Chapitre 1 — La mission de l'étoile
La veille d'Halloween, la brume s'accrochait aux haies comme du coton gris. Dans la petite maison au bout du chemin des Marronniers, un lapin nommé Lino ajustait son déguisement devant un miroir. Il portait une cape noire un peu trop longue, un chapeau pointu qui glissait sur une oreille, et une moustache en papier qui refusait de rester droite.
— Je ressemble à un sorcier… ou à une crêpe mal pliée, marmonna Lino.
Sur la table de la cuisine, une citrouille souriait, découpée avec soin. Elle avait même des sourcils très sévères, ce qui la rendait comique. La bougie à l'intérieur n'était pas encore allumée, mais Lino l'imaginait déjà clignoter comme un petit phare.
Sa maman entra avec un bol de bonbons et un rouleau d'autocollants.
— Lino, avant de partir récolter des friandises, j'ai une mission pour toi. Une mission d'Halloween.
Lino se redressa, très sérieux, comme un chevalier… sauf qu'il était un lapin en cape.
— Je suis prêt. Je jure de défendre la… euh… le quartier.
— Rien d'aussi dangereux, dit sa maman en souriant. Tu dois coller une étoile.
Elle lui tendit une étoile autocollante, dorée, brillante, presque trop belle pour être collée n'importe où.
— Une étoile ? répéta Lino, intrigué.
— Oui. Sur la porte de Madame Perrette. C'est une voisine âgée. Elle aime Halloween, mais elle se fatigue vite. L'étoile, c'est notre signal : ça veut dire “On pense à vous, et on passe dire bonsoir.”
Lino prit l'étoile avec précaution, comme si c'était un trésor.
— D'accord. Je la collerai bien droite. Promis.
— Et avec respect, ajouta sa maman en lui lissant le chapeau. Tu frappes, tu salues, tu demandes si tu peux la coller. Même si c'est juste une étoile.
Lino hocha la tête. Il avait parfois tendance à foncer comme un lapin… ce qui, pour un lapin, était plutôt normal.
Il glissa l'étoile dans une petite enveloppe pour ne pas la froisser, attrapa son sac à bonbons, et sortit. L'air sentait les feuilles mouillées et le chocolat chaud des maisons.
Au bout du chemin, ses amis l'attendaient : Zoé la renarde en momie (elle avait des bandelettes partout, y compris sur la queue, ce qui était un exploit), et Malo le hérisson déguisé en vampire (les dents étaient si grandes qu'il zézayait un peu).
— Prêt à faire frissonner les bonbons ? demanda Malo.
— J'ai une mission secrète, annonça Lino en baissant la voix.
— Ooooh, fit Zoé. Ça commence.
Lino tapota l'enveloppe.
— Je dois coller une étoile chez Madame Perrette. Mais… il faut que je le fasse bien.
Zoé pencha la tête.
— “Bien”, c'est parfois plus difficile que “vite”.
Lino ouvrit de grands yeux.
— Pourquoi tu dis ça comme une prophétie ?
— Parce que je suis une momie, répondit Zoé. Les momies font des phrases mystérieuses. C'est dans le contrat.
Ils éclatèrent de rire, puis s'élancèrent dans la rue où les lanternes citrouilles clignotaient comme des yeux malicieux.
Chapitre 2 — La rue des lanternes chuchotantes
Le quartier s'était transformé en décor de film : des toiles d'araignée en coton pendaient aux fenêtres, des squelettes souriaient sur les balcons, et un faux corbeau croassait quand quelqu'un passait. La nuit n'était pas noire, plutôt violette, comme si le ciel avait mélangé de l'encre avec du sirop de mûre.
— Si ce corbeau croasse encore, je lui demande sa carte d'identité, grogna Malo. Il me suit depuis tout à l'heure !
Le corbeau croassa, comme pour se moquer. Zoé s'approcha et lui fit une révérence.
— Bonjour, noble corbeau. Nous passons en paix.
Le corbeau se tut aussitôt. Malo cligna des yeux.
— Il t'a comprise ?
— Le respect, ça calme plein de choses, répondit Zoé d'un ton très sérieux… avant de glousser.
Ils sonnèrent aux premières maisons. Les habitants jouaient le jeu : certains étaient déguisés, d'autres parlaient avec une voix grave de monstre, mais leurs yeux riaient. Lino récolta des caramels, un paquet de biscuits en forme de fantômes, et même une petite pomme d'amour qu'il sentit immédiatement coller à tout ce qu'elle touchait.
À chaque porte, Lino se souvenait de sa mission. Il tapotait l'enveloppe, vérifiait qu'elle était toujours là, bien à l'abri. Le simple fait d'avoir une étoile à coller rendait la soirée plus palpitante, comme s'il transportait un secret lumineux.
— C'est où, la maison de Madame Perrette ? demanda Malo en réajustant sa cape de vampire, qui se coinçait dans ses piquants.
— Après le grand chêne, répondit Lino. Celle avec les volets bleus.
Ils arrivèrent justement près du chêne. Ses branches semblaient se tordre dans le ciel comme des doigts qui racontent une histoire. Au pied, une pancarte en bois grinçait : “Attention, arbre très vieux et très susceptible.”
— Un arbre susceptible ? répéta Malo. Ça existe, ça ?
— Si tu lui manques de respect, il te fait tomber une feuille sur le nez, dit Zoé. C'est terrible.
Malo leva les yeux, inquiet. Une feuille tomba pile sur sa moustache de vampire.
— Aïe ! s'indigna-t-il. Il m'a entendu !
Zoé éclata de rire, et Lino aussi. Même les frissons d'Halloween avaient parfois un sens de l'humour.
Puis, un petit courant d'air passa, plus froid. Il souleva la cape de Lino et fit frissonner ses moustaches.
— On est proches, murmura Lino.
Au bout de la rue, la maison aux volets bleus se dessinait. Une lanterne était posée sur la marche, mais la lumière semblait faible, comme fatiguée. Et, chose étrange, la porte n'avait aucune décoration. Pas de citrouille, pas de guirlande, rien.
— Peut-être qu'elle a oublié Halloween, chuchota Malo.
— Ou qu'elle attend une étoile, répondit Lino en serrant l'enveloppe.
Ils s'approchèrent. Le portail grinça comme un vieux violon.
— Tu veux qu'on vienne avec toi ? demanda Zoé.
Lino hésita. Sa mission était simple, mais son cœur battait un peu plus vite, comme un tambour minuscule.
— Oui, mais… on reste polis. On ne fait pas les monstres.
— Même pas un petit “bouh” ? protesta Malo.
— Un “bouh” intérieur, dit Zoé. Dans ta tête. Comme ça, personne n'a peur et toi, tu es satisfait.
— D'accord, soupira Malo. Bouh intérieur.
Ils montèrent les trois marches. Lino inspira profondément, puis frappa doucement.
Toc toc toc.
La maison resta silencieuse une seconde. Deux secondes. Puis un bruit : comme un léger frottement, une chaise qu'on tire.
La porte s'entrouvrit.
Chapitre 3 — La porte aux volets bleus
Une paire d'yeux clairs apparut, derrière des lunettes rondes. Madame Perrette avait un châle violet et des chaussons rayés. Elle regarda les enfants déguisés avec une expression très attentive, comme si elle lisait un livre.
— Oh… bonsoir, dit-elle. Vous êtes… un sorcier-lapin, une momie-renarde, et un vampire-hérisson.
Malo s'inclina, ce qui fit tomber une de ses dents en plastique. Elle pendouilla tristement.
— Bonsoir, madame, dit Lino. Je m'appelle Lino. On vient pour Halloween… et j'ai une mission.
— Une mission ? répéta Madame Perrette, intéressée. Entrez donc un instant. Il fait frais.
Lino recula d'un pas, surpris.
— On peut… entrer ?
— Bien sûr, dit-elle. La règle ici, c'est : on demande, on respecte, et on essuie ses pattes sur le paillasson. Même les sorciers-lapins.
Zoé souffla à Lino, discrètement :
— Elle est formidable.
Ils essuyèrent leurs pattes avec application. Le salon était chaleureux : une couverture tricotée sur un fauteuil, une théière qui fumait, et des petites décorations d'Halloween posées sur une étagère… mais pas accrochées, comme si elles attendaient le bon moment.
Au centre de la table basse, il y avait un cadre photo. Une photo de Madame Perrette plus jeune, souriante, tenant une guirlande d'étoiles en papier. À côté, une boîte de biscuits ouverte.
— Servez-vous, dit Madame Perrette. Et racontez-moi votre mission.
Lino sortit l'enveloppe.
— Ma maman m'a demandé de coller une étoile sur votre porte. C'est un signal. Ça veut dire qu'on pense à vous et qu'on passe dire bonsoir.
Madame Perrette cligna des yeux, et son visage se fit très doux.
— Une étoile… Comme celles que je faisais avant.
Elle prit une inspiration, puis reprit, un peu gênée :
— J'ai… rangé mes décorations cet après-midi. J'ai voulu les accrocher, mais j'ai eu mal au bras. Alors j'ai tout reposé. Je me suis dit que ce n'était pas grave. Pourtant… Halloween sans un petit signe, ça fait drôle.
Malo avala un biscuit et marmonna, la bouche pleine :
— C'est très grave.
Zoé lui donna un petit coup de coude.
— C'est… très important, corrigea Malo, en ravalant son sérieux.
Lino sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Sa mission avait un sens. Ce n'était pas juste “coller une étoile”. C'était apporter une lumière, même petite.
— Est-ce que je peux la coller ? demanda Lino. Et… vous voulez qu'elle soit où ?
Madame Perrette sourit.
— Bien droite, au milieu, à hauteur des yeux. Une étoile fière.
— Comme un chevalier ? demanda Lino.
— Comme un chevalier, confirma-t-elle.
Ils se dirigèrent vers la porte. Lino prit l'étoile. Ses pattes tremblaient légèrement. Il la posa, puis la retira, pas satisfaite : elle penchait un tout petit peu, comme si l'étoile avait décidé de faire une sieste.
— Attends, je recommence, murmura Lino.
Il la positionna avec une précision de chirurgien… enfin, de lapin très motivé. Zoé reculait, les yeux plissés, comme une experte en alignement. Malo, lui, tirait la langue en se concentrant, ce qui donnait au vampire un air de caméléon.
— Là, dit Zoé.
Lino appuya doucement. L'étoile se fixa. Elle accrocha la lumière de la lanterne et la renvoya en éclat doré.
Madame Perrette posa une main sur son cœur.
— Merci, Lino. C'est… simple, mais ça change tout.
À ce moment-là, un bruit étrange résonna dans le couloir. Un “clac”, puis un petit “froufrou”, comme des papiers qui glissent.
Malo se raidit.
— Euh… c'était quoi, ça ?
Madame Perrette haussa les épaules, mais ses yeux pétillaient.
— Oh. Probablement mon chat.
— Vous avez un chat ? demanda Zoé.
— J'ai un chat… et il se prend pour un fantôme, répondit Madame Perrette. Il adore apparaître au mauvais moment.
Comme si le chat avait entendu, une silhouette blanche passa derrière eux, rapide, silencieuse. Lino sursauta. Zoé attrapa la manche de sa momie. Malo fit son “bouh intérieur” si fort qu'on aurait presque pu l'entendre.
La silhouette s'arrêta. Deux yeux brillèrent dans l'ombre.
Puis… un éternuement minuscule retentit.
— Atchoum.
Un chat blanc sortit, portant… un petit drap troué, noué autour du cou comme une cape.
— Je vous présente Nuage, dit Madame Perrette, très fière. Il fait peur, non ?
Nuage bâilla, complètement pas effrayant. Lino éclata de rire, soulagé.
— Il fait surtout… très sérieux.
Nuage se frotta contre la jambe de Madame Perrette, puis fixa l'étoile sur la porte avec une attention suspecte, comme s'il voulait la voler pour la cacher sous le canapé.
— Nuage adore les choses brillantes, avertit Madame Perrette. Gardez un œil sur votre étoile… ou je la retrouverai dans sa gamelle.
Ils rirent tous ensemble. Dehors, le vent souffla, mais la maison semblait encore plus chaude.
Puis, Madame Perrette baissa la voix.
— Puisque vous êtes là… j'ai un petit mystère pour vous.
Lino sentit son cœur refaire un saut.
— Un mystère ?
Madame Perrette hocha la tête.
— Ma lanterne ne tient pas allumée. Je l'allume, elle brille… et hop, elle s'éteint. Comme si quelqu'un soufflait dessus. Pourtant, je suis seule.
Malo ouvrit grand les yeux.
— Un fantôme ?
Zoé répondit calmement :
— Ou un courant d'air. Les courants d'air sont des fantômes qui n'assument pas.
Madame Perrette sourit.
— Vous voulez bien m'aider à comprendre ? Je vous promets : pas de danger. Juste des frissons doux.
Lino regarda l'étoile sur la porte. Une mission en appelait parfois une autre.
— On vous aide, dit-il. Avec respect. Et… avec un peu de courage.
Chapitre 4 — Le fantôme du courant d'air
Madame Perrette posa la lanterne sur la table du salon. Elle avait une vitre un peu poussiéreuse, des motifs de feuilles et une poignée en cuivre. À l'intérieur, une bougie LED clignotait faiblement, comme une luciole timide.
— Regardez, dit-elle.
Elle appuya sur un petit bouton. La lumière s'alluma, vive, puis… trois secondes plus tard, elle baissa, clignota, et s'éteignit.
— Voilà, soupira Madame Perrette. On dirait qu'elle a peur de moi.
Malo se pencha.
— Peut-être qu'elle a peur des vampires-hérissons.
— C'est possible, admit Madame Perrette. Ils ont une réputation.
Zoé inspecta la lanterne sans la toucher, prudente.
— Est-ce qu'elle s'éteint toujours pareil ? Comme si on soufflait ? Ou comme si on coupait ?
Madame Perrette réfléchit.
— Comme si on soufflait. Il y a même un petit “pff” parfois. Enfin… j'ai l'impression.
Lino se concentra. Il avait des oreilles de lapin très utiles, surtout quand il fallait écouter des choses presque invisibles. Il se pencha près de la lanterne, la ralluma, et attendit.
La lumière brilla… puis un souffle léger traversa la pièce. Une mèche de châle bougea. La flamme imaginaire sembla vaciller. Et la lanterne s'éteignit.
— Je l'ai senti, dit Lino. Un courant d'air. Ça vient de… par là.
Il pointa une porte entrouverte, celle du couloir. Nuage s'y glissa comme un petit fantôme, son drap flottant derrière lui.
— Nuage mène l'enquête, annonça Zoé.
Ils suivirent le chat jusqu'au couloir. Là, l'air était plus frais. Une fenêtre était fermée, pourtant une brise passait.
Malo prit une voix de détective.
— Indice numéro un : ça souffle sans fenêtre ouverte. Indice numéro deux : c'est Halloween. Conclusion : c'est forcément… un esprit.
Zoé leva les yeux au ciel.
— Conclusion alternative : il y a une petite fuite d'air quelque part.
Lino posa sa patte sur le mur, sentit un frisson d'air le long de ses poils. Il s'approcha d'un placard.
— Ça vient d'ici.
Madame Perrette parut surprise.
— Ce placard ? Il est vieux. Je n'y vais presque jamais. Il grince.
— Les placards grincent toujours, dit Malo. C'est leur sport.
Madame Perrette ouvrit doucement. Le placard révéla… une montagne de décorations rangées dans des boîtes : guirlandes, bougies, petits squelettes en plastique, et, tout au fond, un vieux carton entrouvert.
Un petit “pff” se fit entendre.
Zoé s'accroupit.
— Le carton bouge.
Nuage éternua encore.
— Atchoum.
Lino tendit l'oreille. Un souffle régulier sortait du carton, comme une respiration.
— On dirait… une pompe ? murmura-t-il.
Malo recula d'un pas, très digne.
— Ou un mini-dragon.
— Un mini-dragon qui fait “pff pff”, oui, répondit Zoé.
Madame Perrette prit le carton avec précaution et l'ouvrit. À l'intérieur, il y avait un petit appareil : une vieille décoration d'Halloween, un fantôme en tissu qui gonflait et se dégonflait grâce à un ventilateur minuscule.
Le ventilateur soufflait… et soufflait pile dans le couloir. Il n'avait plus sa place, plus son support. Il envoyait l'air comme un petit sèche-cheveux têtu.
— Oh ! s'exclama Madame Perrette. Je l'avais oublié. C'était mon “fantôme qui respire”.
Le fantôme se gonfla, fit “pff”, se dégonfla. Son visage cousu avait l'air très concentré, comme s'il faisait du sport.
Malo pencha la tête.
— Donc… le fantôme, c'était un fantôme.
Zoé sourit.
— Oui, mais un fantôme électrique et innocent.
Lino rit.
— Et c'est lui qui soufflait sur la lanterne !
Madame Perrette hocha la tête, amusée.
— Je l'avais rangé n'importe comment. Il a dû se rallumer tout seul quand j'ai branché la multiprise pour la théière. Il a soufflé dans le couloir… et ma pauvre lanterne n'a pas tenu le coup.
Elle débrancha le petit ventilateur. Le “pff” s'arrêta. Le couloir sembla soudain calme, comme si la maison retenait son souffle.
— Mystère résolu, déclara Zoé.
Malo prit une pose héroïque.
— Encore une enquête réussie par le vampire-hérisson et son équipe.
— Et par Nuage, dit Lino en caressant doucement le chat. Merci, fantôme à moustaches.
Nuage se laissa faire, puis tenta de mordre l'étoile autocollante… qui n'était pas là. Il avait l'air vexé.
Madame Perrette reposa le fantôme dans le carton, cette fois bien fermé.
— Vous savez, dit-elle, je n'ai pas accroché mes décorations parce que je me suis sentie un peu… seule. Mais vous êtes là, et votre étoile est sur ma porte. Alors, j'ai une idée.
Elle les regarda, malicieuse.
— Et si on décorait ensemble ? Pas tout, juste un petit coin. Quelque chose de simple. Et respectueux de ma fatigue.
Lino sentit un élan de joie. Une mission qui se transforme en moment partagé : ça ressemblait à une étoile qui grandit.
— Oui ! dit-il. On peut faire ça.
Zoé ajouta :
— On fait une décoration qui ne tombe pas, qui ne fait pas peur trop fort, et qui ne mange personne.
Malo protesta :
— Même pas un petit ?
— Personne, répéta Zoé.
Malo soupira.
— Halloween est cruelle.
Chapitre 5 — Une étoile, trois amis, et un chat fantôme
Ils choisirent des décorations légères : une guirlande de petites chauves-souris en papier, un ruban orange, et deux mini-citrouilles en feutrine. Madame Perrette proposa une règle :
— On ne colle rien sans demander, on ne déplace rien sans prévenir. Ici, chaque objet a son coin et son histoire.
Lino approuva. Ça lui rappelait sa maman : le respect, ce n'était pas seulement pour les personnes, mais aussi pour leur maison, leurs habitudes, leur rythme.
Zoé accrocha la guirlande au-dessus de la fenêtre du salon, en utilisant des pinces en bois, pour ne pas abîmer le mur.
— Pinces : zéro trou, cent pour cent élégant, annonça-t-elle.
Malo s'occupa du ruban orange. Il voulut faire un énorme nœud dramatique, mais ses piquants coinçaient tout.
— Mes piquants sont anti-nœuds, grogna-t-il. C'est un complot.
Lino l'aida, patient. Ensemble, ils réussirent un joli nœud, pas trop gros, posé sur le dossier du fauteuil.
— Voilà, dit Lino. Un nœud qui respecte le fauteuil.
Madame Perrette applaudit doucement.
Nuage, lui, essayait de se glisser dans chaque boîte. Dès qu'il voyait un truc brillant, il se transformait en aimant.
— Nuage, non, dit Madame Perrette. Pas la guirlande d'étoiles.
À ce mot, Lino se figea.
— Une guirlande d'étoiles ?
Madame Perrette sortit une enveloppe de papier kraft. À l'intérieur : des étoiles en papier, pliées avec soin, un peu jaunies mais toujours belles.
— Je les faisais avec mon mari, dit-elle simplement. On les accrochait au-dessus de la table, et on disait : “Une étoile pour chaque visiteur.”
Un silence doux s'installa, pas triste, plutôt respectueux. Comme quand on écoute une musique lente.
Zoé demanda, tout bas :
— Vous voulez en accrocher une ?
Madame Perrette regarda la table, puis la porte, puis l'étoile autocollante dehors.
— Oui… mais pas toutes. Juste une. Pour ce soir.
Lino sentit sa mission se compléter, comme une phrase qui trouve sa fin.
— Je peux vous aider ? demanda-t-il.
Madame Perrette hocha la tête. Ensemble, ils choisirent une étoile en papier, la moins abîmée. Ils la suspendirent à un fil fin au-dessus de la table de cuisine.
Quand ils eurent terminé, l'étoile tournoya lentement, prise dans un souffle très léger. Cette fois, ce souffle n'éteignait rien : il faisait danser la lumière.
— Elle a l'air contente, dit Malo.
— Comme nous, répondit Lino.
Ils retournèrent dans le salon. Madame Perrette ralluma la lanterne. Cette fois, elle resta allumée, stable, chaleureuse.
— Victoire ! s'exclama Malo. Le courant d'air a été vaincu !
— Avec respect, corrigea Zoé.
— Avec respect, répéta Malo, un peu déçu que “vaincu” soit moins héroïque. Mais ça sonne bien.
Madame Perrette leur servit un chocolat chaud. Pour Nuage, elle versa un peu de lait dans une soucoupe.
— Attention, dit Malo en regardant le chat, il est déguisé en fantôme. Il pourrait hanter le lait.
Nuage lapa tranquillement, puis leva la tête, une moustache blanche.
— Le fantôme boit le lait, constata Zoé. Terrifiant.
Ils rirent. La maison semblait plus grande, maintenant qu'elle était remplie de voix.
Puis, au dehors, on entendit des enfants passer, crier “des bonbons ou un sort !”, courir, rire. Halloween battait son plein.
Lino regarda l'heure. Il ne voulait pas partir sans faire ce pour quoi l'étoile avait été pensée : passer dire bonsoir.
— Madame Perrette, dit-il, on doit continuer la tournée… mais on repassera demain, si vous voulez. Pour dire bonjour, cette fois.
Madame Perrette sourit, émue.
— J'aimerais beaucoup. Et merci, vraiment. Votre étoile… et votre présence.
Zoé se leva.
— On peut faire une dernière chose avant de partir ?
— Laquelle ? demanda Madame Perrette.
Zoé pointa du museau la table de la cuisine. Entre les boîtes, les tasses et les décorations, ça commençait à ressembler à un petit champ de bataille joyeux.
— On range la table. Comme ça, demain, vous serez tranquille.
Malo ouvrit grand les yeux.
— Ranger… pendant Halloween ?
— Ça s'appelle un sort très puissant, répondit Zoé.
Lino approuva immédiatement.
— Oui. On range. Ensemble.
Madame Perrette protesta un peu, par politesse.
— Oh, vous n'êtes pas obligés…
— Si, dit Lino. C'est notre manière de vous remercier de nous avoir accueillis. Et… c'est respectueux.
Madame Perrette les regarda, puis acquiesça.
— Dans ce cas… je vous laisse faire. Mais attention : la boîte des étoiles, c'est fragile.
— On la traite comme un trésor, promit Lino.
Chapitre 6 — La table rangée et la nuit qui sourit
Ils se mirent au travail. Zoé empilait les tasses, Malo repliait le ruban orange avec une concentration comique, la langue sortie, et Lino rassemblait les boîtes de décorations en les remettant dans le placard, bien alignées.
— Tu vois, dit Zoé, c'est comme coller une étoile : si c'est de travers, ça se remarque.
— Je fais une ligne droite, annonça Lino en plaçant les boîtes comme des livres.
Malo souleva une pile de serviettes.
— Je suis le vampire… du pliage.
— C'est la première fois que j'entends ça, dit Zoé. Et j'espère la dernière.
Nuage, lui, participa à sa façon : il poussa un biscuit tombé sous la table avec sa patte, puis s'assit dessus comme s'il l'avait “rangé”.
— Bravo, Nuage, dit Madame Perrette. Tu ranges en… t'asseyant sur le désordre.
Nuage cligna des yeux, très fier de sa méthode.
Quand tout fut terminé, la table de la cuisine était nette : les tasses lavées et posées à sécher, les biscuits refermés, les étoiles en papier remises dans leur enveloppe, sauf celle qui dansait encore au-dessus, paisible. La lanterne brillait sur la marche. Et, sur la porte aux volets bleus, l'étoile autocollante étincelait, bien droite, comme un petit “bonsoir” accroché au monde.
Lino contempla le résultat et sentit une chaleur douce, plus forte que n'importe quel frisson.
— Mission accomplie, dit-il.
Madame Perrette s'approcha, posa une main sur l'épaule de Lino.
— Oui. Et plus que ça. Vous m'avez offert une soirée pleine de vie.
Zoé sourit.
— Et vous, vous nous avez offert des biscuits. C'est un échange équilibré.
Malo ajouta :
— Et une enquête. J'adore les enquêtes. Surtout quand le monstre est une prise électrique.
Ils rirent encore. Puis il fut temps de partir.
Sur le pas de la porte, Lino se retourna.
— Bonne nuit, Madame Perrette. Et… joyeux Halloween.
— Joyeux Halloween, mes chers, répondit-elle. Et merci d'avoir frappé avant d'entrer. Le respect, ça fait briller les étoiles.
Lino descendit les marches avec ses amis. Le quartier était toujours rempli de rires et de lanternes, mais la brume paraissait moins grise, presque argentée.
Malo chuchota :
— Tu sais… ta mission, elle était classe.
Zoé acquiesça.
— Une étoile, c'est petit. Mais ça peut guider.
Lino serra son sac de bonbons. Il sentait les caramels, la pomme d'amour et… quelque chose d'autre : la satisfaction simple d'avoir fait les choses correctement.
Dans son dos, la porte se referma doucement. Une lumière chaude filtrait encore. Et, au-dessus de la table de Madame Perrette, une étoile en papier tournait lentement, comme si la nuit, elle aussi, avait décidé de sourire.