Chapitre 1 — La citrouille qui cligne
Mina ajusta son chapeau de sorcière devant le miroir de l'entrée. À douze ans, elle avait décrété que les paillettes violettes sur le nez, c'était « juste ce qu'il faut » : assez pour faire Halloween, pas assez pour ressembler à une boule à facettes.
Dans la rue, les voisins finissaient de poser leurs décorations. Il y avait des toiles d'araignée en coton, des chauves-souris en carton qui pendouillaient, et même un squelette qui semblait faire des abdos sur un balcon. Mina ricana.
— Lui, il se prépare pour le marathon des morts-vivants, chuchota-t-elle.
Au coin de la place, devant la vieille boutique de Mme Roussillon, trônait la star du quartier : une grande citrouille en verre orange, presque haute comme Mina, avec une petite ampoule à l'intérieur. On l'appelait « la Lanterne Géante ». Quand elle s'allumait, elle faisait danser des ombres joyeuses sur les murs.
Mina l'adorait. Chaque année, elle s'arrêtait devant, comme si la citrouille pouvait lui raconter un secret.
Sauf que ce soir, la Lanterne Géante clignotait. Un coup elle brillait, un coup elle s'éteignait, comme un œil fatigué.
Mme Roussillon sortit, les bras chargés de bonbons.
— Oh non… encore cette ampoule, soupira-t-elle. Et avec les enfants qui arrivent, je n'ai pas le temps de démonter tout ça.
Mina sentit un petit pincement dans sa poitrine. Sauver une décoration, ce n'était pas comme sauver un chat dans un arbre, mais c'était important. Halloween sans la Lanterne Géante, c'était un chocolat chaud sans chocolat.
— Je peux t'aider, proposa Mina sans réfléchir.
Mme Roussillon la dévisagea, surprise, puis sourit.
— Tu es loyale, toi. Ça me touche. Mais c'est fragile, et… il y a un petit mystère.
— Un mystère ? répéta Mina, les yeux brillants.
— La citrouille marche parfaitement… jusqu'à ce qu'on entende un drôle de frottement derrière la boutique. Après, elle clignote. Comme si quelque chose lui faisait peur.
Mina avala sa salive. Des frissons, oui… mais des frissons doux, comme quand on ouvre une porte grinçante en sachant qu'il y a de la lumière de l'autre côté.
— D'accord, déclara-t-elle. Je veux la sauver. Et je veux savoir ce qui se passe.
Chapitre 2 — La chasse aux costumes
Pour une enquête sérieuse, il fallait une équipe. Mina fila chez son voisin et ami Samir, déguisé en momie, mais une momie très organisée : ses bandelettes étaient scotchées au millimètre.
— Mina ! Tu vas récolter des bonbons ou des preuves ? lança-t-il.
— Les deux, répondit-elle. La Lanterne Géante de Mme Roussillon clignote. Il y a un mystère derrière sa boutique.
Samir redressa son menton de momie, ce qui fit se décoller une bandelette. Il la recolla sans panique.
— Je suis partant. Et pour le côté discret… moi, je suis déjà emballé.
Ils croisèrent ensuite Lila, déguisée en vampire. Elle portait une cape rouge qui flottait derrière elle comme une flamme.
— Vous complotez ? demanda-t-elle, en montrant ses fausses canines.
— On enquête, corrigea Mina. Tu viens ?
Lila haussa les épaules, mais un sourire lui échappa.
— D'accord, mais si je tombe sur un vrai fantôme, je négocie. Je ne mords que si on m'y oblige.
Ils marchèrent vers la boutique. Les lampadaires éclairaient la rue d'un jaune doux. Des rires montaient de partout, avec le bruit des sachets de bonbons. Un chat noir passa, très sûr de lui, comme s'il était le directeur artistique de la soirée.
Derrière la boutique, l'air semblait plus froid. Une petite ruelle étroite, bordée de poubelles et de caisses en bois. La Lanterne Géante, visible par une fenêtre arrière, clignota encore.
— Là ! murmura Mina. Vous entendez ?
Un frottement, léger, comme des ongles sur du carton.
Samir sortit une petite lampe de poche.
— Je propose qu'on avance comme dans les films, mais en version raisonnable : sans courir, sans hurler, et en gardant une sortie.
— Très rassurant, dit Lila. J'ai toujours rêvé d'être raisonnable en vampire.
Mina inspira. Elle voulait sauver la décoration, et elle ne laisserait pas une ruelle sombre décider à sa place.
Chapitre 3 — Le bruit derrière les caisses
Ils avancèrent. Le frottement se rapprochait, puis s'arrêta net. Mina posa une main sur une caisse. Le bois était humide, avec une odeur de feuilles. Samir éclaira sous les palettes.
— Je vois… quelque chose, souffla-t-il.
Une paire d'yeux brillants apparut. Puis une autre.
Lila tressaillit.
— Je ne négocie pas avec des yeux, je négocie avec des gens, murmura-t-elle.
Mina, elle, se pencha doucement.
— Bonjour. On ne veut pas te faire peur. On cherche juste à comprendre pourquoi la citrouille clignote.
Un petit mouvement. Un museau sortit. Puis un autre. Ce n'était pas un monstre : c'étaient deux hérissons, roulés à moitié en boule, coincés derrière un morceau de carton.
— Oh ! s'exclama Samir, presque déçu. C'est juste… mignon.
— Chut, souffla Mina. Ils ont peur.
Les hérissons reniflèrent. Le carton frottait contre un câble noir, tendu le long du mur. À chaque fois qu'un hérisson le poussait, le câble se tirait et la lumière devait vaciller.
— Voilà le « mystère », chuchota Mina.
Lila se détendit, puis se redressa avec dignité.
— Très bien. Je suis un vampire qui a eu peur de deux pommes de terre avec des piquants. Personne n'en parle.
Mina étouffa un rire.
— On ne dit rien. Promis.
Mais une autre question arriva.
— Ils sont coincés ? demanda Samir.
Mina examina l'espace : les hérissons s'étaient réfugiés là pour la chaleur et la tranquillité, mais les caisses formaient un petit labyrinthe. S'ils sortaient, ils risquaient de traverser la rue, avec des enfants qui courent et des voitures.
— Il faut les guider dehors, doucement, proposa Mina. Et éloigner le câble.
Samir hocha la tête.
— On peut faire un petit couloir avec les cartons.
— Et moi, je peux… dramatiser pour éloigner les gens, dit Lila en agitant sa cape.
— S'il te plaît, dramatiser de façon polie, précisa Mina.
Lila posa une main sur son cœur.
— Je suis un vampire, pas une brute.
Ils se mirent au travail. Mina, concentrée, se sentait comme une gardienne de citrouille et de hérissons à la fois. Et pour Halloween, c'était un rôle plutôt classe.
Chapitre 4 — Le couloir de feuilles
Samir empila deux cartons en formant un passage. Mina ramassa des feuilles mortes et les disposa en ligne, comme une flèche douce vers le jardin de Mme Roussillon, plus sûr que la rue. Les hérissons adoreraient l'odeur, pensa-t-elle.
Lila, elle, sortit dans l'allée devant la boutique et joua son meilleur numéro.
— Attention ! Zone de magie noire ! déclara-t-elle d'une voix théâtrale. Très noire. Tellement noire qu'on n'y voit rien. Donc… ne passez pas par ici, s'il vous plaît.
Deux enfants déguisés en pirates s'arrêtèrent.
— C'est vrai ? demanda l'un, les yeux ronds.
Lila baissa la voix, mystérieuse.
— C'est surtout vrai que mon amie répare une citrouille géante et que si vous trébuchez, elle vous transformera en cornichon.
Les pirates reculèrent.
— Beurk ! s'écrièrent-ils, et ils partirent en courant.
Mina éclata de rire, puis se reprit vite pour ne pas effrayer les hérissons.
— Cornichon… sérieusement ?
— Ça marche toujours, répondit Lila. Personne ne veut finir en cornichon.
Pendant ce temps, Samir repéra le câble.
— Si on le fixe un peu plus haut avec du ruban, il ne bougera plus quand ça frotte.
Mina sortit un rouleau de ruban adhésif de sa poche. À douze ans, elle avait appris une vérité : on peut survivre à beaucoup de situations avec du ruban et du calme.
Ils collèrent le câble contre le mur, en laissant un peu de mou. La Lanterne Géante, visible par la fenêtre, arrêta de clignoter et resta allumée. Une lumière orange, stable, rassurante, comme un feu de camp.
— Yes, chuchota Samir.
Restait les hérissons. Mina s'accroupit, posa un petit morceau de pomme trouvé dans son sac de goûter (pas vraiment un bonbon, mais mieux que rien).
— Allez… par ici. Tranquille.
Un hérisson avança, hésitant. Ses petites pattes firent crisser les feuilles. L'autre suivit, plus courageux, comme si l'équipe avait un capitaine.
Ils empruntèrent le couloir de cartons, reniflèrent la pomme, et disparurent dans le jardin, sous un buisson.
Mina sentit un soulagement chaud lui monter dans la poitrine.
— Mission citrouille et mission hérissons, annonça-t-elle.
Lila fit tourner sa cape.
— Je propose qu'on prenne une photo… mais sans les hérissons, pour préserver leur anonymat.
Samir acquiesça.
— Ils ont droit à leur vie privée. Hérissons célèbres, c'est compliqué.
Chapitre 5 — La peur de quelqu'un d'autre
Ils s'apprêtaient à rejoindre Mme Roussillon quand un bruit de pas rapides résonna dans la ruelle. Une silhouette passa : un garçon de leur âge, déguisé en fantôme, mais avec un drap trop long qui lui tombait sur les chaussures. Il trébucha et se rattrapa au mur.
— Hé ! Ça va ? demanda Mina.
Le garçon se figea. Sous le drap, on devinait une respiration rapide.
— Laissez-moi, marmonna-t-il.
Samir baissa sa lampe, pour ne pas l'éblouir.
— On ne te veut rien. On a juste réparé la décoration.
Le garçon souleva un coin de drap. On aperçut un visage tendu, des joues rouges, pas de maquillage, juste de la gêne.
— C'est vous qui avez crié « cornichon » ? demanda-t-il d'une petite voix.
Lila toussota, soudain moins fière.
— Peut-être. Pourquoi ?
Le garçon serra les poings.
— Tout le monde se moque de moi ce soir. Mon costume est nul. Ma mère a fait ce qu'elle a pu. Et… j'ai entendu des grands rire. Alors je me cache derrière la boutique.
Mina sentit sa loyauté se déplacer, comme une boussole : la citrouille était sauvée, mais il restait quelqu'un à sauver, autrement.
— Ton costume n'est pas nul, dit-elle simplement. Les fantômes, ça fait partie d'Halloween. Et ton drap… il est un peu long, c'est vrai, mais ça se règle.
Samir hocha la tête, sérieux.
— On peut faire un ourlet express. J'ai du scotch.
Lila ajouta, plus douce :
— Et puis, un vrai fantôme, ça flotte. Si ton drap touche le sol, c'est juste… une preuve que tu es très authentique.
Le garçon eut un petit rire malgré lui.
— Je m'appelle Noé, murmura-t-il.
— Mina. Lui, Samir. Elle, Lila, répondit Mina. On est une équipe anti-clignotement… et anti-moquerie, apparemment.
Noé inspira, comme si l'air devenait moins lourd.
— D'accord… mais je ne veux pas qu'on se moque encore.
Mina posa une main sur son épaule, sans tirer sur le drap.
— On ne choisit pas tous les mêmes costumes. Et c'est bien. Sinon, on aurait une ville entière de sorcières avec des chapeaux identiques. Ce serait triste… et ça sentirait le shampoing à paillettes partout.
Lila leva un doigt.
— Je confirme, c'est une odeur tenace.
Noé sourit vraiment, cette fois.
— Merci.
Chapitre 6 — La Lanterne Géante brille pour tout le monde
Ils retournèrent devant la boutique. La Lanterne Géante rayonnait, stable, magnifique. Mme Roussillon sortit, les yeux agrandis par la surprise.
— Mais… elle ne clignote plus !
Mina montra la ruelle du menton.
— Il y avait deux hérissons derrière les caisses. Ils frottaient un carton contre le câble. On a sécurisé le câble et guidé les hérissons vers votre jardin.
Mme Roussillon posa une main sur sa bouche.
— Les pauvres… et la pauvre citrouille ! Vous avez fait ça tous seuls ?
— Avec une momie scotchée, un vampire diplomate et un fantôme très authentique, précisa Mina.
Noé se tortilla un peu.
— Je… je suis juste Noé.
Mme Roussillon le regarda avec douceur.
— Ton costume est charmant, Noé. Les fantômes protègent les maisons, tu sais. Surtout quand ils ont de bons amis.
Noé baissa les yeux, mais on voyait qu'il était content.
Samir sortit son scotch.
— On peut raccourcir le drap de dix centimètres. Ça évite les chutes spectrales.
Noé hésita.
— Vous feriez ça ?
Lila fit claquer sa cape.
— Évidemment. La sécurité avant la terreur.
En deux minutes, Samir fit un ourlet rapide. Mina tint le drap, Noé se laissa faire, et Lila commenta comme une animatrice de défilé.
— Regardez cette coupe : « Fantôme urbain, édition limitée, anti-trottage ». Superbe.
Noé essaya de marcher. Il ne trébucha pas.
— Wow. Je vole presque, dit-il.
La Lanterne Géante semblait approuver, projetant sur le sol une grande grimace lumineuse, plus drôle qu'effrayante.
Des enfants passèrent et s'exclamèrent :
— Trop bien la citrouille !
— Elle est géante !
Noé les regarda, puis regarda ses nouveaux amis. Mina sentit que la soirée venait de changer de couleur : de la peur embarrassée à un orange chaleureux.
Mme Roussillon tendit un grand bol.
— Servez-vous. Pour services rendus à la citrouille… et au quartier.
Lila prit un bonbon et déclara :
— Je l'accepte au nom de la tolérance… et de ma gourmandise.
Samir glissa deux bonbons dans la poche de Noé, discrètement.
— Pour rattraper les moqueries. Ici, on partage.
Noé murmura :
— Merci.
Mina leva les yeux vers la Lanterne Géante. Sauver une décoration, ce n'était pas seulement réparer une ampoule. C'était garder une lumière allumée pour tout le monde, même pour ceux qui se cachent.
Chapitre 7 — Un geste poli, comme une petite lumière
La nuit avançait. Les rires s'éloignaient par vagues, comme la mer. Mina, Samir, Lila et Noé restèrent un moment devant la boutique, à regarder la citrouille en verre briller sans faiblir.
Mme Roussillon apporta un petit sachet en papier à Mina.
— Tiens, pour toi. Pas seulement des bonbons : aussi un petit crochet de rechange pour le câble, au cas où tu deviennes la responsable officielle des décorations.
Mina prit le sachet, amusée.
— Je crois que je viens de décrocher un nouveau métier.
Noé remua les épaules sous son drap.
— Moi, je crois que je vais arrêter de me cacher.
Lila inclina la tête.
— Et moi, je promets de ne plus menacer les gens de cornichon. Enfin… pas trop souvent.
Samir leva un doigt.
— On peut garder ça pour les urgences. Les cornichons, c'est dissuasif.
Mina se tourna vers Mme Roussillon. Elle sentit l'importance du moment, simple et solide, comme une poignée de main.
— Madame Roussillon… merci de nous avoir fait confiance. Et pardon si on a déplacé vos caisses.
Mme Roussillon sourit, les yeux brillants.
— Merci à toi, Mina. Et merci à vous tous. Vous avez eu du courage, de la gentillesse… et un sens du bricolage très respectable.
Mina inspira l'air froid, qui n'était plus inquiétant. Juste frais, comme une promesse. Elle fit un petit salut de sorcière, très sérieux.
— Bonne soirée d'Halloween, madame. S'il y a un autre mystère… on sera là.
Elle se retourna avec les autres. Derrière eux, la Lanterne Géante continuait de briller, polie elle aussi, comme si elle disait au quartier entier : « Entrez, vous êtes les bienvenus. »