Chapitre 1 — Le vœu de Théo
Dans sa chambre, Théo serrait le petit bracelet de son déguisement de coureur nocturne. Au lieu d'une cape, il portait un coupe-vent argenté qui scintillait comme une étoile filante. Sur sa table, une lampe citrouille clignotait doucement. Théo inspira comme avant un départ de sprint.
— Ce soir, je tiens le chrono, déclara-t-il à son reflet. Je veux être le meilleur gardien du temps de tout le quartier.
Son téléphone vibra. Message d'Inès, avec un selfie en sorcière au chapeau trop grand. « On arrive, Monsieur Chrono! » Malo envoya trois emojis fantômes et une photo de ses fausses canines de vampire. Safiya, avec sa combinaison d'enquêtrice, écrivit: « Pas de triche, j'enquête! »
Théo descendit l'escalier quatre à quatre. Sa maman ajusta son bandeau phosphorescent.
— Prêt, mon champion du tic-tac?
— Plus que prêt. Je vais être l'officiel de la Course des Lanternes.
Chaque année, le soir d'Halloween, les enfants traversaient le quartier sur un parcours décoré, en équipe. On disait que « l'équipe la plus soudée passe en premier ». Cette fois, Théo ne voulait pas courir le plus vite; il voulait garder le temps. Tenir le chrono, c'était sa mission.
On sonna. Inès entra en trébuchant sur son balai.
— Ton chapeau te cache les yeux, rit Théo.
— C'est pour faire plus mystérieux, répondit-elle, en redressant le bord d'un doigt théâtral.
Malo montra ses dents qui bougeaient un peu.
— Si je perds une canine, c'est que je grandis en vampire ou en vrai?
— Tu grandis tout court, s'amusa Safiya, l'œil attentif derrière une loupe en plastique.
Devant le portail, des guirlandes d'araignées suspendues frissonnaient au vent. Plus loin, on voyait déjà les lanternes des voisins briller comme une rivière de petits soleils.
— Allez, monsieur le chronomètre, lança Inès. On t'écoute.
Théo leva son poignet. Il avait une petite montre-chronomètre jaune. Il l'aimait. Il s'entraînait à appuyer pile au bon moment, à la seconde près.
— On fait un échauffement jusqu'à la Place des Marronniers, puis on démarre le parcours officiel. Je… je tiendrai le chrono.
— On te suit, dit Malo, un peu solennel, comme si Théo allait piloter un vaisseau.
Chapitre 2 — Le vieux boîtier à la lune
La Place des Marronniers était pleine de rires. Les parents discutaient sous des guirlandes. Le comité des fêtes, déguisé en épouvantails souriants, distribuait la carte du parcours. Il y avait des flèches fluorescentes, des défis, et la dernière étape se nommait « La Maison Grinçante » dans l'impasse des Glycines.
Théo chercha sa montre-chrono jaune dans sa poche pour vérifier qu'elle marchait bien. Il pâlit. La poche était vide.
— Euh… attendez. Je… je l'avais! balbutia-t-il, fouillant dans toutes ses poches, même dans la capuche.
— Tu l'as perdue? s'étrangla Malo, une canine faisant un petit bruit de plastique.
— Tranquille, dit Safiya. On remonte le fil. Tu l'avais chez toi?
— Oui. En sortant, je crois l'avoir rangée… ou peut-être sur la table…
Ils revinrent en courant. La lampe citrouille clignotait, moqueuse. La table était vide.
Un chuintement les fit sursauter. La porte d'à côté s'ouvrit sur Madame Agathe, la voisine, une ancienne horlogère qui sentait le thé à la bergamote. Elle portait une écharpe violette parsemée de petites lunes argentées.
— J'ai entendu « chrono », dit-elle, les yeux pétillants. À Halloween, le temps aime jouer. Parfois, il se cache.
Elle disparut une seconde et revint avec un petit boîtier en velours noir. Dessus, une lune fine était brodée.
— Ceci appartenait à mon mari, Auguste, qu'on appelait Monsieur Tic. Il chronométrait la Course des Lanternes quand vous n'étiez pas nés. Il était juste, et le temps l'aimait bien. Vous pouvez le lui confier ce soir.
Elle ouvrit le boîtier. Un chronomètre ancien, en laiton poli, dormait sur un lit de velours. Sa trotteuse rouge brillait comme une petite flamme.
— Waouh, souffla Inès. On dirait un trésor.
Théo prit l'objet avec précaution. Le métal était tiède, comme s'il avait attendu. Il appuya doucement. Tic. Tac. Tic. Tac. Mais le son n'était pas régulier. Par instants, la trotteuse semblait hésiter, comme si elle retenait son souffle.
— Il a ses caprices, sourit Madame Agathe. Il n'aime pas la triche. Il préfère quand on s'aide.
— Je m'en occupe, promit Théo. Je serai juste.
— Alors bonne course, mes petits. Et n'oubliez pas: la meilleure seconde, c'est celle qu'on prend pour les autres.
Ils ressortirent sous le ciel déjà violet. Théo sentait une responsabilité lui chauffer le poignet. Tenir ce chrono-là, ça comptait plus qu'un simple bouton.
Chapitre 3 — Brume, clochettes et ricochets
Le départ fut donné devant la Boulangerie des Douceurs. La musique de monstres rigolos flottait dans l'air, et la brume artificielle sortait d'un chaudron géant. Théo leva l'index.
— À mon signal… trois, deux, un… top!
Ils s'élancèrent, pas pour courir comme des fous, mais pour jouer le jeu à leur façon. Premier défi: traverser le « Jardin-Brume » chez les Durand, sans faire tinter les clochettes pendues aux branches.
— Facile, murmura Malo, déjà coincé par sa cape de vampire. Bon… presque facile.
Inès retenait son chapeau d'une main et son rire de l'autre. Safiya scrutait la hauteur des clochettes.
— Si on se baisse et qu'on passe sous la ficelle à quatre pattes? proposa-t-elle.
— On essaie, approuva Théo, crispant le chrono dans sa paume.
Ils se mirent à ramper comme une petite armée de chats. Une araignée en papier leur frôla l'oreille. Malo éternua.
— À tes… — Chut, fit Inès, feinte sévère.
Ils glissèrent sans bruit. À la sortie, Théo appuya: — Checkpoint un! Le temps est… topissime!
— Ça veut dire quoi? ricana Safiya.
— Ça veut dire qu'on est bien, sourit Théo. On continue.
Au deuxième défi, « Les Ricochets de Citrouille », il fallait lancer un caillou plat dans une bassine sans faire tomber la pyramide de mini-courges. Malo manqua de tout renverser, Inès rata trois fois, Safiya calculait l'angle.
— Laisse-moi essayer un p'tit, dit Théo. On décale la bassine un peu à gauche. Et on fait une rotation du poignet comme ça.
— Monsieur Chrono donne des cours, oh là là, se moqua Inès, mais gentiment.
Le caillou glissa sur l'eau, un, deux, trois touches, puis gloups. Rien ne tomba. Ils s'applaudirent en chuchotant. Tic. Tac. On sentait le chrono sourire dans la main de Théo. Chaque fois qu'ils riaient ensemble, la trotteuse filait bien droit.
Chapitre 4 — La toile, la tique et le temps étiré
Au coin du parc, une grande toile blanche barrait le chemin. Une araignée géante gonflable, avec un nœud rose, gardait le passage. Des plus petits, déguisés en squelettes fluorescents, étaient pris dans le ruban adhésif qui imitait la toile.
— On est coincés! pleurnicha une petite voix. Je dois aller chez Mémé Lila, elle donne des caramels au beurre salé!
Théo regarda sa trotteuse. La Maison Grinçante les attendait plus loin, et il rêvait de marquer un joli temps. Mais la toile capturait surtout des regards inquiets.
— On les libère, dit Safiya, déjà en train de dérouler un fil.
— Mais… le chrono, hésita Théo.
La trotteuse vibra, un tic suspendu comme une question. Théo sentit ses doigts se détendre.
— Le chrono attendra, décida-t-il. Allez, on s'y met.
Ils se mirent à démêler patiemment. Inès distrayait les petits avec son chapeau qui tombait trop bas. Malo donnait des bonbons pour faire sourire. Safiya découpait les rubans avec des ciseaux en plastique qui coupaient à peine, alors elle y allait fil par fil. Théo tirait doucement sur les nœuds, sans brusquer.
— Merci, dit le plus petit squelette, libéré, en reniflant. Tu veux un caramel? Mémé Lila en a plein.
— On passera, promit Inès.
Quand ils eurent fini, l'araignée géante se balançait joyeusement, presque contente qu'on ait réglé sa toile. Théo appuya le chrono. La trotteuse reprit son rythme, plus franc. Il crut entendre un murmure, très léger, comme un souffle dans une horloge: « Bien. »
— Tu l'as entendu? chuchota-t-il.
— Entendu quoi? demanda Malo.
— Rien, rien. On file.
Ils accélérèrent un peu. Le « Tunnel de Gousse d'Ail » chez les Martins, le « Couloir des Rires » chez les Ndiaye, le « Pont de Carton » sur les bacs à fleurs: chaque défi les rapprochait de la dernière étape. Et chaque fois, Théo annonçait les temps sur un ton de commentateur, juste pour les faire rigoler.
— Record mondial de rigolade établi, mesdames et messieurs!
— Vous l'avez entendu ici, dans le Couloir des Rires, répondait Inès, qui adorait jouer la journaliste.
Tic. Tac. Le temps n'était plus un concurrent; c'était un copain qui courait avec eux.
Chapitre 5 — La Maison Grinçante
Ils arrivèrent devant l'impasse des Glycines. La Maison Grinçante, c'était une vieille bâtisse à colombages qui appartenait à la famille Roussel. Pour Halloween, ils la transformaient en manoir de cinéma. Des bougies électriques éclairaient des ombres dansantes. La porte était entrouverte, et un panneau disait: « Entrez si vous riez encore. »
— Je vérifie notre temps, dit Théo, un peu solennel.
Le chrono clignota. Au lieu de chiffres, ce fut un mot qui apparut sur le petit cadran: ENSEMBLE.
— Heu… votre truc, il parle, tonna doucement Malo.
— Non. Il écrit, corrigea Safiya, fascinée.
La porte grinça doucement quand ils poussèrent. À l'intérieur, l'odeur de cire et de vieille bibliothèque les enveloppa comme une grande couverture chaude. Un couloir de cadres anciens menait à un salon. Une voix chaleureuse se fit entendre, avec un faux accent théâtral:
— Êtres de courage et d'entraide, approchez! Pour avancer, répondez aux énigmes du Temps.
Une horloge comtoise avec un visage peint se mit à cligner d'un œil. Un panneau à côté présentait trois énigmes:
1) Je suis là quand on s'attend, je m'allonge quand on s'ennuie, je s'envole quand on rit. Qui suis-je?
2) À minuit moins le quart, où pointe la petite aiguille?
3) Pour ouvrir la porte, partagez.
— Facile! s'écria Inès. La un: c'est le temps!
— La deux… la petite aiguille, c'est sur le onze, répondit Théo, ravi d'une question pile dans son domaine.
La comtoise hocha la tête. On entendit un discret applaudissement derrière une tenture. Safiya sourit.
— Et la trois, c'est pas une énigme, c'est une leçon, dit-elle. On partage quoi?
Une balance apparut, avec deux plateaux. À gauche, un petit sac indiquait « Vos bonbons ». À droite, un autre affichait « Pour ceux qui passent après ».
Malo serra son sac contre lui.
— Mes canines te regardent, les caramels, grogna-t-il de façon théâtrale. Mais bon… j'en mets.
Il versa une poignée de bonbons. Inès ajouta ses réglisses, Safiya des sucettes. Théo, sans hésiter, posa ses chocolats préférés. La balance s'équilibra. Un déclic retentit. Une seconde porte s'ouvrit, dans un souffle doux.
— Top, lança Théo, appuyant sur son chrono, par pure habitude.
Ils débouchèrent dans une pièce éclairée par des lanternes étoilées. Au centre, un coffre en bois était posé sur un tapis. Dessus, un ruban disait: « À l'équipe qui a compris. » Théo l'ouvrit. Il ne contenait ni or ni diamants, mais quelque chose de mieux: un ruban brodé de la phrase « Ensemble, c'est le meilleur temps ».
— On a gagné? chuchota Malo.
— On a surtout bien joué, dit Inès.
La voix chaleureuse reprit, plus proche.
— Et vous avez aidé, ajouta Monsieur Roussel, qui sortit d'une tapisserie, hilare sous un drap de fantôme. Les Roussel s'étaient cachés pour voir la réaction. Vous êtes mon équipe préférée. Prenez chacun un pin's en forme de petite montre.
Ils les épinglèrent à leurs costumes. Théo sentit le poids léger contre son cœur, comme une seconde de plus à savourer.
Chapitre 6 — Le secret de Monsieur Tic
La course finie, ils revinrent chez Madame Agathe pour rendre le précieux chronomètre. La lune, ronde et jaune, flottait au-dessus des toits, posant un halo de miel sur les tuiles. Des chats passaient comme des ombres souples.
Madame Agathe les attendait sur son perron, une tasse fumante entre les mains. Elle sourit en voyant le ruban « Ensemble, c'est le meilleur temps ».
— Ah! Monsieur Tic aurait applaudi. Alors, comment s'est passé votre voyage avec le temps?
— Il a… écrit, dit Safiya, encore étonnée.
— Et il a parfois fait des caprices, raconta Théo. Il… il vibrait quand j'hésitais.
— Le temps, ça écoute. Surtout à Halloween, murmura Madame Agathe. Auguste disait toujours: « Un chronomètre est une promesse. Pas seulement de mesurer, mais de respecter. »
— On a aidé des petits, expliqua Inès. On a aussi partagé.
Malo montra son sac allégé.
— Ça fait un drôle de vide dans mon sac, mais un drôle de plein, là, dit-il en touchant sa poitrine.
Madame Agathe rit doucement.
— C'est le meilleur genre de plein. Tenez, pour vos efforts: des pommes d'amour tièdes, posées sur un lit de cannelle.
Ils mordirent dedans avec des « mmm » satisfaits. Le caramel collait un peu aux lèvres, et la cannelle piquait juste ce qu'il fallait.
Théo posa le chronomètre sur la paume de Madame Agathe.
— Merci de nous l'avoir prêté. J'ai eu peur de mal faire. Mais… c'était comme si quelqu'un me guidait.
— Peut-être que quelqu'un l'a fait, répondit-elle en plissant les yeux, malicieuse. La nuit d'Halloween a des couloirs où l'on entend ceux qui comptent pour nous.
Elle rangea le chronomètre dans le boîtier. Avant de le fermer, elle le regarda une seconde. La trotteuse s'arrêta net, sur le douze, comme si elle saluait. Puis elle repartit, plus lente, comme un bâillement de chat.
— Il est content, je crois, dit-elle. Vous avez tenu la promesse.
Ils restèrent un instant à écouter le silence du quartier. Les lanternes se balançaient doucement, comme des lunelettes en tissu. Des éclats de rire lointains arrivaient par vagues. Un enfant déguisé en dinosaure essayait de gratter son nez sous sa tête en mousse. Le monde respirait une grande respiration de fin de fête.
— Tu sais, dit Inès à Théo, tenir le chrono, c'est vrai que ça te va bien. Mais tu as surtout su quand le lâcher.
— Et le reprendre, ajouta Safiya. C'est ça, être juste.
— Moi, j'ai juste faim encore, conclut Malo. Mais j'ai un caramel pour Mémé Lila, alors j'attends demain.
Théo sourit. Son vœu de la soirée était exaucé, mais pas comme il l'avait imaginé. Tenir un chrono, ce n'était pas seulement compter les secondes qui filent. C'était attraper celles qui comptent: un rire, une main tendue, un petit squelette libéré, un bonbon partagé.
— À l'année prochaine, marmonna-t-il en serrant son pin's. Et merci, Monsieur Tic.
Madame Agathe les accompagna du regard jusqu'au trottoir. Ils firent quelques pas, puis se retournèrent pour agiter la main. La voisine répondit d'un signe doux, referma doucement son boîtier dans un froissement de velours, puis poussa la porte pour conserver la chaleur et le parfum de cannelle. La nuit posa un doigt sur la poignée, et tout revint au calme, comme un livre qu'on ferme.
On n'entendit rien, sinon la respiration du quartier, les pas qui s'éloignent, et, posée dans la mémoire de Théo, la petite seconde qui sourit. Et au bout du chemin, la maison, l'air tiède, les parents qui demandent: « Alors? » Les yeux qui brillent répondent mieux que les mots.
Halloween pouvait dormir dans un chuchotis de rires, de bonbons et de petites promesses tenues. Il ne restait plus, derrière eux, que le reflet des lanternes, un parfum de pomme chaude et… une porte close sans bruit.