Chapitre 1 : Le sac à trésors de Malo
Malo avait douze ans, un vélo qui grinçait comme un criquet enrhumé, et une idée qui lui chatouillait le cerveau depuis des semaines : organiser un troc interplanétaire.
Bon, d'accord… “interplanétaire”, c'était surtout parce que ça sonnait mieux que “échange de trucs bizarres dans ma chambre”.
Sur son bureau, il alignait ses trouvailles comme des soldats :
— un boulon doré récupéré près de la gare,
— une bille qui semblait briller même sans soleil (probablement un effet très normal de “bille pas très normale”),
— une plume violette trouvée dans le parc (aucun oiseau local n'avait jamais signé ça),
— et un morceau de verre noir, lisse, tiède, qui faisait parfois un petit “bip” quand Malo éternuait.
Il avait aussi son carnet, avec une règle écrite en lettres énormes : FIABILITÉ AVANT TOUT.
Ça voulait dire : pas de mensonges, pas de promesses en l'air, pas de “je te le rends demain” qui devient “je l'ai perdu, mais c'est pas ma faute, c'est le vent”.
Malo était du genre rassembleur. À l'école, c'était lui qui disait :
— On fait deux équipes équilibrées, sinon c'est nul.
Ou :
— Attends, on écoute Jade, elle a une bonne idée.
Et maintenant, il voulait rassembler… des gens d'ailleurs.
Le problème, c'est qu'il n'avait pas encore rencontré de gens d'ailleurs.
Il avait bien essayé de parler au chat de la voisine, mais le chat avait répondu par un bâillement. Très extraterrestre, peut-être, mais pas très coopératif.
Ce soir-là, il y avait une soirée “Observatoire ouvert au public” sur la colline. On pouvait regarder dans le grand télescope, poser des questions, et même toucher une météorite (avec une main propre, apparemment). Malo avait glissé son sac à trésors dans son sac à dos. Juste au cas où l'univers aurait envie de troquer.
Sa mère, en enfilant son manteau, lui lança :
— Tu viens ? Et n'oublie pas : si tu promets quelque chose, tu le tiens.
Malo hocha la tête.
— C'est ma règle numéro un.
Sur la route, la nuit s'installait doucement. Les lampadaires faisaient des flaques de lumière sur l'asphalte. Malo pédalait à côté de sa mère, et son sac à dos tapotait son dos comme un petit cœur impatient.
Au-dessus d'eux, le ciel avait l'air plus grand que d'habitude. Comme s'il avait entendu parler du troc et s'était dit : “Tiens, je vais passer voir.”
Chapitre 2 : Le télescope qui chuchote
L'observatoire ressemblait à une boule blanche posée sur la colline, avec une coupole qui pouvait s'ouvrir comme une boîte de bonbons géante. Il y avait des familles, des ados qui faisaient semblant de s'ennuyer, et un monsieur avec un pull couvert de petites étoiles qui disait :
— Bienvenue ! Ce soir, on observe Saturne. Et si vous avez de la chance… peut-être un satellite qui fait coucou.
Malo aimait l'ambiance : ça sentait le métal froid, le chocolat chaud du stand, et cette odeur de nuit propre qu'on ne trouve qu'en hauteur.
Il attendit son tour pour regarder dans le grand télescope. Quand il posa l'œil contre l'oculaire, il vit Saturne, ses anneaux comme un disque volant élégant. Il murmura :
— On dirait une planète qui a mis un hula-hoop.
À côté, une fille de son âge gloussa.
— Ou une planète qui a oublié d'enlever son bracelet.
Elle avait des lunettes rondes et un sourire rapide. Elle tendit la main.
— Jade.
— Malo.
Ils se retrouvèrent à marcher ensemble dans la salle d'exposition. Il y avait des panneaux, des photos de nébuleuses, et une vitrine avec une vraie météorite. Jade lut l'étiquette à voix haute :
— “Météorite ferreuse. Très dense. À ne pas lancer sur son petit frère.”
Malo pouffa.
— C'est écrit ça ?
— Non, mais ça devrait.
Ils s'approchèrent d'un coin moins fréquenté : une vieille lunette astronomique exposée, pas celle qui sert, mais un modèle ancien, tout en laiton, avec des griffures. Un panneau disait : “Instrument historique. Merci de ne pas toucher.”
Évidemment, c'était exactement le genre de phrase qui donne envie de toucher.
Malo résista. Il était fiable. Il pouvait regarder sans toucher.
Mais son sac à dos fit “bip”.
Un “bip” discret, comme un oiseau électronique qui aurait éternué.
Malo se figea.
— Tu as entendu ?
Jade leva un sourcil.
— Ton sac fait des bruits d'OVNI.
Le morceau de verre noir, dans la poche, semblait vibrer. Malo recula d'un pas, juste pour être sûr que son sac ne s'envole pas en direction de Saturne.
La vieille lunette en laiton… cliqueta. Toute seule.
Puis, tout doucement, comme un secret, un chuchotement sortit du tube :
— …Troc…?
Malo eut l'impression qu'on venait de lui demander s'il voulait du rab de dessert… mais par un objet de musée.
Jade écarquilla les yeux.
— Dis-moi que tu as aussi entendu ça.
— Je… oui.
Le chuchotement reprit, plus clair, comme si quelqu'un réglait une radio :
— Troc de… petites trouvailles. Fiabilité… requise.
Malo déglutit. Il posa la main sur sa poche, là où se trouvait le verre noir.
— Euh… bonsoir ?
La lunette émit un petit “ting”, comme un verre qu'on touche avec une cuillère.
— Bonsoir, Malo. Enfin. Tu es à l'heure.
Jade attrapa la manche de Malo.
— Comment elle connaît ton prénom ?!
Malo, lui, avait une pensée très précise : “L'univers a vraiment entendu parler du troc.”
Chapitre 3 : Zib, l'extraterrestre poli
La coupole de l'observatoire grinça. Pas comme d'habitude. Ce n'était pas un “grrrr” de machine fatiguée, mais un “whoooosh” souple, comme si la coupole glissait sur un coussin d'air.
Les gens ne semblaient pas s'en rendre compte. Ils continuaient à faire la queue, à boire du chocolat, à dire : “Oh, regarde, c'est la Grande Ourse.”
Malo et Jade, eux, virent quelque chose d'autre : une lumière fine, bleutée, dessinant un cercle au sol, derrière la vieille lunette en laiton.
Le morceau de verre noir dans la poche de Malo devint chaud, comme un galet au soleil.
— On fait quoi ? chuchota Jade.
Malo inspira.
— On vérifie. Mais… doucement.
Ils s'approchèrent du cercle. L'air au-dessus tremblait, comme au-dessus d'un barbecue. Sauf que ça ne sentait pas les merguez. Ça sentait… la pluie sur la pierre.
Une silhouette apparut. Petite. Très petite. À peine plus grande qu'un sac de sport. Elle avait une combinaison argentée qui faisait des plis propres, et un casque transparent. Sous le casque, un visage vert pâle, des yeux immenses, et une bouche fine qui avait l'air de sourire même quand elle ne souriait pas.
La silhouette leva une main, paume ouverte.
— Salutations, dit-elle d'une voix douce, légèrement chantante. Je m'appelle Zib. Je viens de… loin. Mais j'ai réservé.
Jade cligna des yeux.
— Réservé… quoi ?
Zib sortit un petit rectangle lumineux, comme une carte d'embarquement.
— Créneau : 21 h 17. Lieu : Observatoire public. Objet : Troquer petites trouvailles. Organisateur : Malo.
Malo sentit ses joues chauffer.
— Je… j'ai jamais envoyé de réservation.
Zib hocha la tête avec sérieux.
— Le verre noir a envoyé. Il adore éternuer. Très efficace, les éternuements terriens.
Malo regarda son verre noir.
— Donc c'est… un truc de communication ?
— Oui. Traducteur, balise, et… détecteur de fiabilité, ajouta Zib en inclinant la tête. Très important. Chez nous, on troque seulement avec les fiables. Sinon, on reçoit des cailloux peints en “diamants”. Très décevant.
Jade souffla :
— Ça, c'est arrivé à mon cousin… sur Terre.
Zib se tourna vers elle.
— Jade. Présente. Bonne réactivité humoristique. Acceptée comme témoin.
— Témoin ? répéta Jade. Comme dans… “je jure de dire la vérité” ?
— Exactement, dit Zib. Témoin de troc : assure que les échanges sont clairs, que personne ne triche, que les promesses se tiennent. La fiabilité, c'est comme une vis. Si elle se dévisse, tout tombe.
Malo se redressa. Ça, il comprenait.
— D'accord. Je peux faire ça. Je veux faire ça.
Zib tapota une petite boîte sur sa ceinture. Un hologramme s'alluma, montrant… une table ronde, avec des objets posés dessus. Et autour, des silhouettes étranges : une sorte de nuage avec un chapeau, un être très grand tout en angles, une créature ressemblant à une méduse dans un bocal.
— D'autres troqueurs arrivent, dit Zib. Mais discretement. Pas de panique. Les humains aiment paniquer, d'après mes notes.
Jade leva la main comme en classe.
— Question. Pourquoi personne d'autre ne voit le cercle bleu ?
Zib répondit, très calmement :
— Champ de discrétion. Pour préserver votre confort. Nous préférons être accueillants, pas envahissants.
Malo pensa : “Ils font vraiment attention.” Ça le rassura.
Zib pointa le sac de Malo.
— Montre tes trouvailles. Nous évaluons selon l'histoire attachée à l'objet. Pas seulement le prix.
Malo ouvrit son sac. La bille brillante, la plume violette, le boulon doré, et le verre noir.
Zib s'approcha de la plume.
— Violet… intéressant. Provenance ?
Malo hésita.
— Je l'ai trouvée dans le parc. Mais je ne sais pas d'où elle vient.
Zib hocha la tête.
— Réponse fiable : “je ne sais pas”. Très bon début.
Jade sourit.
— C'est rare, les gens qui disent ça.
Zib prit la bille entre deux doigts. Elle illumina son casque d'un reflet bleu.
— Cette bille est… pleine de nuit. Elle a absorbé de la lumière ancienne. J'aime.
Malo sentit son cœur battre plus vite.
— Alors… on commence le troc ?
Zib fit un petit salut.
— Nous commençons. Avec douceur. Et règles claires.
Au loin, un animateur annonça :
— Et maintenant, on va pointer le télescope vers la Lune !
Malo se dit : “Et nous, on va pointer vers… l'inconnu.” Mais l'inconnu, ce soir, parlait poliment et respectait les règles. Ça changeait tout.
Chapitre 4 : La table des échanges sous les étoiles
Zib guida Malo et Jade dans une petite salle à côté, celle où il y avait des maquettes de fusées. La porte se referma sans bruit. Au plafond, des autocollants d'étoiles fluorescentes brillaient faiblement, comme si elles voulaient participer.
Au milieu de la salle, le cercle bleuté s'élargit. Une table ronde apparut, pas posée sur le sol, mais légèrement au-dessus, comme si elle flottait sur un coussin invisible.
— Wow, souffla Jade. On dirait une table qui a peur des miettes.
Zib posa un petit appareil sur le bord. Il fit “plop”, et l'air devint… différent. Pas lourd, pas léger. Juste très calme.
— Bulle d'équité, expliqua Zib. Elle rend les mensonges difficiles. Ils font des bulles dans la voix.
— Comme quand je dis à ma mère que j'ai “presque” rangé ma chambre ? demanda Malo.
Zib le regarda, sérieux.
— Bulles énormes. Très bruyantes.
Jade éclata de rire. Malo aussi. Même Zib eut un micro-sourire.
Un premier visiteur arriva, en traversant le cercle : une forme un peu floue, comme un nuage qui aurait décidé de se tenir droit. Sur sa tête, il portait… un chapeau melon.
— Bonsoir, dit le nuage. Je suis Plim. J'apporte des choses qui n'existent pas tout à fait.
— Ça a l'air pratique, murmura Jade. Pour les devoirs.
Un second visiteur entra : un grand être anguleux, fait comme de plaques métalliques fines, qui bougeaient avec un “clink clink” musical.
— Nom : Korr. J'échange du silence compressé, annonça-t-il.
Et enfin, une créature dans un bocal flottant, avec des tentacules doux comme des rubans.
— Je suis Mizu. Je propose une goutte de mémoire, dit-elle.
Malo avala sa salive. Il se rappela sa règle : fiabilité avant tout. Il posa ses objets sur la table, bien alignés.
Zib prit une sorte de petit marteau transparent, et tapa doucement sur la table. Un son pur résonna, comme une note de piano.
— Règles du troc, dit Zib. Un : on décrit l'objet et son histoire. Deux : on annonce ce qu'on attend en échange. Trois : si on promet, on tient. Quatre : si on ne peut pas, on dit “non” tout de suite. C'est fiable.
Malo se racla la gorge.
— D'accord. Euh… la bille, je l'ai trouvée derrière le gymnase. Elle brillait déjà. Je ne sais pas pourquoi. J'aimerais… l'échanger contre quelque chose qui… raconte un autre endroit.
Plim, le nuage, ondula.
— Je peux offrir une “odeur de matin d'une planète où le soleil est bleu”. Ça ne dure que dix minutes, mais c'est très joli.
Jade pencha la tête.
— Une odeur en échange d'une bille ?
Zib intervint :
— Sur certaines planètes, les odeurs sont des souvenirs solides. C'est précieux.
Malo réfléchit. Il voulait quelque chose qui reste, mais il ne voulait pas être ingrat.
— Est-ce que… l'odeur peut être mise dans quelque chose ? Un flacon ?
Plim fit tournoyer son chapeau.
— Oui. Un flacon. Je promets.
Dans la bulle d'équité, la voix de Plim ne fit aucune bulle. Zib hocha la tête.
— Promesse stable.
Malo sourit.
— Alors marché conclu.
Plim souffla doucement dans un petit flacon vide que Zib lui tendit. Le flacon se remplit d'une lumière pâle, et quand Malo le porta à son nez, il sentit une odeur incroyable : du pain chaud, de la pluie, et… une couleur. Oui, une couleur, comme du bleu qui chatouille.
— C'est trop bizarre, dit Jade. Et trop bien.
Ensuite, Malo montra le boulon doré.
— Celui-là, je l'ai trouvé près de la gare. Il est lourd. Je pensais que c'était juste… un boulon.
Korr, l'être anguleux, se pencha.
— Ce boulon vient d'un rail de lancement. Il a touché la vitesse. Je peux offrir du silence compressé pour le remplacer. Utile pour dormir, ou écouter quelqu'un sans le couper.
Malo leva un doigt.
— Je veux bien, mais… le silence compressé, ça s'utilise comment ?
Korr ouvrit une plaque sur son bras et sortit une petite capsule.
— On la casse. Le silence sort. Dure trente secondes. Après, il revient au monde.
Jade chuchota :
— Trente secondes de silence… dans notre classe, ce serait de la magie.
Malo fixa la capsule.
— D'accord. Mais je promets que le boulon est celui que j'ai trouvé, je n'en ai pas d'autre. Et je promets de ne pas dire qu'il vient d'un rail de lancement, parce que je ne le savais pas.
Zib sourit.
— Très fiable. Marché.
Mizu, la créature dans son bocal, regarda la plume violette.
— Je sens… une histoire cachée. Cette plume veut être comprise.
Malo haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Je l'ai juste trouvée. J'aimerais savoir d'où elle vient, en fait.
Mizu fit onduler un tentacule.
— Je peux offrir une goutte de mémoire. Elle montre le dernier endroit où la plume a été heureuse.
Jade se rapprocha.
— Une goutte… de mémoire ? Comme… un film ?
— Comme un ressenti clair, répondit Mizu.
Malo hésita. Ça semblait énorme.
— Et… ça fait mal ?
Mizu répondit doucement :
— Non. C'est comme plonger la main dans une eau tiède. Tu ressors avec une image.
Zib ajouta :
— Pas d'obligation. Tu peux dire non.
Malo regarda la plume, puis Jade, puis Zib.
— D'accord. Mais je veux une promesse : la goutte ne change pas ma mémoire, elle m'ajoute juste l'image.
Mizu fit une sorte de clignement liquide.
— Je promets.
Pas de bulles dans la voix. Malo acquiesça.
Mizu déposa une minuscule goutte lumineuse dans la paume de Malo. Elle s'infiltra comme une luciole qui aurait choisi de devenir une pensée.
Et soudain, Malo vit.
Pas avec ses yeux. Avec son ventre et son cœur.
Il vit une terrasse de pierre sous deux lunes. Il vit un enfant extraterrestre, petit et rapide, qui riait en courant, et une créature-oiseau aux plumes violettes qui tournoyait au-dessus de lui. La plume était tombée, et l'enfant l'avait ramassée en disant quelque chose comme : “Je la garderai pour ne pas oublier que tu m'as fait rire.”
Puis l'image s'éteignit, douce comme une veilleuse.
Malo resta immobile.
— Elle vient… d'un endroit avec deux lunes, murmura-t-il. Et… c'était un souvenir de rire.
Jade, très sérieuse, dit :
— C'est la plus belle plume du monde.
Zib tapa une fois sur la table.
— Les échanges sont justes. Mais il reste… le verre noir.
Malo posa la main dessus. Le verre semblait attendre, comme un chien bien dressé.
Zib le regarda avec intensité.
— Cet objet a appelé. Il est ancien. Il n'est pas à toi, pas vraiment.
Malo sentit un petit pincement.
— Je l'ai trouvé. Mais… oui. J'ai toujours eu l'impression qu'il appartenait à quelqu'un.
Zib hocha la tête.
— Fiabilité détectée. Malo, veux-tu troquer le verre noir contre… quelque chose d'utile pour ton rôle de rassembleur ?
Malo pensa à sa règle, à ses amis, à tous ces échanges. Il pensa aussi que garder un objet qui n'était pas “à lui” n'était pas très fiable.
— Oui, dit-il. Je veux bien.
Zib sortit un objet simple : un bracelet gris, avec une minuscule lumière.
— Bracelet de promesse. Il s'allume quand tu as tenu ta parole. Il reste sombre quand tu oublies. Il ne te punit pas. Il te rappelle.
Jade souffla :
— Ça, c'est… trop pratique. Et un peu flippant.
Zib répondit :
— C'est rassurant. Parce que ça aide à devenir plus fiable, pas à être parfait.
Malo tendit le verre noir. Zib le prit avec un respect étonnant, comme si c'était une vieille photo.
Malo passa le bracelet à son poignet. La lumière s'alluma, douce et chaude.
— Pourquoi il brille déjà ? demanda Jade.
Zib regarda Malo.
— Parce qu'il a tenu une promesse en donnant ce qui ne lui appartenait pas.
Malo sentit une fierté tranquille, pas une fierté qui crie, une fierté qui s'assoit à côté de toi.
Dans l'autre salle, on entendit des gens applaudir : quelqu'un venait de voir un cratère sur la Lune.
Ici, dans la bulle d'équité, Malo venait de voir un cratère dans l'inconnu… et il n'avait pas eu peur.
Pas vraiment.
Chapitre 5 : Le mystère du chapeau melon
Le troc aurait pu s'arrêter là, proprement, comme un devoir bien fait. Mais Plim, le nuage au chapeau melon, se pencha vers Malo et Jade.
— J'ai un petit problème, dit Plim. J'ai… perdu quelque chose. Enfin, “perdu” est un grand mot. Disons que ça s'est échappé en gloussant.
Jade plissa les yeux.
— Un objet qui glousse, c'est rarement bon signe.
Plim soupira, et son chapeau fit un petit “pouf”.
— C'est une clé. Une clé de passage. Elle ressemble à une rondelle plate, argentée, avec un petit trou en forme d'étoile. Sans elle, je risque de… rester coincé ici. Et je ne suis pas allergique à la Terre, mais les pigeons me regardent bizarrement.
Zib se redressa.
— Une clé de passage ne doit pas traîner. C'est dangereux si quelqu'un l'utilise sans comprendre.
Malo sentit son bracelet de promesse tiédir, comme s'il disait : “C'est ton truc, ça. Rassembleur.”
— On va aider, dit Malo. Où l'as-tu vue pour la dernière fois ?
Plim réfléchit.
— Dans la salle du grand télescope. Je l'ai sortie… pour ajuster mon champ de discrétion. Et puis un courant d'air. Et puis… plus de clé.
Jade leva un doigt.
— Un courant d'air dans un observatoire, c'est souvent… une porte.
Malo hocha la tête.
— On va chercher. Mais on doit être fiables aussi : on ne vole rien, on ne casse rien, on ne fait pas paniquer les gens.
Zib approuva.
— Exact. Discrétion et fiabilité.
Ils sortirent de la petite salle. Dès qu'ils passèrent la porte, le monde “normal” revint : rires, pas, murmures. Personne ne semblait remarquer Zib, Plim, Korr ou Mizu. Le champ de discrétion fonctionnait parfaitement. Malo avait l'impression d'être dans une aventure secrète au milieu d'une fête de village.
Dans la salle du grand télescope, l'animateur disait :
— Regardez, on distingue les bandes de Jupiter !
Malo scruta le sol. Rien. Jade regarda près des pieds du trépied. Rien.
— Pense comme une clé qui glousse, chuchota Jade. Où irais-tu ?
— Je… je roulerais, répondit Malo. Vers un coin.
Ils inspectèrent les coins. Sous une chaise, Malo aperçut quelque chose qui brillait faiblement. Il se pencha… et se cogna la tête contre l'accoudoir.
— Aïe.
Jade retint un rire.
— Très héroïque.
Malo sortit la rondelle argentée. Elle avait bien un trou en forme d'étoile. Et, oui, elle émit un minuscule “hi hi”, comme si elle était contente d'avoir été trouvée.
— Beurk, dit Jade, fascinée. Ça rigole vraiment.
Au même moment, une petite main se glissa vers la clé.
Malo leva les yeux. Un garçon plus petit, peut-être huit ans, fixait la rondelle avec des yeux ronds.
— C'est à moi ? demanda-t-il.
Il avait une casquette trop grande et un sourire de quelqu'un qui collectionne les bêtises.
Malo prit une respiration. Fiabilité. Calme.
— Non, dit-il gentiment. C'est quelque chose d'important, et ça appartient à quelqu'un d'autre.
Le petit garçon fronça le nez.
— Mais ça brille.
Jade s'accroupit pour être à sa hauteur.
— Tu sais quoi ? On peut te montrer une météorite qui brille pas, mais qui a voyagé dans l'espace pour de vrai. C'est plus classe qu'une rondelle qui rigole.
Le garçon hésita. Sa casquette glissa sur ses yeux.
— Une vraie météorite ?
— Promis, dit Jade.
Malo la regarda. Elle venait de faire une promesse. Son visage disait : “Je vais la tenir.”
— D'accord, dit le garçon, soudain ravi. Je veux voir !
Ils l'emmenèrent à la vitrine. Jade demanda à l'animateur :
— Excusez-moi, on peut montrer la météorite à mon… cousin ?
Elle improvisa sans mentir trop fort, et l'animateur, content, expliqua la météorite au garçon, qui oublia immédiatement la clé gloussante.
Malo et Jade se glissèrent ensuite vers la petite salle.
Plim s'agita en les voyant.
— La clé ! Ma clé !
Malo la tendit.
— On l'a trouvée. Elle était sous une chaise.
Plim la prit et la rondelle fit un “hihi” encore plus fort, puis se calma.
Zib posa une main sur l'épaule de Malo.
— Mission accomplie. Et sans panique. Fiabilité maintenue.
Le bracelet de Malo brilla un peu plus. Pas comme un gyrophare, plutôt comme une luciole qui applaudit.
Korr ajouta, d'une voix métallique :
— Tu as empêché un usage imprudent. Bon choix.
Mizu ondula :
— La fiabilité est un pont. Tu viens d'en poser une planche.
Malo sourit, un peu gêné.
— Je voulais juste… que ça se passe bien.
Plim remit son chapeau droit.
— Alors, je vais pouvoir repartir. Et je tiens à dire : ce troc était… délicieux.
Jade chuchota à Malo :
— Un nuage qui dit “délicieux”, je m'y ferai jamais.
— Moi non plus, chuchota Malo. Mais c'est une bonne soirée, non ?
— Clairement.
Dehors, la nuit s'était épaissie. Il était presque l'heure de rentrer.
Zib s'inclina.
— Nous devons partir. Le champ de discrétion se refermera. Mais Malo… tu es désormais répertorié comme “rassembleur fiable”.
Malo eut un petit frisson.
— Ça veut dire quoi, concrètement ?
Zib répondit :
— Que d'autres viendront. Parfois. Pour des échanges. Pour des mystères. Et pour apprendre, comme toi, à rendre l'inconnu accueillant.
Malo regarda Jade. Elle avait l'air partagée entre “trop cool” et “je vais en parler à personne”.
— On se revoit ? demanda Malo à Zib.
Zib hocha la tête.
— Si tu restes fiable, oui.
Le cercle bleu apparut. Plim, Korr, Mizu passèrent. Zib resta un instant de plus.
— Un dernier conseil, dit-il. La fiabilité n'est pas de tout savoir. C'est de dire vrai, même quand on ne sait pas.
Malo acquiesça.
— Je m'en souviendrai.
Zib traversa le cercle. La lumière se replia comme une nappe qu'on tire. Et soudain, il n'y eut plus que la salle des fusées, silencieuse, avec ses affiches et ses maquettes.
Jade souffla :
— Bon. Ça, c'est arrivé.
Malo hocha la tête.
— Ou alors… on a respiré une météorite toxique.
Jade le fixa.
— Ne ruine pas tout.
Ils sortirent. L'observatoire brillait encore, plein de gens, comme si rien de spécial n'avait eu lieu.
Mais au poignet de Malo, le bracelet luisait doucement, comme une preuve discrète.
Chapitre 6 : La promesse et la rue vide
Sur le chemin du retour, Malo et sa mère marchaient en descendant la colline. Jade était partie avec son père, mais elle avait lancé à Malo, avant de partir :
— Lundi, tu me racontes tout… enfin, tout ce qu'on peut raconter sans que ça sonne comme un mensonge.
— Promis, avait dit Malo.
Et son bracelet avait clignoté, satisfait.
Sa mère lui demanda :
— Alors, tu as vu Saturne ?
Malo regarda les étoiles.
— Oui. Et… j'ai appris des choses.
— Des choses d'astronomie ?
Malo hésita, puis choisit la fiabilité version “je ne peux pas tout dire”.
— Pas seulement. Des choses sur… tenir parole.
Sa mère lui jeta un regard doux.
— Ça, c'est une bonne soirée, alors.
Ils arrivèrent en bas de la colline. Les maisons dormaient. Les fenêtres étaient des rectangles sombres. Même les chiens semblaient avoir décidé d'être polis.
Malo serra son sac à dos. À l'intérieur, il avait le flacon d'odeur au soleil bleu, la capsule de silence compressé, et la plume violette avec son rire à deux lunes. Et au poignet, le bracelet de promesse.
— Maman ? demanda-t-il.
— Oui ?
— Si un jour je dois aider quelqu'un… même si c'est bizarre… tu me feras confiance ?
Sa mère s'arrêta. Elle posa sa main sur son épaule.
— Je te ferai confiance si tu restes… toi. Si tu me dis la vérité. Si tu tiens tes promesses.
Malo hocha la tête.
— Alors je le ferai.
Ils continuèrent. Au bout du trottoir, la rue s'ouvrait, droite, déserte. Pas une voiture. Pas un vélo. Pas un passant. Seulement les lampadaires et le bruit lointain d'un train.
Malo s'arrêta un instant. La rue vide avait l'air d'attendre quelque chose, comme une page blanche.
Il pensa : “L'inconnu reviendra peut-être.” Et il pensa aussi : “Je serai prêt. Pas avec des muscles, mais avec des promesses tenues.”
Son bracelet brilla, doucement, comme un petit “oui” silencieux.
Puis Malo et sa mère traversèrent la rue vide, et leurs pas résonnèrent tranquillement, comme si la nuit elle-même était d'accord pour les laisser rentrer.