La lanterne d'ambre
Dans la vallée des Ombres Douces, la nuit d'Halloween sentait la pomme cuite et la fumée de bois. Le vent faisait chuchoter les feuilles. Des citrouilles creusées souriaient, alignées sur les murets de pierres, avec des dents trop grandes.
Au milieu de tout ça, Lumos battit ses ailes en frissonnant. C'était un petit dragon aux écailles couleur de miel. Il aimait apprendre. Il notait tout dans un carnet fait de feuilles d'érable pressées. Nœuds marins, noms de champignons, secrets de brume… Il adorait comprendre comment les choses fonctionnent.
Ce soir-là, le Conseil des Nocturnes lui avait confié une mission: tenir la Grande Lanterne d'Ambre pendant la procession. Tenir, rien que ça. La lanterne était lourde et ancienne. Son verre gravé lançait des reflets dorés, comme de petits soleils piégés. Elle devait rester allumée jusqu'à la dernière chanson, sinon la fête perdrait son courage.
Lumos l'observa sous tous les angles. Il essuya le verre avec sa queue. Il mesura la poignée, compta les vis, souffla une micro-braise pour tester la chaleur. Il avait peur de lâcher. Ses griffes étaient fines, mais parfois maladroites.
— Tu peux le faire, dit-il tout bas pour se rassurer. Tiens droit. Respire doucement. Pas d'éternuement de feu.
Il s'exerça. Pas longtemps. La lanterne vacilla. Il la rattrapa de justesse. Son cœur batifolait. Une luciole vint se poser sur sa corne.
— D'accord, dit-il. J'ai besoin d'un plan. D'un truc. D'une idée brillante. Ou d'un bon lit pour réfléchir.
Il plia son carnet et prit la direction du coin dodo de la bibliothèque de nuit. Là-bas, on pense mieux entre les coussins.
Le coin dodo de la bibliothèque
La bibliothèque de nuit était creusée dans un vieux tronc. Les écorces faisaient des rayons. Les livres sentaient la mousse et la confiture de mûre. Au fond, derrière un rideau de lierre, il y avait le coin dodo: un tapis moelleux, des couvertures brodées de petites étoiles, un mobile de plumes, et des oreillers si doux que même les chauves-souris s'y endormaient le ventre plein.
Lumos poussa le rideau. Des ronflements discrets montaient, comme un feu qui chante. Quelqu'un dormait là, caché sous un tas de coussins. Deux oreilles pointues dépassaient, avec une touffe de mousse dessus.
— Allô? murmura Lumos. Le coin dodo est ouvert?
Le tas de coussins se tortilla. Un minuscule lutin en sortit, avec des lunettes rondes énormes et une ceinture lourde de petits outils. Il bâilla si grand qu'on aurait pu y cacher trois noisettes.
— Salut, fit le lutin en frottant ses yeux. Je m'appelle Pistil. J'invente quand je dors. Enfin… parfois je dors quand j'invente.
Lumos rougit un peu, ce qui fit briller ses écailles.
— Je suis Lumos. J'ai une mission ce soir. Tenir la Grande Lanterne d'Ambre. Je veux que ça marche. Mais elle glisse, elle tire, elle me fait trembler.
Pistil cligna des yeux. Son regard devenait déjà vif.
— Une prise? Un harnais? Un bras articulé? Une poignée à ressorts? Un… appuie-lanterne! Attends-moi.
Il farfouilla sous les coussins et en sortit une bande de cuir, deux rubans orange et noir, et un petit levier en bois de bouleau. Il ajouta un coussinet en laine pour amortir les secousses.
— Voilà, dit-il, très fier. Le Porte-Flamme Confort de Pistil. Tu passes la patte ici, tu serres le ruban là, et tu clipses la lanterne sur ce cran. Si tu as peur, tu penses à ton coussinet. Le coussinet aime tout le monde.
Lumos essaya. La bande épousait sa patte. Les rubans lui chatouillaient l'aile. Le cran de bois fit un clic rassurant.
— Oh, souffla-t-il. Ça tient! Tu es un génie.
— Je sais, répondit Pistil en tirant sur ses bretelles. Mais je ne dis rien. C'est un secret. Allez, on va tester dans le jardin aux chuchotis. Quand le vent parle, on sait si l'invention écoute.
Ils quittèrent le coin dodo. Le mobile de plumes continua de frémir, comme s'il les encourageait.
Le petit inventeur et ses trucs
Dehors, la nuit posait ses doigts frais sur la peau. Le jardin aux chuchotis était plein d'herbes hautes, d'araignées patientes et de lanternes en citrouille. Les pierres racontaient des histoires quand on marchait dessus. Plic, ploc, clac. Lumos s'appliqua. Il tenait la lanterne attachée au Porte-Flamme Confort. Pistil marchait à côté, un carnet minuscule en main.
— Ne bouge plus, ordonna le lutin. Maintenant, marche normalement. Maintenant, plus vite. Maintenant, saute. Non, ne saute pas, la flamme a peur des montagnes russes.
Lumos obéit. La lanterne restait droite. La lueur dorée lui chauffait la patte sans la brûler. Il sourit, soulagé. Une chouette hulula dans le haut du ciel.
— Tu vois? dit Pistil. L'invention écoute.
Un frisson passa dans l'herbe. Les chuchotis changèrent de sens. Une silhouette se dessina, un peu de travers, au bout de l'allée. Grande. Trop grande. Drapée de capes sombres. La tête coiffée d'un chapeau mou, très mou, qui bougeait comme une chose vivante.
— Gnnn, fit Lumos, sans être sûr que c'était un mot.
— Probablement un habitant pressé, dit Pistil en plissant ses yeux. Ou un déguisement sans propriétaire.
La silhouette se pencha, se redressa, fit un pas. Un ruban rayé entourait sa taille, noué à la hâte. La lanterne de Lumos fit danser l'ombre. Son cœur passa en flamenco.
— Bonsoir? lança le dragon, avec la politesse de quelqu'un qui espère que la politesse empêche les problèmes.
Aucune réponse. Seule la brise répondit: chhiiif, chhhhaaaf. La silhouette avança encore. Lumos recula. Pistil tira son mètre ruban, comme si un mètre pouvait mesurer la peur.
— Pas un fantôme, chuchota-t-il pour se rassurer. Trop de plis. Trop de chapeaux.
La silhouette trébucha sur une racine, lâcha un grognement de tissus, puis s'arrêta. Elle semblait retenir son souffle. Lumos eut envie d'être courageux. Il serra la lanterne et parla bien fort.
— Nous allons à la procession. Si vous êtes perdu, suivez notre lumière.
La silhouette resta immobile. Elle n'était peut-être qu'un étrange tas de manteaux pris dans le vent. Les deux amis la contournèrent, en marchant près l'un de l'autre. Un bruit de clochette tinta, loin. Halloween continuait, quelque part, avec des rires et des chants.
— Ce n'était rien, souffla Pistil. Ou quelque chose de simple déguisé en compliqué.
Lumos voulut le croire, mais ses ailes tremblaient encore.
Le fantôme aux rubans
La procession commença au pied de la vieille souche. Des guirlandes de feuilles s'allumaient comme des braises. Des silhouettes dansantes se mêlaient au brouillard. Lumos prit sa place, au centre. Il tenait la Grande Lanterne d'Ambre, accroché par le Porte-Flamme Confort de Pistil. Il inspirait, il expirait. Il comptait jusqu'à huit, comme dans son carnet.
Les chants se levèrent, doux et étrangement rassurants. Les passants reconnaissaient la lueur, saluaient. Des chauves-souris dessinaient des arabesques au-dessus d'eux. Un vent malin se faufila entre les capes, voulut s'amuser avec la flamme. La lanterne vacilla. Lumos raffermit sa patte, bien droite. Le coussinet lui envoya tout son amour.
— Courage! cria Pistil, qui marchait en trottant à sa hauteur. Tu es un roc. Tu es un rocher. Tu es un rocher avec une flamme, mais un rocher quand même!
Lumos rit malgré lui. La flamme, touchée, se calma. La procession traversa une clairière. Et soudain, la grande silhouette aperçue dans le jardin surgit au bord du chemin. Elle bloquait la route, immobile, coiffée de ce chapeau immense. Le ruban rayé autour de sa taille tirait, tendu comme une corde.
La foule chuchota. Certains pas ralentirent. La flamme de la lanterne fit briller quelque chose qui cliquetait derrière les tissus.
— Reste derrière moi, dit Pistil. Ou devant, non, derrière. Non… près. Reste près.
Le silence devint épais. Lumos fit un pas. Puis un autre. Il leva la lanterne. Sa lueur dorée glissa sur le ruban rayé. À cet instant, le nœud du ruban se desserra. Un bout lâcha. Le ruban se détacha, fouettant l'air comme un serpent fatigué. Les capes se délièrent, les chapeaux s'effondrèrent, tout le tas se dévala au sol avec un froufrou gigantesque.
Au milieu des tissus, une petite machine rouillée se retrouva à nu: une sorte de marche-lanterne à roues, avec des tiges, des ressorts et un crochet pour tenir une lampe. Un petit drapeau portait un nom écrit à l'encre: Pistil.
— Oups, fit le lutin, très petit tout à coup.
Tous les yeux se posèrent sur lui. Il leva les mains, coupable et penaud.
— C'était un essai… dit-il. Un robot-porteur de lumière pour les soirs de pluie. Le vent lui a mis des capes et un chapeau. Ça a fait… ça. Je n'ai pas osé le récupérer. J'ai attaché avec un ruban. C'était du bricolage sous pression.
Le ruban détaché pendait mollement sur l'herbe. Lumos sentit son ventre se détendre. La peur coulait comme du thé trop infusé qu'on jette dans l'évier.
— Ce n'était donc que ton invention déguisée, dit-il en souriant. Pas un fantôme. Juste un tas de vêtements mal noués.
Pistil rougit jusque derrière ses oreilles de mousse.
— Je suis désolé d'avoir fait peur, murmura-t-il. Ma machine était mal réglée.
Lumos se tourna vers la foule. Il leva bien haut la Grande Lanterne d'Ambre.
— Tout va bien! appela-t-il. Ce n'était qu'un bricolage timide. Continuons la fête. Et… si quelqu'un a froid, venez près de la lumière.
Le chemin s'ouvrit, soulagé. On rit, un peu gêné, puis pour de vrai. La procession repartit, plus légère. Le ruban dénoué resta là, comme un serpent qui aurait changé de peau. L'histoire s'était éclaircie parce qu'un simple ruban s'était détaché.
La ronde de lumière
La suite fut douce. Lumos marchait, fier et concentré. Sa patte tenait bon, portée par le Porte-Flamme Confort. La flamme avait retrouvé son rythme. Elle clignait comme un œil qui dit bonsoir.
À chaque pas, Lumos offrait un peu de chaleur. Il s'arrêtait près d'un hérisson gelé sous un masque trop grand. Il réchauffa un bol de soupe de courge posé sur une souche, juste assez pour que la vapeur danse. Il éclaira un sentier où des fourmis nocturnes portaient des miettes de tarte, à la queue leu leu. Il partagea sa lumière avec un renard argenté qui jouait, maladroit, avec un sac de marrons.
— Tu es gentil, lui dit le renard, la truffe brillante. Tu partages même ta lumière.
— Elle n'est pas qu'à moi, répondit Lumos. Elle est à tout le monde, ce soir.
Pistil trottinait, réparant au passage son robot un peu honteux. Il serrait des vis avec ses dents, il modulait des ressorts, il riait quand un écureuil essayait de lui voler une rondelle métallique.
— Pas comestible, annonça-t-il. C'est croustillant, mais pas nourrissant.
Quand la procession arriva près du lac, la lune posa une route d'argent sur l'eau. Les lucioles dessinèrent des ponts invisibles. La ronde commença. On fit tourner les lanternes comme des planètes. Chaque cercle de lumière touchait le cercle voisin. Lumos sentit son souffle s'accorder au chant. Il ne tremblait plus. Il tenait.
— Tu tiens, jura Pistil, ému. Tu tiens comme un arbre. Comme un phare. Comme un phare avec des ailes, d'accord, mais un phare de confiance.
Lumos rit à nouveau. Son rire fit des bulles dans sa gorge. Il se souvint de son carnet, du coin dodo, du ruban qui s'était détaché, de la peur qui était partie avec lui. Il se dit qu'il avait appris ce soir-là que beaucoup de mystères s'expliquent si on regarde bien. Et que la lumière grandit quand on la partage.
La ronde se termina par une berceuse, douce comme une laine posée sur les oreilles. Même les chauves-souris bâillèrent. On rentra en file, en laissant des traces de pied comme des virgules dans la poussière.
Un appel au clair de lune
La bibliothèque de nuit les accueillit avec un soupir heureux. Dans le coin dodo, les coussins attendaient, serrés comme des camarades qui se tiennent par la main. Lumos posa la Grande Lanterne d'Ambre sur un tabouret. Elle ronronna encore, comme une braise sage.
— Tu as réussi, dit Pistil en s'affalant dans la couette. Tu as tenu du début à la fin. Quand tu veux, je te fabrique un Porte-Flamme Deluxe, avec option anti-ventilation.
— Celui-ci est parfait, répondit Lumos, en caressant le coussinet qui lui avait sauvé les nerfs. Merci, Pistil. Sans toi, j'aurais tremblé tout le long.
Pistil fit la moue.
— Sans toi, mon robot serait encore déguisé en fantôme idiot, dit-il. Tu as dénoué la peur avec ta lumière. Chacun fait sa part.
Lumos hocha la tête. Il pensa à tout ce qu'il avait appris. Que la politesse n'empêche pas toujours les problèmes, mais aide à les traverser. Que les rubans tiennent, et parfois c'est bien quand ils se détachent. Que les inventions n'aiment pas les chapeaux trop mous. Que tenir, ce n'est pas serrer fort: c'est respirer avec ce qu'on garde.
Il s'allongea dans les coussins. Le mobile de plumes tournait doucement, en murmurant. Les ombres dansaient au plafond comme des chats sages. Pistil sortit un coquillage translucide de sa poche, bombé et rayé de bleu.
— C'est quoi? demanda Lumos, intrigué.
— Un escargophone, dit Pistil, fier. Ça appelle les feux follets quand on souffle dedans. Ou le comité des lanternes. Ou la fanfare des bulbes. On peut même laisser un message avec un petit sifflement. Tu veux dire quelque chose?
Lumos se redressa. Il inspira. Il pensa aux yeux qui s'étaient posés sur sa lumière, aux pattes refroidies qu'il avait réchauffées, à Pistil qui s'excusait en riant. À la cordelette qui avait lâché et à la peur qui s'était vidée.
— Oui, dit-il. Je veux.
Il porta l'escargophone à sa bouche et souffla. Un son clair remplit la pièce, comme une goutte qui tombe dans un lac et fait mille cercles. Les lucioles du mobile s'arrêtèrent pour écouter.
— Ici Lumos, dit-il d'une voix tranquille. La Grande Lanterne est rentrée. La nuit est douce. Si vous avez encore besoin de lumière, venez au coin dodo. On en a pour tout le monde. Bonne nuit.
Le coquillage vibra, heureux, puis s'endormit entre deux oreillers. Pistil fit un clin d'œil.
— Bel appel, dit-il. Simple. Bien joué.
Lumos ferma les yeux. Dehors, la vapeur des citrouilles se mêlait à la brume. Dedans, le coin dodo sentait la laine chaude et la pomme. Il sourit, la patte encore entourée du Porte-Flamme Confort. Sa mission s'achevait dans le calme. Et, juste avant de glisser au pays des rêves, il se souvint, avec une petite fierté tranquille, qu'il avait passé un appel.