Chapitre 1 : Le costume et l'idée qui craque sous les bottes
Juste ajusta sa cape orange et noire devant le miroir de l'entrée. Elle avait cousu elle-même des étoiles en tissu sur l'ourlet, et elles brillaient dès qu'une lampe s'allumait. Sur sa tête, deux petites cornes souples—pas du tout dangereuses, plutôt rebondissantes—penchaient un peu à gauche, comme si elles étaient curieuses.
Dans le salon, sa mère posa un bol de bonbons sur la table.
—Tu es prête pour la tournée ?
Juste secoua la tête, les yeux pétillants.
—Pas encore. Cette année, je veux faire autre chose… enfin, en plus.
Elle sortit de sa poche un ruban vert, une paire de ciseaux à bouts ronds, et un petit carnet.
—Mon objectif d'Halloween : faire un bouquet de feuilles.
Son petit frère, Milo, leva un sourcil.
—Un bouquet… de feuilles ? C'est pour offrir à qui ? À un arbre ?
Juste lui tira la langue, gentiment.
—À personne. À Halloween. À moi. Et peut-être au Mystère.
À ce mot, le couloir sembla se refroidir d'un demi-degré, juste assez pour donner envie de resserrer sa cape. Dehors, la nuit tombait comme une couverture violette. Les citrouilles des voisins souriaient, toutes dents sorties, et des guirlandes de lumières tremblaient au vent.
Juste aimait les frissons doux, ceux qui chatouillent le ventre sans faire peur. Et elle aimait surtout fabriquer des choses. Un bouquet de feuilles, c'était simple… en théorie.
Elle ouvrit la porte. L'air sentait la fumée de bois et la pomme. Des feuilles rouges, dorées et brunes tourbillonnaient sur le trottoir en faisant un bruit de papier froissé.
Milo se planta à côté d'elle, déguisé en… squelette très pressé.
—Bon, on fait « des bonbons ou un sort » ET ton bouquet ?
—Oui. Mais mon bouquet doit être spécial, répondit Juste. Un bouquet qui raconte Halloween.
Au bout de la rue, une vieille affiche pendait au lampadaire. Dessus, on pouvait lire : « Concours du plus beau bouquet de feuilles — Ce soir, à la Bibliothèque. »
Juste plissa les yeux. La Bibliothèque, la vieille bâtisse en pierres, avec son horloge un peu de travers… Elle était chaleureuse à l'intérieur, mais à l'extérieur, elle avait l'air de garder des secrets.
—On y va ? demanda Milo.
Juste sourit.
—Évidemment qu'on y va.
Chapitre 2 : La première feuille… et le premier frisson
Ils marchèrent entre les maisons décorées. Une sorcière en plastique riait sans s'arrêter sur un balcon, comme si elle avait avalé un ressort. Un chat noir en carton s'accrochait à une fenêtre, l'air très vexé.
Juste repérait les feuilles comme d'autres repèrent les étoiles filantes. Elle en voulait de toutes les couleurs, mais surtout une qui serait « la feuille principale », celle qui donne le ton.
Sous un érable, une feuille immense, rouge foncé, luisait comme une flamme éteinte. Juste s'accroupit.
—Toi, tu es parfaite.
Au moment où ses doigts touchèrent la feuille, un souffle passa, et la feuille glissa… toute seule, de dix centimètres, comme si elle jouait à « attrape-moi ».
Milo écarquilla les yeux.
—C'était le vent.
—Oui, dit Juste. Un vent… très joueur.
Elle se redressa et suivit la feuille qui se laissait porter jusqu'à l'entrée d'une ruelle. Les lampes de jardin faisaient des taches de lumière, et l'ombre entre deux clôtures semblait plus profonde que d'habitude.
—Juste, la ruelle, c'est non, souffla Milo. On a dit : pas de ruelle.
—On a dit : pas de ruelle sombre. Celle-ci est… mi-sombre.
Ils avancèrent quand même, prudemment. Juste sentit sous ses bottes des feuilles qui craquaient comme des chips, et elle dut se retenir de rire à cette comparaison, parce que Milo aurait dit « beurk ».
La grande feuille rouge s'arrêta devant une porte en bois, minuscule, au bas d'un vieux mur. Une porte de la taille d'un livre.
Milo chuchota :
—C'est quoi ça ? Une porte pour… pour…
Il chercha un mot. Juste, elle, n'en chercha pas. Elle savait juste que son cœur battait plus vite, pas de peur, plutôt d'excitation.
La petite porte s'ouvrit en grinçant, et une voix minuscule, mais très sûre d'elle, déclara :
—Vous marchez sur mon tapis !
Juste baissa les yeux. Entre deux briques, une silhouette fine se dessinait, avec un bonnet pointu ridiculement long qui tombait sur l'épaule.
—Pardon ! Je… je cherchais des feuilles pour un bouquet.
La petite silhouette renifla.
—Un bouquet de feuilles ? Pour Halloween ? Enfin quelqu'un avec du goût. Les gens ne pensent qu'aux bonbons. Moi, je préfère les choses qui bruissent.
Milo se pencha, fasciné malgré lui.
—Tu es qui ?
—Je suis le gardien de la ruelle, déclara la silhouette. Et je m'appelle… Virevolte.
Juste nota mentalement ce prénom. Il allait parfaitement avec la feuille qui avait joué à cache-cache.
—Je m'appelle Juste. Et lui, c'est Milo. On a vu une affiche sur un concours à la Bibliothèque.
Virevolte fit un petit geste dramatique qui faillit le faire tomber.
—Ah ! La Bibliothèque et ses concours ! Ils adorent les bouquets, surtout ceux qui ont une histoire. Mais attention : il vous manque la Feuille-Lune.
Juste fronça les sourcils.
—La Feuille-Lune ?
—Une feuille pâle, presque argentée. Elle n'apparaît que la nuit d'Halloween. Sans elle, ton bouquet sera… comment dire… très bien, mais pas magique.
Milo soupira.
—Évidemment qu'il faut une feuille rare.
Juste serra son ruban.
—Je la trouverai.
Virevolte pointa une direction.
—Cherchez là où les ombres font semblant de danser.
Chapitre 3 : Les ombres qui dansent et le corbeau trop bavard
Ils quittèrent la ruelle et prirent un chemin qui longeait le petit parc. Les arbres y formaient un tunnel de branches, et des lanternes en papier balançaient doucement.
Juste avançait en scrutant le sol, les buissons, les bancs. Elle ramassa une feuille en forme d'étoile, une autre toute trouée comme de la dentelle, et une troisième qui ressemblait à une main minuscule.
—Ça fait déjà un joli bouquet, admit Milo. Tu pourrais t'arrêter là.
—Il manque la Feuille-Lune, répondit Juste. Et puis… je sens qu'elle est proche.
Au centre du parc, il y avait une statue. Un vieux poète en pierre, la main levée comme s'il voulait arrêter un nuage. Autour de lui, les ombres des arbres s'étiraient, et avec les lanternes, elles semblaient vraiment bouger, comme si elles répétaient une chorégraphie secrète.
Juste s'approcha. Une ombre glissa sur la base de la statue. Puis une autre. Comme si quelqu'un passait devant une lampe… sauf qu'il n'y avait personne.
—On dirait qu'elles font semblant de danser, murmura Juste.
—Virevolte l'a dit, fit Milo, un peu pâle. On est au bon endroit.
Un croassement retentit. Sur la tête du poète, un corbeau s'était posé. Il avait un petit nœud papillon violet, ce qui le rendait à la fois élégant et légèrement ridicule.
—Bonsoir, humains costumés ! lança le corbeau. Ou plutôt… bonsoiiir !
Milo recula d'un pas.
—Les oiseaux parlent maintenant.
—Uniquement quand ils ont quelque chose à dire, répondit le corbeau en hochant la tête. Et moi, j'ai beaucoup de choses à dire. Trop, selon certains.
Juste se força à rester calme. Elle avait déjà parlé à un gardien de ruelle, alors un corbeau en nœud papillon… pourquoi pas.
—Tu sais où est la Feuille-Lune ?
Le corbeau claqua du bec, comme s'il applaudissait.
—Ah ! La fameuse feuille pâle. On la cherche, on la cherche… et elle se cache sous le nez des gens. Parce que les gens regardent les grandes choses, jamais les petites.
Juste balaya le sol du regard. Rien d'argenté. Juste des feuilles rousses et jaunes.
Le corbeau ajouta :
—Indice : la Feuille-Lune aime les mots.
Milo leva les yeux vers la statue.
—Les mots… le poète ?
Juste posa la main sur le socle. On y lisait une inscription : « La nuit n'est pas une peur, c'est une page. »
Juste relut la phrase à voix basse, comme si elle goûtait chaque mot. À la dernière syllabe, quelque chose scintilla entre deux lettres gravées. Une feuille minuscule, pliée comme une lettre, était coincée dans une fente.
—La voilà ! s'écria-t-elle.
Elle la tira délicatement. La Feuille-Lune était petite, pâle, et légèrement brillante, comme si elle avait emprunté un rayon de lune et l'avait caché dans ses nervures.
Le corbeau pencha la tête.
—Bien joué. Tu vois ? Les mots, ça sert aussi à trouver des trésors.
Milo souffla, soulagé.
—On peut retourner dans les rues normales maintenant ?
Juste glissa la Feuille-Lune au centre de son bouquet naissant et l'attacha avec le ruban.
—Oui. Direction la Bibliothèque.
Le corbeau lança, très fier :
—Et n'oubliez pas de raconter une histoire avec vos feuilles ! Sinon, elles s'ennuient.
Chapitre 4 : La Bibliothèque qui chuchote
La Bibliothèque se dressait au bout de l'avenue, avec ses fenêtres hautes et ses rideaux lourds. Des bougies électriques tremblaient derrière la porte vitrée. Au-dessus, l'horloge indiquait 19 h 13. Elle faisait toujours ça : des heures bizarres, comme si elle refusait d'être ordinaire.
À l'intérieur, l'air sentait le papier, le chocolat chaud et un soupçon de cannelle. Des enfants en costumes circulaient entre les étagères : pirates, zombies souriants, princesses avec des baskets, et même un garçon déguisé en… grille-pain. Il faisait « bip » à chaque pas.
Milo le regarda passer, impressionné.
—D'accord. Là, j'ai peur… de son imagination.
Une bibliothécaire avec des lunettes rondes s'approcha.
—Bienvenue ! Pour le concours, les bouquets de feuilles doivent être déposés sur la table près de la grande fenêtre. Ensuite, on écoute leur histoire.
Juste cligna des yeux.
—On écoute… leur histoire ?
—Bien sûr, dit la bibliothécaire comme si c'était évident. Les feuilles ont toujours quelque chose à raconter. Il suffit de savoir entendre.
Juste déposa son bouquet sur la table. D'autres bouquets l'entouraient : un bouquet en forme de spirale, un bouquet qui ressemblait à un petit renard, un bouquet attaché avec un lacet rose.
Le ruban vert de Juste ressortait comme une tige de menthe. Et au centre, la Feuille-Lune brillait discrètement.
Une cloche tinta. Tout le monde s'assit sur des coussins. La bibliothécaire prit une voix de conteuse.
—Ce soir, nous allons écouter les bouquets. Un par un.
Le premier bouquet, celui en spirale, fit un petit bruit… comme un ruisseau. Les gens sourirent, et une fille en costume de sorcière expliqua :
—Il raconte une promenade sous la pluie.
Le bouquet-renard fit un bruissement vif, et un garçon avoua :
—Il raconte comment j'ai voulu attraper ma queue… enfin, mon capuchon.
Rires dans la salle. Même Milo gloussa.
Puis vint le tour de Juste. Elle sentit sa gorge se serrer. Ce n'était pas de la peur, plutôt une pression de « et si je n'y arrive pas ? ».
La bibliothécaire posa doucement la main près du bouquet.
—À toi, Juste. Qu'a-t-il à dire ?
Juste ferma les yeux. Elle pensa à la ruelle, à Virevolte, au corbeau, à l'inscription du poète. Elle prit une inspiration.
—Mon bouquet raconte… que Halloween, ce n'est pas seulement des monstres ou des bonbons. C'est aussi une nuit où les petites choses deviennent importantes. Une feuille qui se cache dans un mot. Une ruelle qui garde un secret. Et… une imagination qui allume des lanternes dans la tête.
Le bouquet frissonna. Un bruit de pages qu'on tourne se fit entendre, comme si une histoire s'ouvrait.
La Feuille-Lune scintilla plus fort, et une ombre passa sur le mur, près de la grande fenêtre : une ombre avec des ailes.
Milo attrapa la manche de Juste.
—Tu as vu ça ?
Juste acquiesça, les yeux grands ouverts.
L'ombre revint, plus nette, et s'arrêta. Sur le mur, on distinguait une silhouette de chauve-souris… mais elle semblait hésiter, comme un dessin pas terminé.
La bibliothécaire sourit sans avoir l'air surprise.
—Oh. Il semble que votre bouquet attire un visiteur.
Chapitre 5 : Le mystère de l'ombre inachevée
Tout le monde retenait son souffle, mais l'ambiance restait douce, comme un feu de cheminée. Personne ne cria. Même le garçon-grille-pain s'était arrêté de faire « bip ».
Juste s'approcha du mur. L'ombre de chauve-souris bougeait légèrement, comme si elle tremblait de timidité.
—Bonsoir, dit Juste à voix basse, comme on parle à un chat caché sous un canapé. Tu es… perdue ?
L'ombre s'étira, et une petite voix, presque un souffle, répondit :
—Je n'arrive pas à me montrer.
Milo avala sa salive.
—C'est… une ombre qui parle. Normal.
—Chut, souffla Juste.
La voix reprit :
—Je suis coincée entre une histoire et un dessin. Il me manque… les contours.
Juste regarda autour d'elle. Sur une table, il y avait des crayons de couleur, prévus pour l'atelier d'Halloween. Et près des crayons, une feuille blanche.
La bibliothécaire s'approcha, très calme.
—Parfois, le mystère veut juste qu'on lui tende un crayon.
Juste prit la feuille blanche et un crayon noir. Sa main trembla un peu.
—Si je te dessine… tu pourras te montrer ?
L'ombre fit un petit battement d'ailes contre le mur, comme un applaudissement silencieux.
—Oui. Mais… s'il te plaît, fais-moi gentille.
Juste sourit.
—Ça, c'est facile.
Elle posa la feuille sur la table, juste à côté de son bouquet. Les feuilles bruissèrent comme si elles l'encourageaient. Juste commença à dessiner : une tête ronde, deux oreilles pointues, des ailes larges comme un manteau, et deux petits yeux brillants. Pas de dents effrayantes. Juste un sourire discret, un peu malicieux.
Milo se pencha.
—Elle a l'air de vouloir raconter une blague.
—Parfait, répondit Juste. Les blagues, ça dégonfle les frissons.
Quand le dessin fut terminé, un courant d'air chaud traversa la salle. La Feuille-Lune scintilla, et l'ombre se détacha du mur, se posa sur le papier… et devint parfaitement immobile, comme si elle avait enfin trouvé sa place.
Le silence dura une seconde, puis la bibliothécaire applaudit doucement, suivie par tous les enfants.
—Tu as fait plus qu'un bouquet, dit-elle. Tu as fait un pont entre les choses : la nature, les histoires, et la créativité.
Juste sentit ses joues chauffer.
—Je voulais juste… un bouquet qui raconte Halloween.
—Et Halloween t'a répondu, murmura Milo.
Sur la table, le dessin de la chauve-souris semblait sourire encore plus.
Chapitre 6 : Un bouquet qui rentre à la maison
Le concours se termina dans une odeur de chocolat chaud. On annonça des gagnants, des rubans, des mentions spéciales. Juste reçut un petit diplôme : « Prix de l'imagination qui ose ». Milo déclara que c'était « un prix très long mais très mérité ».
En sortant, la nuit était plus claire. Les lampadaires faisaient des halos dorés, et les feuilles dansaient moins vite, comme si elles étaient fatiguées d'avoir joué toute la soirée.
Juste tenait son bouquet dans une main, et dans l'autre, la feuille blanche avec le dessin.
—Tu crois qu'elle va rester sur le papier ? demanda Milo.
—Oui, répondit Juste. Elle a trouvé ses contours. Et puis, c'est rassurant : on sait où elle est.
Ils passèrent devant la ruelle. Juste crut voir la petite porte en bois entrouverte, et entendre un minuscule :
—Bonne récolte de feuilles !
Plus loin, sur la statue du poète, le corbeau au nœud papillon fit un salut grandiose.
—N'oubliez pas : les mots, c'est des lanternes !
Milo leva la main.
—Oui oui, merci, monsieur le corbeau.
À la maison, Juste posa son bouquet dans un vase, au milieu de la table. La Feuille-Lune éclairait doucement le salon, comme une veilleuse naturelle.
Elle accrocha son diplôme au mur, puis glissa le dessin de la chauve-souris dans son carnet, entre deux pages. Comme ça, la prochaine fois qu'elle aurait besoin d'un frisson doux, elle saurait où le trouver.
Milo bâilla.
—Finalement, Halloween, c'est pas mal.
Juste hocha la tête.
—C'est une nuit où on peut avoir peur… juste un peu… et surtout inventer.
Avant d'éteindre la lumière, Juste ouvrit son carnet une dernière fois. Le dessin de la chauve-souris la regardait, calme et malicieuse, comme un secret qui promet : « À demain, pour d'autres histoires. »