa voix servait. Ses gestes aussi. Les aliens les copiaient, maladroitement puis mieux, comme si la marelle était une langue universelle.
Au bout de quelques minutes, le plus grand extraterrestre sortit un petit disque translucide. Il l'activa. Une image trembla dans l'air : une carte du ciel, constellations en filaments bleutés, planètes comme des perles.
Le disque pivota vers eux, comme une invitation.
Sur la carte, un point clignotait. Puis un autre. Puis une trajectoire.
Et, au bas de l'image, un symbole ressemblait… à un dessin de marelle.
Zoé murmura, les yeux brillants :
— Je crois qu'ils veulent nous montrer quelque chose.
Léo serra le morceau de craie. Il pensait être réservé, de ceux qui restent derrière. Mais la marelle venait de lui ouvrir une porte.
— On y va, dit Inès, sans hésiter. À quatre, c'est plus simple.
Samir haussa les épaules :
— Tant qu'ils n'ont pas de contrôle surprise.
Léo regarda Zoé. Elle hocha la tête, calme, comme si elle avait toujours su que le ciel cachait des couloirs.
Les extraterrestres reculèrent vers le faisceau lumineux. L'un d'eux fit un geste : suivez.
Léo eut peur. Puis il pensa aux carrés tracés sur le sol. À chaque saut, on avance.
Il posa le pied dans la lumière. Elle ne brûlait pas. Elle vibrait doucement, comme un chant sans paroles.
Et la cour disparut.
Chapitre 2 — La salle des cartes du ciel
Ils arrivèrent dans un couloir arrondi, aux murs nacrés. Tout sentait le métal propre et l'air frais, comme dans une patinoire, mais sans le froid.
Samir se colla à Inès, chuchotant :
— Si on se fait enlever, je veux au moins une photo souvenir.
— Chut, répondit Inès. Sois poli avec les kidnappeurs, c'est important.
Zoé leva la main et effleura le mur. Il réagit en dessinant des lignes lumineuses sous ses doigts, comme si la paroi se souvenait des caresses.
Léo marchait en dernier. Ce n'était pas qu'il traînait. C'était qu'il observait. Chaque porte avait un symbole. Certains ressemblaient à des constellations, d'autres à des formes géométriques. Un vaisseau, pensa-t-il, c'est juste une maison avec des règles inconnues.
Les extraterrestres les guidèrent jusqu'à une grande salle ronde. Le sol y était sombre et lisse, comme de l'eau figée. Au plafond, une carte du ciel s'étendait, immense, en trois dimensions. Des étoiles scintillaient au-dessus de leurs têtes, si proches que Zoé tenta de les attraper.
— Waouh… souffla-t-elle. C'est une salle des cartes du ciel. La version… mille fois mieux.
Un extraterrestre fit « plim » et pointa une zone du plafond. Les étoiles s'y déplacèrent, formant une spirale. Une planète apparut, plus grosse, d'un vert profond.
Inès fronça les sourcils :
— Ils nous montrent d'où ils viennent ?
Le plus grand alien secoua la tête, puis tapota sa poitrine et montra une autre planète, bleutée cette fois.
— Ils ne viennent pas de là ? demanda Samir. Ils font du covoiturage intergalactique ?
Léo sentit quelque chose se resserrer dans sa gorge. Sur la carte, la trajectoire clignotante s'arrêtait près d'un amas d'étoiles… et une zone noire, comme un trou sans lumière, pulsait doucement.
Zoé chuchota :
— Ça, c'est pas normal. Même l'espace a des étoiles partout.
Le petit extraterrestre sortit le disque translucide et le posa au centre de la salle. Il se déploya en une table de lumière. Sur cette table, la marelle apparut à nouveau, mais pas celle de la cour : une marelle faite de constellations. Des carrés d'étoiles reliés par des lignes fines.
Léo s'approcha, fasciné malgré lui.
— Ils utilisent la marelle… comme un plan ?
L'extraterrestre fit un signe enthousiaste. Puis il plaça un petit marqueur lumineux sur le premier « carré » de constellations. Il le fit avancer, carré après carré, suivant des règles précises : sauter un carré, éviter certaines lignes, revenir sur une case spéciale.
— C'est… un chemin, dit Léo. Avec des règles. Comme le jeu.
Inès sourit :
— Alors tu es leur professeur officiel, Léo.
Samir leva un doigt :
— Je propose qu'on demande leur programme avant de signer quoi que ce soit.
Zoé, elle, observait la zone noire sur la carte du ciel.
— Ils ont un problème là-bas. Et ils pensent qu'on peut aider.
Le plus grand alien fit apparaître une image : un objet brillant, pris dans l'obscurité, comme une luciole dans de la boue. Puis l'image se déforma, comme si quelque chose tirait dessus. Le son qui accompagna la scène n'était pas un « plim » joyeux, mais un « prrrm » inquiet.
Léo comprit sans comprendre : quelque chose bloquait leur route. Quelque chose qui avalait la lumière.
Il se força à parler, même si sa voix voulait se cacher.
— On peut… coopérer. À quatre. On peut réfléchir.
L'extraterrestre le regarda longuement. Puis il posa trois doigts sur le cœur. Un geste simple. Merci, peut-être.
Inès posa sa main sur celle de Léo, puis Zoé, puis Samir, formant une pile un peu tremblante.
— On fait équipe, dit Inès. On verra après pour les devoirs.
Le plafond changea. La salle des cartes du ciel devint une fenêtre : on voyait l'espace dehors, et le vaisseau semblait glisser sans bruit.
Les extraterrestres les conduisirent vers une petite cabine avec quatre sièges. Sur chaque dossier, un symbole : une craie, une étoile, une pomme, un bracelet.
Samir pointa le symbole pomme :
— Bon, au moins, ils me respectent.
Zoé s'assit sous l'étoile, émerveillée. Inès prit le bracelet, droite comme une capitaine. Léo hésita, puis choisit la craie.
Le siège se referma autour de lui, doux et sécurisant, comme un manteau.
Une voix synthétique, bizarrement chaleureuse, résonna dans la cabine. Pas des mots, plutôt des notes qui se transformaient en sens. Léo n'aurait pas su expliquer comment, mais il comprit :
« Chemin. Jeu. Ensemble. »
Le vaisseau frissonna, puis accéléra.
Et les étoiles coulèrent autour d'eux, comme de la pluie inversée.
Chapitre 3 — La marelle des constellations
La zone noire grandit à mesure qu'ils approchaient. Elle n'était pas un trou. Pas exactement. Elle ressemblait à une tache d'encre flottant dans le vide, avec des bords qui remuaient.
— Beurk, dit Samir. On dirait une tache de chocolat qui a décidé de devenir méchante.
Inès lui lança un regard :
— Ne donne pas faim à la chose inconnue, merci.
Dans la cabine, un écran de lumière montra la table-marelle. Les carrés d'étoiles s'allumaient un à un. Le petit extraterrestre, assis face à eux, désignait la suite avec empressement.
Zoé se pencha :
— Ils veulent qu'on leur dise comment « gagner ». Comme si le passage dépendait de la règle du jeu.
Léo étudia la marelle céleste. Certaines cases pulsaient, d'autres étaient entourées d'un halo rouge, comme des zones interdites.
— Dans la marelle, expliqua-t-il, tu ne peux pas poser le pied sur une case où il y a le caillou. Tu dois sauter. Et tu ne touches pas les lignes.
Il mima avec ses doigts sur la table.
— Là, si on avance comme ça… on arrive dans la zone rouge. Mais si on saute cette case et qu'on revient par la « maison »… on l'évite.
L'extraterrestre fit « plim ! » et répéta le trajet avec le marqueur lumineux. La trajectoire changea sur la grande carte du ciel. Le vaisseau ajusta sa route, comme s'il suivait un circuit de jeu.
Samir cligna des yeux :
— Attends. Tu es en train de dire qu'ils conduisent avec… la logique de la marelle ?
Zoé sourit :
— C'est pas si bête. Une règle simple peut organiser une chose compliquée. Comme une poésie.
Inès tapa doucement sur l'écran :
— Et les cases rouges, ce serait quoi ? Des zones dangereuses ? Des débris ? Des champs d'énergie ?
Le plus grand alien fit apparaître une image : des morceaux de métal en spirale, des satellites cassés, des roches… et des filaments sombres qui s'accrochaient à tout, comme des algues.
Léo eut un haut-le-cœur. L'espace, d'habitude, il l'imaginait propre. Là, on aurait dit une mer sale.
— Une sorte de… filets ? demanda Zoé.
L'alien acquiesça, puis montra l'objet brillant coincé au centre. Il émit un « prrrm » de plus en plus inquiet.
Inès se redressa :
— Ils veulent le récupérer. C'est important.
Samir tenta une blague, mais sa voix tremblait :
— C'est leur goûter, peut-être.
Le petit alien secoua la tête et projeta un symbole : quatre points reliés, puis un cinquième qui clignotait au milieu. Un cœur ? Un noyau ?
Zoé posa un doigt sur le symbole :
— Une source d'énergie. Quelque chose qui maintient leur… route ? Ou leur maison ?
Léo pensa à son collège, aux lumières qui s'éteignent si le courant saute. Même les vaisseaux ont besoin de « prises ».
Le vaisseau ralentit. La cabine vibra doucement, comme un chat qui ronronne avant un saut.
Une ouverture s'afficha sur l'écran : une petite sortie, comme un sas. Quatre combinaisons attendaient, pliées avec soin, translucides et légères.
Inès déglutit, mais elle sourit quand même.
— Bon. Coopération, hein.
— J'aurais préféré coopérer avec un puzzle, murmura Samir.
Zoé attrapa une combinaison et l'enfila. Elle sembla se fondre sur ses vêtements, puis se durcit légèrement comme une armure souple.
Léo hésita. L'espace dehors n'avait pas d'air. Pas de son. Pas de marelle tracée à la craie. Juste des règles invisibles.
L'extraterrestre lui tendit un petit objet : une craie, mais faite d'une matière brillante. Léo la prit. Elle était étonnamment familière.
Comme pour dire : tu es à ta place.
Ils passèrent le sas. Le monde devint silencieux d'un coup, un silence épais, si total qu'il faisait presque du bruit dans la tête.
Devant eux, la « tache d'encre » ondulait. Des filaments noirs s'accrochaient à un objet lumineux, un cylindre qui clignotait faiblement, comme un phare noyé.
Inès montra du doigt une série de petites balises flottantes, posées comme des pions.
— Regardez. Ils ont déjà tenté une route.
Zoé fit des gestes lents, comme si elle nageait :
— Les balises forment… des cases. Ils ont marqué le chemin.
Léo observa les distances. Les espaces entre balises ressemblaient à des sauts : un, deux, parfois un grand bond.
— On doit avancer comme dans la marelle, dit-il. Une balise = une case. On saute celles qui sont piégées.
Samir pointa un filament sombre qui battait lentement :
— Et ça, c'est la ligne à ne pas toucher.
Ils progressèrent, se poussant doucement avec de petits propulseurs intégrés à leurs combinaisons. Chaque mouvement devait être pensé. Léo comptait : un saut, deux sauts, demi-tour. Comme dans la cour. Sauf qu'ici, si tu « touches la ligne », ce n'est pas juste perdu, c'est danger.
Inès alla devant, prudente mais décidée.
— Léo, tu guides. Zoé, tu surveilles les filaments. Samir, tu… fais l'humour et tu tiens les balises ?
— C'est un poste important, protesta Samir. Sans moi, l'espace serait triste.
Ils arrivèrent près de l'objet lumineux. Les filaments l'enserraient comme des doigts. Zoé s'approcha, fascinée.
— On dirait des algues qui cherchent la chaleur.
Léo sortit sa craie brillante. Il ne savait pas pourquoi, mais il eut l'idée de tracer. Dans le vide, ça paraissait idiot. Pourtant, quand il appuya la craie contre une balise, une ligne de lumière se dessina, fine et nette, reliant deux points.
La craie ne dessinait pas sur l'air. Elle activait les balises, comme si elles attendaient un plan.
— Je peux tracer la marelle, dit Léo. Une vraie. Pour verrouiller le chemin.
Inès hocha la tête :
— Fais-le. Vite.
Léo relia les balises en carrés lumineux, suivant la logique du jeu : des cases simples, une double case, puis la « maison ». Les lignes s'allumèrent, formant un motif stable.
Les filaments noirs frémirent et reculèrent légèrement, comme s'ils n'aimaient pas l'ordre.
Samir, admiratif malgré lui, souffla dans son micro :
— Les algues ont peur de la géométrie.
Zoé s'approcha du cylindre lumineux. Une petite ouverture y clignota, attendant un contact. Elle posa sa main. L'objet répondit par une pulsation bleue, plus forte.
Mais les filaments se tendirent, vexés.
Inès attrapa le cylindre avec précaution. Il ne résista pas, comme s'il était soulagé.
Et, d'un coup, la tache noire se contracta.
Léo sentit une traction, comme si quelqu'un tirait sur son ventre. Les lignes de marelle tremblèrent.
— Euh… ça, c'est nouveau, dit Samir, qui n'avait plus envie de rire.
Zoé cria, mais sans son, juste dans leurs oreilles via les micros :
— Elle nous aspire !
Les extraterrestres, restés près du sas, envoyèrent une onde de lumière. Les balises brillèrent. Le vaisseau projeta un champ qui stabilisa un peu l'espace autour d'eux, comme une main qui retient une feuille au vent.
Inès serra le cylindre contre elle.
— On recule ! Case par case !
Léo comprit. Coopération. Pas de panique. On suit la règle.
— Marelle inversée ! dit-il. On revient en sautant les cases piégées. Samir, compte. Zoé, signale les filaments. Inès, protège l'objet.
Ils reculèrent, un saut à la fois. Les filaments tentaient de les toucher, mais les lignes tracées par Léo semblaient repousser l'encre, dessinant une frontière.
Arrivés au sas, l'extraterrestre fit un signe pressant. Ils s'engouffrèrent, le champ se referma derrière eux.
Le silence spatial disparut. L'air revint avec un souffle.
Samir se laissa tomber sur le sol du couloir, pantelant.
— Je vote pour qu'on invente un nouveau sport : la marelle qui ne veut pas te manger.
Zoé sourit, tremblante :
— On l'a fait.
Inès regarda le cylindre lumineux. Il brillait maintenant comme une petite étoile capturée.
— Oui. Ensemble.
Et, sur la carte du ciel, la zone noire pulsa une dernière fois… comme si elle les observait partir.
Chapitre 4 — Le mystère qui demande une réponse
De retour dans la salle des cartes du ciel, les extraterrestres posèrent le cylindre sur une plateforme. Des anneaux de lumière tournèrent autour, le scannant avec douceur.
Le cylindre répondit par une mélodie de couleurs : bleu, argent, puis vert. Comme un feu tricolore qui dirait : merci, merci, merci.
Le plus grand alien émit une série de « plim » rapides. Sur la table lumineuse, des images apparurent : leur vaisseau, des lieux inconnus, et une structure immense, faite d'arcs et de miroirs, comme une cathédrale de verre dans l'espace.
Zoé s'approcha :
— C'est quoi, ça ?
L'alien projeta la marelle céleste au-dessus de la structure. Les cases s'alignaient exactement sur ses arcs, comme si la construction elle-même était un plateau de jeu géant.
Léo sentit son cerveau cliquer.
— La marelle… ce n'est pas juste un jeu pour eux. C'est une façon de naviguer. Ou de… communiquer.
Inès croisa les bras :
— Et la chose noire essayait d'empêcher ça.
Samir leva la main, sérieux pour une fois :
— Donc on a aidé à récupérer leur « clé ». Mais pourquoi nous ? Pourquoi quatre enfants d'un collège ?
Le petit alien se pencha et projeta une image de la cour. Puis l'image de Léo traçant la marelle. Puis les balises dans l'espace. Puis la marelle céleste.
Le message était simple : toi as commencé.
Léo sentit ses joues chauffer.
— Je… j'ai juste dessiné.
Zoé répondit doucement :
— Parfois, un « juste » ouvre des portes.
Les extraterrestres semblèrent agités. La carte du ciel fit un zoom sur la zone noire. Elle n'avait pas disparu. Elle s'était déplacée, lentement, comme une tache qui cherche une nouvelle nappe.
Puis elle se divisa en filaments, s'étirant vers plusieurs routes possibles.
Inès comprit avant les autres.
— Elle va recommencer. Elle va bloquer d'autres passages.
L'alien hocha la tête. Puis il montra quatre points lumineux sur la carte : quatre endroits où la tache pouvait frapper. Quatre chemins.
Puis il montra… eux. Quatre enfants.
Samir poussa un soupir dramatique :
— Oh non. On est les quatre points. C'est toujours comme ça dans les histoires.
Zoé plissa les yeux :
— Ils veulent qu'on les aide à tracer des routes sûres. À poser des balises. À organiser.
Léo sentit la même peur qu'au sas, mais cette fois elle venait avec une chaleur. On avait besoin de lui, pas pour courir, pas pour crier, mais pour comprendre une règle et la partager.
— D'accord, dit-il. Mais pas chacun de notre côté. On reste ensemble.
Inès acquiesça, ferme :
— Coopération. Sinon on se perd.
Les extraterrestres les conduisirent à une console près du centre. Elle ressemblait à une table d'école, sauf que les crayons étaient des faisceaux de lumière, et les cahiers, des galaxies miniatures.
Le plus grand alien posa ses trois doigts sur la console. Un motif apparut : une marelle modulable, dont les cases pouvaient se plier, se tourner, se superposer.
Zoé eut un rire bref :
— C'est un devoir de maths, mais dans l'espace.
Samir se redressa :
— Pour une fois, les maths peuvent sauver le monde. J'aurais dû écouter en classe.
Léo prit la craie brillante. Il la posa sur la console, et une ligne s'alluma. Il comprit qu'il pouvait dessiner des « règles » : éviter telle zone, privilégier telle autre, créer des retours, des doubles cases.
Inès, elle, repérait les chemins les plus courts sur la carte.
— Là. Si on fait un grand saut, on gagne du temps… mais on frôle la tache.
Zoé observait les mouvements de l'encre noire.
— Elle réagit quand on impose un motif stable. Comme si l'ordre la repoussait.
Samir plaçait des « pions-balises » virtuels, avec un sérieux étonnant.
— J'en mets plus près des zones dangereuses. Comme ça, on sait où ne pas mettre les pieds.
Le travail devint un jeu. Pas facile, mais clair. Ils testaient une route, l'encre se rapprochait. Ils ajustaient une case, l'encre hésitait. Ils ajoutaient une « maison » de sécurité, l'encre reculait.
À chaque réussite, les extraterrestres faisaient « plim-plim-plim » comme des applaudissements.
Léo sentit quelque chose changer en lui : sa réserve ne disparaissait pas, mais elle devenait une force. Il n'avait pas besoin d'être le plus bruyant pour guider. Juste précis.
Au bout d'un moment, la carte du ciel montra quatre routes stables, des couloirs lumineux tracés à travers les débris et l'obscurité. La tache noire tournait autour, incapable de mordre.
Le cylindre lumineux, sur sa plateforme, pulsa une dernière fois. Puis la grande structure d'arcs et de miroirs s'alluma au loin, comme une ville qui rallume ses lampadaires.
L'extraterrestre posa ses trois doigts sur le cœur. Les autres l'imitèrent. Puis ils pointèrent la salle, la carte du ciel, et enfin… la direction de la Terre.
Zoé murmura :
— Ils vont nous ramener.
Samir eut un petit sourire triste :
— J'allais demander s'ils avaient une cantine.
Inès fixa la carte de la Terre, un point bleu fragile.
— On leur a appris un jeu. Eux nous ont montré le ciel. C'est un échange.
Léo serra la craie brillante.
— Et si la tache revient ?
Le plus grand alien projeta une dernière image : une marelle tracée sur du sable, au bord d'une mer. Une vague passait, effaçait les lignes… puis une main revenait les tracer, encore.
Le message semblait dire : on recommence. Ensemble.
Chapitre 5 — Retour, promesse et une vague qui clapote
Le faisceau lumineux les reposa dans la cour du collège, exactement là où la marelle à la craie attendait encore. Comme si le temps avait retenu sa respiration.
Le vaisseau flottait toujours au-dessus des toits, silencieux. Les adultes, plus loin, semblaient figés dans une attente confuse. Peut-être que, pour eux, tout cela n'avait duré qu'une seconde.
Les extraterrestres sortirent à leur tour. Le petit alien s'approcha de la marelle dessinée par Léo. Il posa son galet métallique sur une case, puis tenta un saut. Cette fois, il ne flotta presque pas. Il fit un vrai saut, un saut d'enfant.
Samir applaudit :
— Progrès ! Bientôt, tu feras la version « pas toucher les fissures du béton ».
Zoé se pencha vers l'alien :
— Merci pour la salle des cartes du ciel.
L'extraterrestre cligna des yeux. Une constellation miniature apparut entre ses mains, un petit nuage d'étoiles qui tournait doucement. Il la tendit à Zoé. Puis l'image se transforma en un bracelet de lumière, fin et tiède.
Inès reçut un petit anneau gravé de cases. Samir, un symbole en forme de pomme stylisée qui se fixa sur son sac comme un autocollant vivant. Et Léo… l'alien lui rendit la craie brillante, mais elle avait changé : une ligne étoilée courait le long, comme un chemin.
Léo murmura :
— Je la garde ?
Le plus grand alien fit « plim » et posa ses trois doigts sur la craie, puis sur la marelle. Comme pour dire : continue.
Puis ils reculèrent dans le faisceau. Avant de disparaître, le petit alien se retourna et tenta un dernier saut, juste pour le plaisir. Il atterrit, vacilla, puis leva les bras, fier. Comme un champion de cour de récréation.
Inès éclata de rire :
— D'accord, ça, c'est mignon.
Le faisceau remonta. Le vaisseau s'éleva, sans vent, sans bruit. Il glissa vers les nuages, puis au-delà, jusqu'à devenir un point, puis rien.
Pendant quelques secondes, aucun des quatre ne parla. Les bruits normaux reprirent peu à peu : un ballon qui rebondit, une porte qui claque, des voix au loin. La réalité revenait, comme une couverture qu'on remet sur les épaules.
Samir souffla :
— Bon. Qui va croire ça ?
Zoé fit tourner son bracelet de lumière. Il scintilla, discret mais réel.
— Nous.
Inès posa son anneau dans sa poche, comme un secret solide.
— Et on le garde ensemble.
Léo regarda sa marelle. La craie blanche sur le béton était déjà un peu pâle, frottée par des pas et le temps. Mais il savait que les règles pouvaient survivre aux traces.
Après les cours, ils marchèrent sans trop savoir quoi faire de tout ce ciel dans leur tête. Ils finirent au bord du petit lac du parc, là où l'eau vient toucher les pierres.
Le soleil descendait, dorant tout. Une brise légère ridait la surface.
Léo s'accroupit et, avec un caillou ordinaire, traça une marelle dans le sable humide, près de l'eau. Inès ajouta une flèche. Zoé dessina une étoile dans la « maison ». Samir écrivit « NE PAS TOUCHER LES LIGNES » en lettres énormes, puis recula, satisfait.
— Coopération, dit Inès simplement.
— Et humour, ajouta Samir.
Zoé regarda l'horizon :
— Et mystère, mais un mystère gentil.
Léo posa sa craie brillante à côté du dessin. Elle capta la lumière du soir et la renvoya en une petite étincelle, comme un clin d'œil du ciel.
Une vague minuscule arriva jusqu'à leurs pieds, puis se retira en clapottant, effaçant un bout de ligne.
Léo observa l'eau qui recommençait, encore et encore, sans se presser. Il sentit son cœur se calmer.
— On pourra la retracer demain, dit-il.
Inès hocha la tête.
— Ensemble.
Et la vague revint, douce, régulière, et clapota comme si elle approuvait.