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Fantasy historique 11 à 12 ans Lecture 28 min.

La source des noyers et l’œil d’Albion

Aelia Marcia découvre une tablette ancienne et, avec le garçon Lucan et son poney Brume, part à la recherche de la mystérieuse Source des Noyers pour empêcher le gouverneur Drusus d’en faire une arme, affrontant magie et soldats sur leur chemin.

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Aelia, femme dans la vingtaine/trentaine, se tient au centre, regard déterminé, manteau brun usé, ceinture avec courte épée, tenant d’une main une petite coupe d’eau claire et sous l’autre bras une tablette de bronze patinée ; la pierre-lune scintille dans une sacoche à sa taille. À gauche, Lucan, garçon d’environ 12 ans au visage sale et aux cheveux en bataille, pose une main sur Brume, un petit poney gris inquiet, prêt à intervenir ; à droite, Drusus, gouverneur romain de 40–50 ans à la cape rouge et armure brillante, avance d’un pas vers la coupe, entouré de deux soldats aux casques polis tenant des torches. La scène se déroule dans une clairière de noyers anciens formant un cercle, autour d’une pierre plate servant d’autel et d’un petit bassin d’eau claire émettant une lueur bleutée ; atmosphère de tension sacrée, textures riches (bronze oxydé, bois rugueux, tissu usé, armure polie) et palette dominée par verts profonds, bruns chauds, bleu-lune et accents rouges. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La tablette sous la poussière

Dans la ville de Lugdunum, les pierres des temples gardaient encore la chaleur du soleil, même quand l'ombre des portiques s'allongeait. Les marchands repliaient leurs étals, les soldats romains frappaient du talon le pavé, et les odeurs de pain, de cuir et de fumée se mélangeaient comme un vieux sort discret.

Aelia Marcia avançait d'un pas sûr au milieu de cette rumeur. Elle n'avait pas l'allure d'une héroïne de statue : un manteau brun, des cheveux noués sans coquetterie, une bourse maigre, et une épée courte qu'on ne portait pas pour faire joli. Mais ses yeux, eux, semblaient écouter plus loin que les bruits de la rue, comme si le monde cachait une phrase qu'elle voulait absolument entendre.

À l'ombre d'une bibliothèque, un vieil homme l'attendait. Ses doigts étaient tachés d'encre et ses ongles pleins de poussière de parchemin.

— Aelia, murmura-t-il. Je n'ai pas dormi depuis trois nuits.

— Alors c'est que tu as trouvé quelque chose, répondit-elle. Sinon tu dormirais.

Il eut un petit rire sec, puis sortit d'une boîte de bois une tablette de bronze, verte d'oxydation. Des lettres y étaient gravées en latin, mais des signes plus anciens se glissaient entre les mots, comme des poissons dans un filet.

— Un mélange de langue romaine et de vieux gaulois… Et surtout, regarde ceci.

Il passa le pouce sur un symbole : un cercle traversé par une branche.

— Le sceau des druides, souffla Aelia.

— Le sceau d'un lieu que tout le monde appelle une fable : la Source des Noyers. On dit qu'elle apaise les guerres et rétablit la justice dans le cœur de ceux qui la cherchent.

Aelia sentit un frisson lui courir le long des bras. Elle avait entendu cette légende enfant, quand les anciens parlaient bas pour que les soldats ne se moquent pas. Un endroit caché, plus vieux que Rome et plus têtu que ses lois.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle, plus sèchement qu'elle ne le voulait.

Le vieil homme baissa la voix.

— Parce que tu es loyale. Tu ne vends pas ce que tu trouves. Et parce que le gouverneur Drusus a envoyé des hommes. Ils veulent la source pour eux… pour faire plier les villages.

Aelia serra la tablette.

— S'ils s'en servent comme d'un fouet, ce ne sera plus une source. Ce sera une arme.

— La tablette parle d'un chemin, dit le vieil homme. Mais il manque un morceau. Une pierre-lune, appelée l'Œil d'Albion, qui complète la carte. On l'a vue pour la dernière fois dans un sanctuaire près de la forêt des Carnutes.

Dehors, un groupe de soldats passa, le casque brillant. L'un d'eux tourna la tête, comme s'il avait senti une odeur.

Aelia glissa la tablette sous son manteau.

— Alors je pars ce soir.

— Tu seras seule ?

— Seule, je vais vite. Mais je ne vais pas forcément rester seule.

Elle lança un regard au vieil homme.

— Si on me demande, tu ne m'as jamais vue.

— Je n'ai jamais vu personne, répondit-il, avec un sérieux comique. Je suis une étagère.

Aelia eut un sourire rapide, comme une éclaircie entre deux nuages, puis disparut dans le couloir, là où la ville devenait ruelle, et la ruelle, porte ouverte sur l'inconnu.

Chapitre 2 — La route et le serment

La nuit tomba comme une cape noire sur la Gaule romaine. Aelia quitta les murs de Lugdunum en suivant la Saône, puis les chemins de terre où l'herbe se couchait sous les pas. Les étoiles semblaient piquées au ciel par une main patiente.

Au matin, la brume s'accrochait aux champs. Des corbeaux se disputaient un reste de fromage près d'une charrette renversée. Aelia s'arrêta, observa les traces : sabots, bottes, et quelque chose de plus lourd, un pas qui écrase comme une décision mauvaise.

— Des hommes de Drusus, murmura-t-elle.

Elle reprit sa marche. La tablette pesait contre sa poitrine, comme un cœur de bronze.

Vers midi, elle entendit une voix qui chantait faux. Pas juste un peu faux : vraiment faux, comme si la mélodie s'était cognée contre un mur.

— Je te préviens, petit cheval, si tu me mords encore, je te rebaptise “Saucisse” !

Un garçon, pas loin, tirait un poney gris qui refusait d'avancer. Le garçon avait une tache de boue sur le nez et l'air de discuter avec le monde entier.

Aelia s'approcha sans bruit.

— Ton cheval n'est pas petit, dit-elle. Et il a l'air d'avoir plus de bon sens que toi.

Le garçon sursauta, puis se redressa en faisant semblant d'être digne.

— Je m'appelle Lucan. Et lui… c'est Brume. Enfin, Saucisse, peut-être.

Le poney renâcla comme pour protester.

— Où vas-tu ? demanda Aelia.

Lucan hésita, puis baissa la voix.

— Je vais au sanctuaire des Carnutes. Mon oncle… il était gardien là-bas. Des soldats l'ont emmené. On dit qu'ils cherchaient une pierre… une pierre qui brille la nuit.

Aelia le fixa. Le hasard, parfois, a l'élégance d'une flèche.

— Tu sais le chemin ?

— Oui, répondit Lucan, fier. Enfin… à peu près. Sauf quand ça tourne.

Aelia soupira.

— Je cherche la même pierre. Si tu viens, tu m'obéis. Pas de bravoure stupide, pas de cris au mauvais moment.

— Je suis très obéissant, mentit Lucan avec conviction. Brume peut témoigner.

Brume souffla bruyamment, ce qui ressemblait beaucoup à un rire.

Aelia tendit la main.

— Alors tu jures de ne pas voler, de ne pas trahir, et de ne pas courir vers les problèmes comme un chien après une saucisse.

— Je jure, dit Lucan, en levant deux doigts. Et je promets de ne pas appeler ton épée “cure-dents”, même si elle est petite.

Aelia leva un sourcil.

— Répète ?

— Rien. Le vent.

Ils prirent la route ensemble. Le monde changeait autour d'eux : les bornes romaines indiquaient des distances en chiffres froids, mais les forêts semblaient murmurer dans une langue plus ancienne. Aelia sentait la magie comme une vibration discrète, au bord de l'ouïe, comme le souvenir d'une chanson qu'on a presque oubliée.

Le soir, près d'un feu caché derrière des rochers, Lucan demanda :

— Pourquoi tu cherches cette source mythique ?

Aelia regarda la flamme. Elle pensa à des villages punis pour un impôt en retard, à des hommes battus parce qu'ils avaient protesté, à des jugements rendus au profit du plus puissant.

— Parce que la justice ne doit pas appartenir à ceux qui ont le plus grand bâton, répondit-elle. Et parce que certains lieux… rappellent aux gens ce qu'ils ont oublié.

Lucan se tut, sérieux pour une fois. Même Brume sembla écouter.

Au loin, une chouette hulula. Et dans la nuit, un pas d'acier répondit.

Chapitre 3 — Le sanctuaire des Carnutes

Deux jours plus tard, ils atteignirent la lisière de la forêt des Carnutes. Les arbres y étaient immenses, serrés, comme une foule silencieuse. Le soleil y entrait en morceaux, en éclats pâles. L'air sentait la mousse et quelque chose de plus vif : la peur ancienne des lieux sacrés profanés.

Le sanctuaire se révélait au milieu d'une clairière : des menhirs couverts de lichens, un cercle de pierres, et un petit bassin d'eau noire où se reflétait le ciel comme un œil.

— C'est… plus grand que dans les histoires, souffla Lucan.

— Les histoires rapetissent parfois ce qui les dépasse, répondit Aelia.

Ils avancèrent, et Aelia sentit le sol vibrer sous ses bottes, comme si la terre respirait. Sur un menhir, une inscription gauloise était gravée, mais les lettres semblaient bouger quand on les fixait trop longtemps.

Lucan posa la main sur la pierre.

— Ça chatouille, dit-il, surpris.

— Ne touche pas tout, ordonna Aelia, en le tirant par le coude.

Un bruit de métal les figea. Derrière un arbre, deux soldats apparurent, puis un troisième. Leurs yeux scrutaient comme des chiens de chasse.

Aelia poussa Lucan derrière un menhir.

— Ne respire plus fort que l'herbe, chuchota-t-elle.

Les soldats s'approchèrent du bassin.

— Le gouverneur veut cette pierre, dit l'un. On dit qu'elle montre les chemins cachés.

— Et moi je dis qu'on devrait surtout rentrer, répondit un autre. Ces cailloux me donnent des frissons.

Le troisième cracha par terre.

— Les frissons, c'est pour les enfants.

Lucan fit une grimace silencieuse, comme pour dire : “Je ne suis pas un enfant.” Aelia lui lança un regard qui signifiait : “Tu es exactement un enfant.”

Les soldats fouillèrent, retournèrent des offrandes anciennes, brisèrent un petit bol d'argile. Aelia sentit sa colère monter, chaude et nette.

— Justice, pensa-t-elle. Pas vengeance. Justice.

Au moment où l'un des soldats posa son gant sur une pierre blanche posée au centre du cercle, l'air changea. Un souffle invisible traversa la clairière. Les feuilles frémirent toutes ensemble, comme si la forêt avait pris une inspiration.

La pierre blanche s'illumina, douce comme une lune prise au piège.

— Voilà ! s'écria le soldat.

Mais l'instant d'après, la lumière se mit à courir sur le sol, dessinant des lignes comme une carte vivante. Les soldats reculèrent, effrayés.

Aelia sortit de sa cachette. Sa voix claqua comme un ordre.

— Laissez cette pierre. Elle n'est pas à vous.

Les soldats se retournèrent, surpris.

— Une femme ? dit l'un, avec un mépris rapide. Écarte-toi, ou on te…

Il n'eut pas le temps de finir. Le bassin d'eau noire bouillonna sans chaleur, et une brume épaisse s'éleva, tournoyant autour d'Aelia. Ce n'était pas sa magie à elle : c'était la magie du lieu, réveillée par l'injustice.

Lucan, derrière le menhir, ouvrit de grands yeux.

— Aelia… tu fais ça ?

— Non, souffla-t-elle. Mais je vais m'en servir.

La brume prit la forme d'un mur. Les soldats, paniqués, se mirent à frapper dans le vide, croyant voir des loups, des silhouettes, des fantômes. L'un tomba à genoux, jurant qu'un menhir lui avait parlé.

Aelia bondit, saisit l'Œil d'Albion — la pierre-lune — et la glissa dans une petite sacoche.

— Lucan, maintenant !

Ils coururent. Brume, miraculeusement, suivit sans discuter, comme s'il avait lui aussi envie de fuir les fantômes imaginaires.

Derrière eux, les soldats criaient, se cognaient aux pierres, se perdaient à deux pas de la clairière comme si la forêt avait changé de place.

Quand ils furent assez loin, Aelia s'arrêta, le souffle court. La pierre-lune brillait à travers le tissu, comme un secret impatient.

Lucan éclata de rire, un rire nerveux.

— Je crois que le menhir a vraiment parlé à celui-là !

— La peur fait parler les pierres, répondit Aelia, un coin de sourire au bord des lèvres. Et parfois, la magie n'aime pas qu'on vole chez elle.

Elle sortit la tablette de bronze et plaça la pierre-lune dessus. Les deux objets se répondirent : une lueur fine relia les gravures, comme si les lignes se complétaient. Une carte apparut, dessinée de lumière : un fleuve, une colline, et un symbole de noyer.

— La Source des Noyers… murmura Aelia. Elle existe.

Lucan se pencha.

— Et elle n'est pas loin ?

Aelia suivit la ligne lumineuse du doigt.

— Elle est loin comme une promesse. Mais maintenant, on a le chemin.

La forêt, derrière eux, sembla se rendormir. Pourtant, dans le silence, Aelia entendit autre chose : une détermination froide, celle de Drusus, qui ne lâchait jamais ce qu'il voulait.

Chapitre 4 — Le pont des serments brisés

Ils suivirent la carte pendant des jours : pistes romaines aux dalles inégales, chemins de berger, sentiers où l'herbe effaçait les traces comme si elle voulait protéger les voyageurs. Parfois, la pierre-lune s'éclairait, indiquant un détour qu'aucune borne romaine n'aurait osé avouer.

Un soir, la carte les mena à un vieux pont de bois sur une rivière rapide. Le pont avait l'air fatigué. Ses planches grinçaient comme des dents. Sur la rive, une petite stèle portait une inscription latine :

“ICI PASSENT LES SERMENTS. QUE LES MENTEURS TOMBENT.”

Lucan lut à voix haute, puis avala sa salive.

— C'est… rassurant.

Aelia posa le pied sur la première planche. Le bois vibra, comme s'il évaluait son poids, ou sa vérité.

— Avance derrière moi, dit-elle.

Ils firent quelques pas. Le courant en dessous était sombre, rapide, plein de pierres qui n'aimaient pas qu'on tombe dessus.

À mi-chemin, une voix résonna.

— Aelia Marcia !

Elle se retourna. Sur l'autre rive, des torches apparurent entre les arbres. Drusus lui-même s'avança, entouré de soldats. Il portait une cape rouge, trop propre pour ce monde de boue et de pluie. Son sourire était celui d'un homme qui se croit déjà vainqueur.

— Tu me facilites la tâche, dit-il. Un pont. Un piège parfait. Remets-moi la pierre et la tablette. Je te promets une place à Lugdunum, au chaud.

Lucan murmura, tremblant :

— C'est lui…

Aelia se redressa.

— Tu promets comme on vend du vin coupé à l'eau. Tu appelles ça une place au chaud, moi j'appelle ça une chaîne.

Drusus haussa les épaules.

— La justice, Aelia, c'est ce que décide Rome.

— Non, répondit-elle. La justice, c'est ce qui reste quand les capes rouges ont disparu.

Les soldats avancèrent sur le pont. Le bois gémit. La stèle, sur la rive, sembla vibrer.

Drusus lança :

— Prends-la !

Aelia glissa une main dans sa sacoche, mais au lieu de sortir l'Œil d'Albion, elle en sortit un petit couteau et le planta dans une corde du pont, juste à côté d'un nœud ancien. Pas pour casser : pour libérer.

— Lucan, accroche-toi ! cria-t-elle.

Le pont se mit à bouger, comme un serpent réveillé. Les planches se soulevèrent légèrement, faisant perdre l'équilibre aux soldats. Certains reculèrent, d'autres avancèrent en jurant.

— Qu'est-ce que tu as fait ? hurla Lucan.

— J'ai dit la vérité au pont, répondit Aelia entre ses dents. Et il déteste les serments brisés.

Drusus posa le pied sur la première planche. Il hésita une fraction de seconde, et ce fut assez. Le pont se cabra, brutalement, rejetant les soldats dans une panique de cris et de torches renversées. Deux hommes tombèrent à genoux, agrippés aux cordes. Un troisième glissa et tomba à l'eau avec un grand “plouf” dramatique.

Lucan eut un rire hystérique.

— Le pont a choisi son camp !

Aelia tira Lucan vers l'avant. Ils coururent jusqu'à l'autre rive, mais pas vers Drusus : la carte lumineuse indiquait un petit passage sous les racines d'un chêne, juste avant la sortie du pont.

Ils se glissèrent là, rampant dans un tunnel de terre humide. Les torches de Drusus passèrent au-dessus d'eux, aveugles. La rivière couvrait leurs respirations.

Quand ils ressortirent plus loin, dans un fourré de fougères, Aelia sentit son cœur cogner comme un tambour de guerre.

— Tu as vu sa tête ? chuchota Lucan. On aurait dit qu'on lui avait volé son déjeuner.

— On lui a volé plus que ça, répondit Aelia. On lui a volé l'idée qu'il contrôle tout.

Elle serra la tablette et l'Œil d'Albion.

— Mais il va revenir. Et il ne sera pas de bonne humeur.

Lucan caressa l'encolure de Brume.

— Brume non plus, il n'aime pas quand on le poursuit. Il fait semblant d'être un petit cheval, mais c'est un vrai acteur.

Brume renâcla comme pour dire : “Je suis une légende.”

Aelia regarda la direction indiquée par la carte : vers des collines où la brume s'accrochait comme de la laine. Là-bas, la Source des Noyers les attendait, silencieuse et patiente, comme si elle avait tout son temps.

Chapitre 5 — La colline aux murmures anciens

Le paysage changea encore. Les routes romaines disparurent, remplacées par des sentiers de chèvres. Les collines étaient couvertes de bruyère et de pierres rondes. Le vent y chantait différemment : moins de rumeur humaine, plus de voix de la terre.

La nuit, Aelia rêva de noyers immenses, dont les branches portaient des lanternes d'eau. Elle se réveilla avec le goût de la pluie sur les lèvres, alors que le ciel était sec.

— Tu as pleuré ? demanda Lucan, inquiet.

— Non, répondit-elle. La colline m'a parlé.

Lucan cligna des yeux.

— Moi, elle ne me parle pas. Elle me donne faim.

Ils montèrent vers un plateau. Au sommet, un cercle de noyers se dressait, noirs et puissants. Leurs troncs étaient tordus comme des bras musclés. Au centre, une pierre plate, couverte de mousse, semblait attendre une main.

La tablette de bronze chauffa contre la poitrine d'Aelia.

— On y est, murmura-t-elle.

Le silence était si profond qu'on entendait le froissement d'une feuille tomber. Puis, un son léger : goutte après goutte, comme une clochette.

Sous la pierre plate, une fente laissait passer un filet d'eau claire. L'eau s'élargissait ensuite en un petit bassin, entouré de racines. Elle était si transparente qu'on voyait les cailloux au fond, comme des pièces anciennes.

Lucan s'approcha, fasciné.

— C'est… juste de l'eau.

— Juste de l'eau, répéta Aelia. Et pourtant, tout le monde la veut.

Elle posa l'Œil d'Albion sur la pierre plate. La pierre-lune se mit à briller, puis s'éteignit doucement, comme si elle avait accompli son rôle. La tablette, elle, s'illumina. Les signes gaulois se mirent à danser, et une phrase apparut en latin clair, sans trembler :

“CELUI QUI CHERCHE POUR DOMINER NE BOIRA QUE SA PROPRE SOIF.

CELUI QUI CHERCHE POUR RENDRE JUSTICE TROUVERA LA PAIX.”

Aelia sentit une émotion lui serrer la gorge. Pas une peur. Plutôt un poids ancien qui se dépose enfin.

Un craquement retentit. Des pas. Des voix.

Drusus surgit entre les noyers, comme une tache rouge dans un tableau de verdure. Ses soldats l'entouraient, mais ils hésitaient, comme si les arbres les jugeaient.

— Magnifique, dit Drusus, la voix douce comme une lame. Tu as trouvé ton lieu mythique. Merci. Maintenant, recule.

Lucan se plaça devant le bassin, malgré ses jambes tremblantes.

— Non ! cria-t-il, et sa voix se brisa un peu. C'est… c'est un endroit sacré !

Drusus ricana.

— Sacré ? Ce mot sert à effrayer les enfants.

Aelia posa une main sur l'épaule de Lucan et le recula doucement.

— Ne le provoque pas avec ta colère, dit-elle. Provoque-le avec la vérité.

Elle s'avança d'un pas, face à Drusus.

— Cette source ne t'obéira pas.

— Tout obéit, finit-il par répondre. Avec assez de soldats.

Aelia se pencha, remplit une petite coupe de voyage dans le bassin. L'eau y trembla comme un ciel miniature.

— Alors bois, dit-elle simplement.

Drusus s'immobilisa. Ses yeux se plissèrent. Il regarda l'eau comme si elle pouvait lui mordre les doigts.

— Tu crois m'intimider avec des contes ?

— Non, répondit Aelia. Je te propose un jugement. Si tu as raison, tu boiras, et rien ne se passera. Si j'ai raison…

Elle haussa les épaules.

— Alors tu verras ce que la soif fait à un homme qui croit posséder le monde.

Les soldats se regardèrent. L'un d'eux murmura :

— Gouverneur… peut-être…

Drusus, piqué dans son orgueil, arracha la coupe des mains d'Aelia et but d'un trait.

Pendant une seconde, rien. Puis son visage se crispa. Il porta la main à sa gorge.

— De l'eau… de l'eau ! haleta-t-il.

Il venait d'en boire, et pourtant il semblait se dessécher de l'intérieur. Ses lèvres pâlirent. Ses yeux, eux, brûlaient.

Aelia parla d'une voix calme.

— La source ne donne pas. Elle révèle.

Drusus trébucha vers le bassin, voulant se jeter dedans. Mais ses soldats, paniqués, le retinrent.

— Lâchez-moi ! Je suis… je suis Rome !

Aelia secoua la tête.

— Non. Tu es un homme. Et tu as faim de pouvoir comme on a faim de sel : plus tu en manges, plus tu as soif.

Lucan, blême, demanda :

— Il va… mourir ?

Aelia regarda la source.

— Non, si on choisit la justice. Pas la cruauté.

Elle s'agenouilla, trempa ses doigts dans l'eau, puis les posa sur la tablette de bronze. Elle murmura quelques mots gaulois, ceux que le vieil homme lui avait appris sans être sûr de leur sens. Les noyers frémirent, et l'air se radoucit.

Aelia s'approcha de Drusus, qui tremblait.

— Écoute-moi. Ordonne à tes hommes de relâcher les prisonniers des villages. Rends ce que tu as pris. Et jure-le devant la source, sans détour.

Drusus haletait, la sueur au front. Son orgueil combattait sa peur, comme deux chiens dans une même cage.

Finalement, il lâcha d'une voix rauque :

— Je… je jure.

— Plus clair, dit Aelia.

— Je jure de libérer les prisonniers. De cesser les punitions. De rendre… ce qui a été pris injustement.

L'eau du bassin frissonna, comme si elle goûtait les mots. La tension dans l'air se relâcha. Drusus inspira, et la brûlure sembla diminuer. Il tomba à genoux, épuisé.

Les soldats reculèrent, soudain moins sûrs d'être du bon côté.

Aelia se tourna vers eux.

— La force n'est pas une loi. Et la loi n'est pas la justice, dit-elle. Rentrez. Et dites ce que vous avez vu.

Un silence passa, puis un soldat baissa sa lance.

— Je… je n'ai rien vu, dit-il, tremblant. Je n'ai vu que… des arbres.

— Les arbres voient assez pour tout le monde, répondit Aelia.

Drusus fut emmené, vacillant, par ses hommes. Sa cape rouge traînait dans l'herbe comme une flamme qui s'éteint.

Quand ils disparurent, Lucan s'assit lourdement.

— On l'a vaincu ?

Aelia regarda la source, puis les noyers.

— On a commencé à réparer. C'est différent.

Chapitre 6 — La paix au goût de noix

Le lendemain, le plateau était baigné d'une lumière douce. Les noyers laissaient tomber quelques fruits verts, et Brume tenta d'en goûter un avant de faire une grimace si expressive que Lucan éclata de rire.

— Brume vient de découvrir l'amertume, annonça-t-il. C'est un grand moment pour la philosophie.

Aelia s'assit près du bassin. Elle sentit une tranquillité nouvelle, pas une joie bruyante, plutôt une certitude calme, comme une pierre chaude dans la poche.

Lucan s'approcha, plus sérieux.

— Tu vas faire quoi, maintenant ?

Aelia sortit la tablette de bronze. La lueur avait disparu, mais les gravures restaient nettes, comme un souvenir qu'on peut relire.

— Je vais la cacher. Personne ne doit utiliser ce chemin pour dominer.

— Et moi ? demanda Lucan. Je… je peux rentrer et dire que j'ai aidé une héroïne ?

— Tu peux rentrer et dire que tu as aidé la justice, répondit Aelia. C'est mieux, même si ça sonne moins bien dans les tavernes.

Lucan fit la moue.

“J'ai aidé la justice” ne fait pas applaudir.

— Ça fait tenir debout, dit Aelia.

Ils enterrèrent la tablette au pied du plus vieux noyer, là où les racines formaient une sorte de coffre naturel. Aelia posa l'Œil d'Albion sur la terre, une dernière fois. La pierre-lune brilla faiblement, puis se fondit en poussière claire, emportée par le vent, comme si elle acceptait de redevenir légende.

Avant de partir, Aelia trempa sa main dans l'eau de la source. Elle ne demanda pas d'or, ni de gloire, ni de pouvoir. Elle demanda seulement que les villages respirent à nouveau sans peur.

L'eau était froide et pure. Elle lui laissa sur la peau une sensation de feuille et de ciel.

Sur le chemin du retour, la forêt semblait moins sombre. Les bornes romaines, même, paraissaient moins arrogantes, comme si elles avaient appris à se taire un peu.

À l'approche d'un village, ils croisèrent un messager essoufflé.

— Les prisonniers… on les libère ! cria-t-il. Ordre du gouverneur !

Les gens, d'abord méfiants, commencèrent à s'embrasser, à pleurer, à rire. Un vieil homme leva les bras vers Aelia, sans savoir qui elle était, mais comme s'il remerciait le ciel d'avoir enfin lâché prise.

Lucan regarda Aelia.

— Alors… ça a marché.

Aelia acquiesça.

— La justice ne tombe pas du ciel, dit-elle. Mais parfois, un lieu ancien rappelle aux hommes qu'ils ne sont pas les maîtres de tout.

Ils continuèrent. À la tombée du soir, ils s'arrêtèrent près d'un champ. Le vent faisait onduler les blés comme une mer dorée. Brume mâchonna paisiblement, fier de lui, comme s'il avait porté un empire sur son dos.

Lucan bâilla.

— Tu crois que la source va rester là, tranquille ?

Aelia fixa l'horizon, où le passé et le présent se mélangeaient dans la même lumière.

— Elle a attendu des siècles. Elle peut attendre encore. Tant qu'il y aura quelqu'un pour chercher sans vouloir posséder.

Elle s'allongea dans l'herbe. Pour la première fois depuis longtemps, son esprit cessa de courir devant elle. Le monde n'avait pas changé d'un coup de baguette : il restait dur, vaste, parfois injuste. Mais une brèche de lumière s'était ouverte, et elle sentait que d'autres y passeraient.

Lucan s'endormit le premier. Brume soupira, puis ferma les yeux.

Aelia, elle, regarda les étoiles se rallumer une à une, comme des promesses tranquilles. La sérénité ne fit pas de bruit en arrivant. Elle s'installa simplement, à la manière d'une vieille magie qui sait exactement où se poser.

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Parchemin
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Sceau
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Sanctuaire
Lieu sacré où l'on respecte et protège des choses importantes.
Clairière
Espace dégagé dans une forêt où la lumière du soleil peut passer.
Menhir
Grande pierre verticale, souvent dressée il y a très longtemps.
Lichens
Petit organisme gris ou vert qui pousse sur les pierres et les arbres.
Offrandes
Objets laissés en cadeau dans un lieu sacré pour montrer du respect.
Profanés
Qui a été traité sans respect, surtout un lieu sacré abîmé ou insulté.
Bassin
Petit plan d'eau souvent creusé, qui retient l'eau calme et claire.
Fente
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