Chapitre 1 — La comptine dans le grenier
Lina avait onze ans, des baskets qui couinaient un peu quand elle mentait (elle trouvait ça injuste) et un courage discret, comme une lampe de poche dans une poche de manteau.
Ce soir-là, elle montait au grenier de sa grand-mère pour chercher un vieux dictionnaire illustré. Devoir de français. Facile. Sauf que le grenier sentait la poussière et les pommes oubliées, et que chaque pas faisait gémir le plancher comme s'il racontait un secret.
Au fond, entre une valise en cuir et un ventilateur cassé, il y avait une boîte métallique. Dessus, quelqu'un avait écrit au feutre : « À NE PAS OUVRIR (sauf si tu es responsable) ».
Lina posa la main dessus.
— Pff. Ça, c'est clairement un piège pour les curieux, marmonna-t-elle.
Elle l'ouvrit quand même.
À l'intérieur : un petit appareil rond, comme un galet brillant, avec un bouton orange et une grille minuscule. Et un marque-page en carton, décoré de constellations. Sur le marque-page, une phrase :
« Quand tu ne sais pas quoi faire, chante. La bonne mélodie trouve toujours une porte. »
— Un marque-page… dans une boîte secrète, dit Lina. Étrange.
Sans réfléchir, elle appuya sur le bouton orange.
Le galet vibra, toussa comme un chat enrhumé, puis diffusa un son très doux : une suite de notes qui semblaient venir de très loin, comme si quelqu'un jouait du xylophone au fond du ciel.
Lina, sans savoir pourquoi, répondit avec la comptine qu'elle chantait quand elle était petite. Celle que sa grand-mère lui murmurait quand l'orage faisait peur :
« Pluie, pluie, va-t'en,
Laisse le soleil aux enfants,
Sur la route des papillons,
On met du rire dans les maisons. »
À la dernière rime, la poussière du grenier fit une drôle de pirouette. L'air devint… plus léger. Un cercle de lumière apparut sur le sol, comme une flaque qui brille sans être mouillée.
— Oh non, souffla Lina. Ou… oh oui ?
Le cercle clignota, patient, comme s'il attendait qu'on monte dedans.
Lina serra le marque-page dans sa main. Elle pensa à sa grand-mère en bas, à la maison, à ses devoirs. Et à cette phrase : « sauf si tu es responsable ».
— D'accord. Responsable, ça veut dire… je ne touche à rien de dangereux, je reviens vite, et je ne laisse pas de bazar.
Elle inspira, posa un pied dans la lumière, puis l'autre.
Le grenier disparut comme un rideau qu'on tire d'un coup.
Chapitre 2 — Le marché éteint
Lina atterrit sur quelque chose de lisse, froid, et un peu collant. Elle se redressa d'un bond, prête à se battre contre… elle ne savait pas quoi.
Autour d'elle : des rangées de stands, des auvents, des pancartes, des paniers renversés. Ça ressemblait à un marché… sauf qu'il était entièrement éteint. Pas une ampoule, pas une enseigne lumineuse, pas même une luciole.
Il faisait nuit, mais pas une nuit terrienne. Le ciel était violet sombre, tacheté de points scintillants. Les étoiles semblaient plus proches, comme si on pouvait les gratter avec un ongle.
— Où je suis… ? murmura Lina.
Une odeur de métal et de cannelle flottait, ce qui était une combinaison très bizarre.
Elle avança entre les stands. Certains vendaient des objets inconnus : des sphères translucides, des rubans qui semblaient fumer, des boîtes pleines de sable qui bougeait tout seul.
Mais tout était silencieux. Comme si le marché retenait son souffle.
Au détour d'une allée, quelque chose remua. Lina se figea.
Une petite silhouette sortit de sous une table. Elle avait la taille d'un sac à dos, une peau bleu-vert, et des yeux énormes, comme deux gouttes d'encre brillante. Elle portait une sorte de gilet à poches, beaucoup trop grand, qui traînait par terre.
La créature leva un objet : une spatule en plastique.
— Halte !… euh… humaine ? déclara-t-elle d'une voix qui sautillait.
Lina resta bouche bée.
— Tu parles français ?
La créature cligna des yeux.
— Je parle… traduction automatique. Ça grésille un peu. Moi : Zib. Toi : qui ?
— Lina. Et… je ne veux pas d'ennuis. Je suis juste… tombée.
Zib baissa la spatule, soulagé.
— Ah. Moi aussi je tombe souvent. Surtout quand je cours. Mais là, problème : marché éteint. Pas de musique. Pas de lumière. Pas de clients. C'est… mortellement ennuyeux.
Lina regarda les lampes suspendues, toutes noires.
— Pourquoi c'est éteint ?
Zib fit un geste dramatique.
— Le Noyau de Chant s'est endormi. Sans mélodie, pas d'énergie. Sans énergie, tout s'éteint. Même les distributeurs de soupe.
— Un Noyau de Chant ? répéta Lina.
— Oui. C'est comme… une grosse oreille au centre du marché. Elle écoute. Elle mange la musique et elle fait de la lumière. Sauf qu'elle a… comment vous dites ?… un gros coup de mou.
Lina serra son galet et son marque-page.
— Moi, j'ai… une comptine. Et un truc qui fait des notes.
Zib ouvrit grand la bouche.
— Une comptine ?! Tu es… une Chanteuse-de-Poche ?
— Je suis surtout une fille qui devrait être en train de chercher un dictionnaire, dit Lina.
Zib la fixa, puis éclata d'un rire qui ressemblait à des bulles.
— Dictionnaire ! Ici on vend des mots au kilo, mais pas aujourd'hui. Trop noir.
Il regarda autour, nerveux.
— Si le marché reste éteint, les Veilleurs vont venir. Ils n'aiment pas quand ça ne marche pas. Ils font… des rapports.
— Des rapports ? dit Lina.
— Oui. Très longs. Très ennuyeux. Très… dangereux.
Lina frissonna. Dangereux, c'était un mot qu'elle respectait.
— Alors on va le réveiller, ton Noyau de Chant, dit-elle. Mais on fait ça proprement. Je ne veux pas casser ton marché.
Zib hocha la tête, sérieux.
— Responsable. J'aime ça.
Chapitre 3 — La mélodie stellaire
Zib conduisit Lina vers le centre du marché. Ils passèrent devant une fontaine sèche où des poissons en métal étaient figés en plein saut. Plus loin, un stand affichait : « GALAXIES D'OCCASION — garanties sans trous ».
— Vous vendez des galaxies ? demanda Lina.
— Normalement, oui. Petites, grandes, rondes, carrées… Mais là… éteint, répondit Zib, triste.
Au centre, ils arrivèrent devant une structure ronde, comme une scène. Sur la scène reposait une sorte de coque en cristal, légèrement ouverte, comme une oreille géante endormie. Autour, des câbles fins comme des cheveux couraient dans le sol.
— Voilà le Noyau de Chant, chuchota Zib, comme s'il était dans une bibliothèque.
Lina s'approcha. Le cristal semblait respirer. Très lentement.
Elle sortit le galet brillant.
— Il fait des notes, mais je ne sais pas comment…
— Appuie, dit Zib. Et écoute.
Lina appuya sur le bouton orange.
La suite de notes revint, fragile. Mais cette fois, quelque chose répondit. Un écho, venu du haut, des étoiles. Comme si le ciel renvoyait la musique, avec des notes en plus.
Zib se mit à trembler d'excitation.
— Tu entends ? C'est la Mélodie Stellaire ! Elle est partout, mais il faut un cœur calme pour l'attraper.
Lina ferma les yeux. Les notes lui faisaient penser à des marches d'escalier, mais en lumière. Elle essaya de les répéter, en fredonnant doucement.
Zib secoua la tête.
— Pas comme ça. La Mélodie Stellaire, c'est… comme parler à un chat. Si tu cours vers lui, il fuit. Si tu fais semblant de t'en ficher, il vient. Chante ta comptine, mais laisse des espaces.
— Des espaces ?
— Oui. Des petits trous pour que les étoiles répondent.
Lina inspira et recommença, plus lentement :
« Pluie, pluie, va-t'en… »
Elle laissa un silence.
Et le ciel, ou le marché, ou quelque chose d'invisible répondit par trois notes cristallines.
« Laisse le soleil aux enfants… »
Silence.
Encore trois notes, un peu plus hautes, comme des gouttes de verre.
Lina sentit des frissons sur ses bras. Ce n'était pas de la peur. Plutôt… la sensation d'être comprise par quelque chose de très grand.
Le Noyau de Chant vibra. Une lueur bleue s'alluma dans le cristal.
Zib se mordit les lèvres pour ne pas crier.
— Encore !
Lina continua :
« Sur la route des papillons… »
Silence.
Cette fois, la réponse fut un accord, comme si plusieurs étoiles s'étaient mises d'accord.
« On met du rire dans les maisons. »
Silence.
Le Noyau de Chant s'illumina, puis s'éteignit d'un coup, comme un ordinateur capricieux.
Zib poussa un petit gémissement.
— Il s'est rendormi ! Non !
Lina ouvrit les yeux, déçue.
— J'ai raté ?
Zib secoua la tête, très vite.
— Non. Tu as réveillé… juste un morceau. Il manque une note. Une seule. Une note qui dit : « Je suis là, et je fais attention. »
— Une note de responsabilité ? demanda Lina.
Zib la regarda, étonné.
— Oui ! Exactement. Chez nous, on l'appelle la Note-Gardienne. Sans elle, le Noyau se dit : « Bof. Ça peut attendre. »
— Et on la trouve où ? demanda Lina.
Zib pointa une allée sombre.
— Dans l'endroit où personne ne va : le stand des objets perdus. Quand c'est éteint, les objets perdus deviennent… un peu grincheux.
Lina avala sa salive.
— Alors on y va. Mais… on fait attention. Promis.
— Promis, dit Zib, et il ressortit sa spatule. Pas très rassurant, mais très déterminé.
Chapitre 4 — Le stand des objets perdus
L'allée des objets perdus était encore plus noire que le reste. Le silence y avait une texture, comme une couverture trop épaisse.
Zib chuchota :
— Ici, les objets se souviennent. Et parfois, ils n'aiment pas qu'on les regarde.
— Génial, souffla Lina. J'adore quand les choses ont des opinions.
Ils arrivèrent devant un stand fermé par un rideau lourd. Sur le rideau, une écriture lumineuse clignotait faiblement : « PERDU / PAS TOUT À FAIT ».
Zib tira le rideau. Ça fit « ffffft » comme une gomme sur du papier.
À l'intérieur, des étagères montaient jusqu'au plafond. Il y avait des gants sans mains, des lunettes sans verres, des balles qui roulaient toutes seules, et un parapluie qui soupirait.
— Bonjour, dit Lina, polie. Euh… on cherche une note.
Une boîte à musique se mit à tousser. Un vieux robot, coincé derrière des chapeaux, grogna :
— Une note… ça se perd. Ça se garde. Ça se mérite.
Le robot avait une tête carrée et une antenne tordue. Son œil gauche clignotait « NON » et son œil droit clignotait « PEUT-ÊTRE ».
— On ne veut pas voler, dit Lina. On veut rallumer le marché. Sinon… vos objets restent dans le noir.
Le parapluie soupira plus fort, comme s'il approuvait.
Zib se pencha vers Lina.
— C'est le Gardien des Perdus. Il adore les règles.
Lina redressa les épaules.
— J'aime les règles aussi. Enfin… celles qui protègent.
Le robot fit un bruit de tiroir qu'on ferme.
— Si tu veux la Note-Gardienne, réponds : quel est ton engagement ?
Lina resta un moment silencieuse. Elle pensa à son saut dans la lumière, à sa grand-mère, à ce marché entier qui attendait. Elle pensa aussi à la tentation de toucher à tout, juste parce que c'était fascinant.
— Mon engagement, dit-elle, c'est de ne pas faire n'importe quoi avec ce que je ne comprends pas. Je promets de demander, d'écouter, et de réparer si je casse. Et je promets de rentrer chez moi.
Zib la regarda comme si elle venait d'inventer une nouvelle planète.
Le robot resta immobile, puis ses deux yeux clignotèrent « OUI ».
Une petite fente s'ouvrit dans son ventre, et un objet tomba dans la main de Lina : une pastille translucide, froide, avec une note dessinée dedans, comme une luciole prisonnière.
— Voici la Note-Gardienne, dit le robot. Elle s'active avec une intention claire. Pas avec une envie de briller.
— Compris, dit Lina.
Une balle roula et heurta le pied de Zib. Il sursauta et brandit sa spatule.
— Attaque !
Lina éclata de rire malgré elle.
— Zib… c'est une balle.
Zib baissa la spatule, vexé.
— Les balles, chez nous, mordent parfois.
La balle s'arrêta, comme si elle écoutait, puis roula gentiment en arrière. Lina crut presque qu'elle avait fait exprès.
Ils ressortirent du stand. Dans l'obscurité, la pastille brillait faiblement.
— Maintenant, dit Zib, on réveille le Noyau pour de vrai. Et ensuite… tu pourras rentrer. Responsable.
— Oui, dit Lina. Et tu pourras vendre tes galaxies carrées.
— Elles sont très tendance, répondit Zib, sérieux.
Chapitre 5 — Le réveil du Noyau
De retour au centre, la scène de cristal les attendait. On aurait dit une grande oreille qui rêvait de musique.
Zib fit un pas en arrière.
— C'est toi qui chantes. Moi, je… j'accompagne avec… la spatule.
— La spatule n'est pas un instrument, dit Lina.
Zib la tapa doucement contre sa main. Ça fit « plok ».
— C'est un instrument de survie.
Lina sourit, puis posa la pastille contre le galet. Les deux objets vibrèrent ensemble, comme s'ils se reconnaissaient.
Elle prit une grande inspiration. Cette fois, elle ne voulait pas juste essayer. Elle voulait vraiment aider, sans se mettre au centre, comme une vedette. Elle voulait que le marché respire.
Elle chanta la comptine, doucement, avec des espaces. Et quand arriva le dernier silence, elle pensa fort :
« Je fais attention. Je prends soin. »
La pastille s'illumina d'un éclat chaud. Une note nouvelle jaillit, claire, posée, comme un pas ferme sur un pont.
Le Noyau de Chant se mit à briller. D'abord bleu, puis doré, puis blanc, comme un lever de soleil qui aurait appris à danser.
Les câbles dans le sol s'allumèrent, dessinant des veines de lumière. Les lampes au-dessus des stands se réveillèrent une à une, faisant « clic » « clic » « clic », comme des yeux qui s'ouvrent.
Le marché éteint ne l'était plus.
Les objets reprirent des couleurs : les rubans fumants devinrent roses et argent, les sphères translucides reflétèrent des constellations, la fontaine se remit à couler… mais avec une eau qui brillait, comme si elle avait avalé des étoiles.
Zib fit un petit saut.
— Ça marche ! Ça marche ! Lina, tu es une Chanteuse-de-Poche responsable !
— Je suis Lina, dit Lina, un peu rouge. Et je suis surtout soulagée.
Un bourdonnement monta. Des silhouettes apparurent, sortant des ombres : des extraterrestres de toutes formes, certains avec des plumes, d'autres avec des roues, d'autres encore avec des moustaches qui flottaient comme des algues.
Ils regardaient Lina avec curiosité, mais sans menace. Plutôt comme on regarde quelqu'un qui vient de réparer une panne de courant.
Un extraterrestre très grand, avec une tête en forme de poire, s'approcha.
— La musique est revenue, dit-il. Qui a rendu la Note-Gardienne ?
Zib pointa Lina avec fierté.
— Elle.
Lina leva la main, gênée.
— Bonjour.
Le grand extraterrestre inclina la tête.
— Merci, Lina. Le marché a besoin de visiteurs prudents. La curiosité est une fusée… mais la responsabilité est le casque.
— J'aime bien, dit Lina. Je le note dans ma tête.
À cet instant, trois formes flottantes, toutes grises et carrées, glissèrent vers la scène. Elles portaient des petits badges.
Zib blêmit.
— Les Veilleurs…
Les Veilleurs parlèrent d'une voix monotone :
— Rapport. Incident : marché éteint. Cause : mélodie interrompue. Solution : intervention d'une humaine. Évaluation : acceptable.
Lina fronça les sourcils.
— Acceptable, c'est tout ?
Un Veilleur la fixa.
— « Acceptable » est un compliment maximal dans notre culture.
Zib chuchota :
— Ils sont… économes en émotions.
Lina retint un rire.
— Alors… merci, euh… Veilleurs.
— Noté, dirent-ils. Fin du rapport.
Ils s'éloignèrent, lents comme des imprimantes.
Le marché reprit vie autour d'eux. Des marchands ouvrirent leurs stands. Une créature à plumes vendait des bonbons qui changeaient de goût selon l'humeur. Une autre proposait des cartes du ciel qui se mettaient à chanter quand on les pliait.
Zib tira la manche de Lina.
— Tu peux rester un peu ? On pourrait… te trouver un souvenir.
Lina regarda le ciel violet. C'était tentant. Très tentant.
Mais elle pensa à la boîte du grenier. À la phrase sur la responsabilité. À sa grand-mère qui allait se demander où elle était.
— Je veux bien un souvenir, dit-elle. Mais après, je rentre.
Zib hocha la tête, respectueux.
— Responsable jusqu'au bout.
Chapitre 6 — Le marque-page glissé
Zib conduisit Lina vers un petit stand discret, à côté de la fontaine. Il n'avait pas d'enseigne, juste une pile de cartons colorés.
Derrière, une vendeuse extraterrestre minuscule, avec des lunettes rondes, leva les yeux.
— Marque-pages, annonça-t-elle. Pour ne pas perdre sa place dans une histoire. Ou dans une galaxie.
Lina eut un petit choc.
— Des marque-pages… comme celui-ci ?
Elle sortit le marque-page de la boîte. La vendeuse ajusta ses lunettes.
— Oh. Un ancien modèle. Très fiable. Il ouvre parfois des… raccourcis.
Zib fit semblant de tousser.
— Parfois ? Elle a traversé un grenier.
La vendeuse haussa les épaules.
— Les greniers sont des endroits très proches de l'espace, tout le monde le sait.
Lina rit.
— Je crois que ma grand-mère ne le sait pas.
La vendeuse prit un carton fin et y traça, avec un stylet, de minuscules constellations. Puis elle glissa le marque-page de Lina dans une petite poche du carton, comme si elle lui faisait une couverture.
— Tiens, dit-elle. Un protège-marque-page. Et… un conseil : quand tu lis ou quand tu chantes, n'oublie pas la Note-Gardienne. Même sur Terre. Surtout sur Terre.
Lina prit l'objet, touchée.
— Merci.
Zib la regarda, soudain un peu triste.
— Tu vas partir.
— Oui, dit Lina doucement. Mais je reviendrai peut-être… si je peux. Et si c'est… utile.
Zib hocha la tête.
— Pas juste pour faire la maligne ?
— Promis. Pas pour faire la maligne.
Ils retournèrent près de la scène de cristal. Le galet vibrât légèrement, comme s'il savait le chemin.
Le cercle de lumière réapparut sur le sol, discret, poli.
Zib fit un salut maladroit, avec sa spatule.
— Au revoir, Lina. Merci d'avoir rallumé notre nuit.
Lina avala une boule dans sa gorge.
— Au revoir, Zib. Et… garde ta spatule. Instrument de survie.
— Je la baptise « Spatulor », dit Zib avec gravité.
Lina éclata de rire, puis fit un pas dans la lumière.
Le marché disparut. Le violet du ciel se replia. Les odeurs de cannelle et de métal s'effacèrent.
Elle retomba sur le plancher du grenier, exactement au même endroit. Le cercle de lumière se dissipa comme une vapeur. Tout redevint normal : des cartons, de la poussière, et le bruit lointain d'une télévision en bas.
Lina resta un instant immobile, le cœur encore rempli de notes.
Puis elle descendit l'escalier, en faisant attention de ne pas grincer. Dans la cuisine, sa grand-mère lisait un roman en buvant une tisane.
— Tu as trouvé ton dictionnaire ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
Lina hésita. Ses baskets ne couinèrent pas. Elle avait envie de tout raconter, mais elle se souvint de son engagement : écouter, demander, ne pas faire n'importe quoi.
— Pas encore, dit-elle. Mais… j'ai trouvé quelque chose d'important. Je peux te le montrer ?
Sa grand-mère leva enfin les yeux, curieuse.
— Bien sûr, ma chérie.
Lina sortit le protège-marque-page et le marque-page étoilé. Sa grand-mère sourit, comme si elle reconnaissait un vieil ami.
— Oh… Il était donc encore là.
— Tu savais ? souffla Lina.
— Disons que… j'avais des soupçons, répondit sa grand-mère en glissant le marque-page entre deux pages de son roman, avec un geste doux. On garde sa place, et on garde sa parole.
Le carton s'ajusta parfaitement, comme s'il avait toujours appartenu à ce livre.
Lina sentit une chaleur tranquille dans sa poitrine. Comme une note qui reste.
Et, très loin, peut-être du côté des étoiles, il lui sembla entendre un petit « plok » de spatule, suivi d'un rire en bulles.