Chapitre 1 — Le garçon au bracelet d'orage
La ville d'Auréoline brillait toujours comme si quelqu'un avait frotté ses vitres avec du soleil. Des tramways silencieux glissaient sur des rails aimantés. Les toits étaient couverts de jardins suspendus. Et, au-dessus de tout, les drones municipaux faisaient de petites rondes, comme des moustiques polis.
Sur le toit du collège Galilée, Maël Vesper coinçait une mèche de cheveux noirs derrière son oreille et resserrait la sangle de son sac. Il n'était pas particulièrement grand, mais il avait une façon de se tenir droit qui donnait l'impression qu'il occupait plus d'espace. Ses yeux gris-vert avaient ce regard curieux de ceux qui vérifient deux fois avant de croire.
Au poignet, un bracelet en métal sombre pulsait doucement, comme s'il respirait.
— Maël ! Tu descends ou tu veux dormir ici ? lança Inès, sa meilleure amie, en bas de l'escalier.
— J'arrive… je finis un truc.
Il s'accroupit près d'une bouche d'aération. Un souffle tiède montait de la ville, chargé d'odeur de pluie et de pizza. Maël glissa son téléphone devant une grille : sur l'écran, une carte affichait des pics d'énergie au centre-ville.
— Encore ces pics… murmura-t-il. Toujours au même endroit.
Le bracelet vibra, impatient. Il l'avait trouvé trois mois plus tôt, dans une brocante, au fond d'une boîte marquée « Bijoux sans valeur ». L'objet avait l'air ordinaire, jusqu'à ce qu'il se serre tout seul autour de son poignet et qu'une voix synthétique, très calme, s'allume dans son oreille.
« Module ORAGE : synchronisation réussie. »
Depuis, Maël pouvait capter l'électricité ambiante, la guider, la modeler en arcs lumineux. Il n'avait pas choisi d'être spécial. Mais maintenant qu'il l'était… il essayait d'être utile.
Il descendit enfin, deux marches à la fois.
— T'avais encore ton air de “je sais un truc que personne ne sait”, se moqua Inès en marchant à côté de lui. Ça me fait peur.
— Moi aussi, répondit Maël. Et c'est ça le problème.
Ils traversèrent la cour. Au portail, un écran géant diffusait les infos locales : une présentatrice au sourire crispé parlait d'un projet controversé.
« L'entreprise NébulaCore poursuit l'installation de la Sphère Météo, un dôme capable de stabiliser le climat d'Auréoline… »
Maël ralentit.
— Un dôme… répéta-t-il.
— Oui, le truc qui va empêcher la pluie, les tempêtes, et apparemment… les mauvaises coiffures, dit Inès. Mais mon père dit que c'est surtout pour vendre de l'énergie.
Maël observa l'image : une structure transparente en construction, au-dessus du quartier central. Une demi-bulle gigantesque, maintenue par des pylônes et des anneaux.
Le bracelet vibra plus fort. Comme s'il reconnaissait quelque chose.
— On dirait que ton joujou n'aime pas les bulles, fit Inès.
— Ce n'est pas un joujou. Et il a peut-être raison.
Au même instant, les lampadaires de la rue clignotèrent tous ensemble. Un frisson électrique parcourut l'air, comme si la ville retenait son souffle.
Puis un grondement sourd, lointain, et un halo bleu apparut au-dessus des immeubles du centre.
Maël inspira.
— Inès… rentre chez toi.
— Tu vas encore jouer au héros ?
Il hésita une fraction de seconde. Puis il sourit, un sourire rapide, tendu.
— Non. Je vais réfléchir comme un héros.
Et il se mit à courir vers le halo bleu, le sac rebondissant dans son dos, tandis que le bracelet ORAGE se mettait à pulser comme un cœur de tempête.
Chapitre 2 — Un ciel en verre et des éclairs en cage
Plus Maël approchait du centre, plus l'air devenait étrange : trop sec, trop chargé, comme avant un orage… sauf qu'aucun nuage n'était visible. Les gens s'étaient arrêtés sur les trottoirs, téléphones levés, bouche ouverte.
Au-dessus de la place des Sept-Fontaines, la Sphère Météo s'était mise en marche.
Ce n'était plus une demi-bulle en chantier : un dôme complet, immense, venait de se déployer comme une fleur transparente. Un cercle de lumière courait sur sa surface, et des arcs électriques ricochaient à l'intérieur, prisonniers.
— C'est magnifique… souffla quelqu'un.
— C'est flippant, dit quelqu'un d'autre.
Maël, lui, ne regardait pas seulement avec ses yeux. Le bracelet lui envoyait des sensations : des tensions, des directions, des failles. Il sentit une pression sur ses tempes, comme si l'énergie cherchait une sortie.
Près d'une barrière de sécurité, un agent municipal s'égosillait :
— Reculez ! La zone est—
Une décharge claqua. Le sol vibra. Un lampadaire explosa en pluie d'étincelles, sans flammes, juste un flash blanc qui fit crier la foule.
Maël leva la main. L'électricité, au lieu de se disperser, se courba vers lui comme attirée par un aimant. Son bracelet se réchauffa, et il canalisa l'arc en un ruban lumineux qui s'enroula autour du lampadaire cassé, comme une attelle.
— Hé ! fit l'agent, surpris. Tu fais quoi, toi ?
— J'empêche la ville de devenir un sapin de Noël géant ! répondit Maël, essoufflé.
Il ne portait pas encore de costume officiel, juste un sweat sombre à capuche et des baskets. Mais quand l'énergie glissait autour de ses bras en veines de lumière, il avait l'air… différent. Comme un dessin de comics qui aurait pris vie.
Un écran publicitaire se ralluma, grésillant. Au milieu d'une pub pour des boissons vitaminées, un visage apparut : un homme très élégant, cheveux argentés, sourire d'une précision chirurgicale.
— Citoyens d'Auréoline, annonça-t-il. Je suis Silex Varn, directeur de NébulaCore. Un incident de calibration. Rien de plus.
« Incident », pensa Maël. Le dôme venait d'enfermer des éclairs comme des animaux en cage. Et les éclairs n'aimaient pas les cages.
Inès surgit derrière lui, hors d'haleine.
— Je t'ai dit de rentrer ! lâcha Maël, affolé.
— Et te laisser te faire griller comme une tartine ? Non merci. Je suis venue… observer. Esprit critique, tu vois.
Elle montra l'écran.
— Regarde ses yeux. Il est content.
Maël fixa Silex Varn : le sourire était trop calme. Et derrière lui, on apercevait une salle de contrôle, des consoles, et une passerelle vitrée qui traversait le vide entre deux tours de verre.
— ORAGE, tu captes ça ? murmura Maël.
Dans son oreille, la voix synthétique répondit :
« Source de surcharge : nœud principal, tour NébulaCore. Probabilité de rupture du dôme : 62%. »
— Rupture… répéta Maël.
Si le dôme explosait, l'énergie se libérerait d'un coup, comme un orage compressé. Ça frapperait la place, les immeubles, les gens.
— Bon, dit Inès en croisant les bras. Plan ?
Maël inspira. Il se força à penser. Pas juste foncer. Comprendre.
— Le dôme est alimenté par un nœud principal. Si je coupe ou rééquilibre le flux, on évite la rupture. Mais il faut atteindre la tour.
— Facile. On prend l'ascenseur et on dit bonjour, ironisa Inès.
Maël regarda les agents, les barrières, les drones. Il eut un sourire en coin.
— Ou on passe par le vieux conduit de maintenance sous la place. Mon père y bossait avant. Il m'a montré les accès… pour “au cas où”.
Inès cligna des yeux.
— Tu viens de dire “au cas où” comme si c'était normal d'avoir des tunnels secrets sous une ville.
— À Auréoline, rien n'est vraiment normal.
Un nouveau claquement électrique résonna. Le dôme scintilla, comme si sa peau se craquelait de lumière.
Maël serra les poings.
— Allez. On a une ville à protéger.
Chapitre 3 — Les tunnels, les questions, et le mensonge qui brille
Ils glissèrent derrière une fontaine, là où une plaque de maintenance était cachée sous des plantes. Maël la souleva avec un effort, aidé par un petit coup d'énergie : un déclic net, propre.
— Pas mal, murmura Inès. Tu peux aussi ouvrir les casiers du collège ?
— Un grand pouvoir implique… des tentations, répondit Maël en prenant un ton grave.
— Et une grande punition si tu me voles mes biscuits, répliqua-t-elle.
Le tunnel sentait le béton humide et le métal. Des câbles couraient le long des parois, comme des veines. Au-dessus, on entendait la place vibrer, comme un tambour lointain.
Ils avancèrent en suivant les panneaux vieux mais lisibles. Maël alluma une petite étincelle au bout de ses doigts : une luciole électrique qui éclairait juste assez.
Inès marchait en regardant tout.
— Attends… pourquoi tu es sûr que c'est la tour ? demanda-t-elle. Peut-être que c'est vraiment un incident.
Maël hocha la tête.
— Bonne question. On n'a pas de preuve, juste des signes : les pics d'énergie, la synchronisation du bracelet, le fait que Varn a l'air… trop tranquille. Mais on doit vérifier. C'est ça, l'esprit critique : pas croire, tester.
Il s'arrêta devant une armoire électrique. Le bracelet vibra comme un chien qui aurait senti une piste.
« Nœud secondaire : surcharge. »
Maël posa sa paume. Il sentit un courant déséquilibré, comme un fleuve qui se jetait dans un tuyau trop petit.
— Je peux détourner un peu d'énergie, dit-il. Pour soulager.
— Fais-le, dit Inès. Mais doucement. J'aimerais garder mes cheveux.
Maël sourit. Il ferma les yeux. Il imagina l'électricité comme une foule pressée à une sortie. Il ouvrit une “porte” ailleurs, un chemin de décharge vers des batteries de stockage municipales.
Un éclair minuscule jaillit, puis se calma. Le tunnel sembla respirer.
Au-dessus, le grondement diminua légèrement.
— Ça marche ! s'exclama Inès.
Maël rouvrit les yeux, pâle.
— Oui… mais ça ne suffira pas. Le nœud principal doit être en train de pomper comme un monstre.
Ils continuèrent. Une échelle menait à une trappe sous un bâtiment annexe de NébulaCore. Maël poussa doucement. Un souffle d'air froid arriva, parfumé au plastique neuf.
Ils se glissèrent dans un couloir impeccable, éclairé au néon. Des affiches vantant la Sphère Météo affichaient des slogans :
« Un ciel parfait, chaque jour. »
« Contrôlez la météo, contrôlez votre vie. »
Inès leva un sourcil.
— Ça fait un peu… vendeur de miracles.
Maël répondit bas :
— Et les miracles demandent toujours un prix.
Ils arrivèrent devant une grande baie vitrée. De l'autre côté : un vide vertigineux entre deux tours, traversé par une passerelle vitrée. Sous leurs pieds, la place des Sept-Fontaines ressemblait à une maquette, et le dôme brillait comme une bulle géante.
Sur la passerelle, des techniciens couraient. Au milieu, un homme en manteau clair avançait tranquillement : Silex Varn.
Maël sentit son bracelet frémir, presque furieux.
— Voilà le chef d'orchestre, souffla-t-il.
Inès se pencha contre la vitre.
— Et nous, on est deux collégiens dans un couloir interdit.
— Préados, corrigea Maël. C'est plus impressionnant.
Ils ouvrirent une porte de service qui menait à la passerelle. Une alarme discrète bip-bip-bip se déclencha aussitôt.
— Oups, dit Inès. Ton “au cas où” n'incluait pas un pass magique ?
Maël leva son poignet. Une impulsion jaillit et l'alarme se coupa net, comme si quelqu'un avait retiré ses piles.
— ORAGE a ses talents.
Ils s'engagèrent sur la passerelle vitrée. Sous eux, la ville semblait flotter. Le dôme, lui, vibrait d'un bleu plus intense.
Un technicien les aperçut.
— Hé ! Vous n'avez rien à faire ici !
Maël s'avança, mains ouvertes.
— On veut juste éviter que votre dôme explose.
— Il n'explosera pas, dit une voix douce.
Silex Varn se retourna. Ses yeux étaient d'un gris métallique, comme des pièces neuves.
— Quel courage… et quelle imprudence. Tu es le garçon au bracelet, n'est-ce pas ? Je t'attendais.
Maël sentit un froid dans le dos.
— Vous me… attendiez ?
Varn fit un pas, parfaitement à l'aise sur le verre.
— Ton module ORAGE n'est pas un hasard. Il appartient à une génération d'outils capables de… guider l'énergie d'une ville. Je veux juste m'assurer qu'il fonctionne.
Inès s'interposa, un peu tremblante mais droite.
— Donc vous provoquez une surcharge pour tester un bracelet ? C'est… nul.
Varn sourit davantage.
— Je ne “provoque” rien. J'optimise. Le dôme doit se fermer complètement et rester stable. Pour ça, il faut une clé. Et la clé… c'est toi, Maël Vesper.
Maël serra les dents. Il pensa à la foule en bas. À la place, aux familles, aux enfants. Il pensa aussi à ce que Varn venait de dire : “optimise”. Un mot brillant qui pouvait cacher une catastrophe.
— Vous parlez bien, dit Maël. Mais ça ne rend pas vos choix corrects.
Il leva le poignet. L'énergie autour de lui s'agita, comme un vent invisible.
— Je ne suis pas votre clé. Je suis la personne qui va vous arrêter.
Chapitre 4 — Le dôme se ferme, et Maël doit choisir
Varn claqua des doigts. Des drones sphériques surgirent des côtés de la passerelle, silencieux, lisses, avec un œil rouge au centre.
— Capture douce, ordonna-t-il. Je ne veux pas l'abîmer.
— Sympa, souffla Inès. Il veut juste te kidnapper avec politesse.
Les drones foncèrent. Maël tendit les bras : deux arcs électriques jaillirent, dessinant des lignes lumineuses dans l'air. Il ne cherchait pas à casser les drones, seulement à les dévier. Les arcs frappèrent le métal, et les drones furent repoussés, tournoyant comme des toupies.
La passerelle vibra légèrement.
— Maël ! cria Inès. Le verre !
— Il est renforcé ! répondit-il, même s'il n'en était pas totalement sûr.
Un drone réussit à passer et tenta de s'accrocher à son bracelet. ORAGE grésilla dans son oreille :
« Tentative de connexion externe. Contre-mesure recommandée. »
Maël inspira et relâcha une impulsion courte, comme un “non” électrique. Le drone lâcha prise et tomba en roulant sur la passerelle.
Varn, lui, ne bougeait presque pas. Il observait, intéressé, comme devant une expérience.
— Tu as du talent, Maël. Mais tu manques de vision. Un dôme qui stabilise le climat, c'est une ville sans peur.
— Une ville sans questions, surtout ! répliqua Maël. Si vous contrôlez le ciel, vous contrôlez tout.
Inès acquiesça vivement.
— Et puis, j'aime bien quand il pleut. Ça donne une excuse pour rester à lire.
Varn soupira, comme si l'humour l'ennuyait.
— La Sphère va se fermer. Maintenant.
En bas, le dôme changea. Ses anneaux se resserrèrent, et la surface devint plus épaisse, plus lumineuse, comme une peau qui se solidifie. Le halo bleu s'intensifia, et l'air autour de la passerelle crépita.
Maël sentit l'énergie tirer sur lui, comme une marée qui voudrait l'embarquer.
— Il siphonne la ville… murmura Maël. Il utilise le dôme comme une pompe.
ORAGE confirma :
« Fermeture du dôme en cours. Surcharge : 89%. Risque de décharge globale imminent. »
Maël avala sa salive. Il ne pouvait pas juste “couper” : tout était lié. Si le flux s'effondrait brutalement, ce serait pire.
Il ferma les yeux une seconde, cherchant une solution qui ne soit pas juste de la force.
— Inès, dit-il, tu vois les consoles là-bas ? La salle de contrôle derrière Varn.
— Oui.
— Tu peux y aller ? Trouve le protocole de sécurité, un mode “dégonflage” du dôme. Un truc.
— Et toi ?
Maël rouvrit les yeux. L'énergie autour du dôme faisait un bruit de pluie électrique.
— Moi, je vais… refermer le dôme correctement. Mais à ma façon.
Inès le fixa.
— Attends, tu veux le fermer ? Mais on veut l'arrêter !
— On veut empêcher l'explosion, corrigea Maël. Si je stabilise la fermeture, je peux ensuite le rendre inoffensif. Un dôme fermé et équilibré vaut mieux qu'un dôme qui éclate.
Varn rit doucement.
— Voilà. Tu comprends.
— Non, dit Maël. Je choisis la responsabilité, pas votre plan.
Inès hésita, puis hocha la tête.
— D'accord. Mais si je me fais arrêter, je dirai que c'est toi qui m'as entraînée.
— Ce sera faux.
— Ça ne m'empêchera pas de le dire.
Elle partit en courant vers une porte latérale. Un drone tenta de la suivre, mais Maël envoya un arc qui le cloua au sol, sans le briser, juste assez pour le bloquer.
Maël s'avança jusqu'au centre de la passerelle vitrée, au-dessus du vide. Le dôme en bas brillait comme une seconde lune. Ses mains tremblaient un peu.
— ORAGE, murmura-t-il. Donne-moi les points de tension.
« Affichage : lignes de force. »
Dans sa vision, des trajectoires lumineuses apparurent, comme des fils tendus. Le dôme était une toile. Et au centre, un nœud principal : la tour, juste sous ses pieds.
Maël posa ses deux mains sur le verre. Il ne cherchait plus à repousser l'énergie : il l'écoutait. Il la laissait passer à travers lui, guidée par le bracelet, puis il la redistribuait, comme un chef d'orchestre qui empêcherait les instruments de jouer trop fort.
La lumière autour du dôme changea, moins sauvage. Plus régulière.
En bas, les arcs prisonniers cessèrent de frapper au hasard. Ils se mirent à tourner en spirales propres, comme des rubans.
Maël grinça des dents.
— Ça… tient… encore…
Varn le regardait, fasciné.
— Tu es en train de faire ce que nos machines n'arrivent pas à faire seules.
— Parce que vos machines… ne se soucient de personne, haleta Maël.
La passerelle trembla. Une fissure minuscule apparut dans le verre, juste devant ses doigts.
— Maël ! hurla Inès, de l'autre côté de la vitre de la salle de contrôle. J'ai trouvé un mode “sécurité citoyenne” ! Il faut deux validations : une ici, et une au nœud principal !
Maël rit, malgré la tension.
— Bien sûr. Deux validations. Comme pour installer une application.
Il sentit ses bras brûler. Mais le dôme, lui, se stabilisait. Il se refermait complètement, sans craquer.
Il fallait maintenant verrouiller le système pour qu'il ne puisse plus pomper.
— Inès ! cria Maël. Valide de ton côté ! Maintenant !
Elle posa sa main sur un écran tactile. Des alarmes muettes s'allumèrent.
Varn fit un pas, soudain moins calme.
— Non.
Il lança un ordre, et deux drones foncèrent sur la salle de contrôle. Inès recula, paniquée.
Maël n'avait pas assez d'énergie pour tout faire : maintenir le dôme, protéger Inès, et repousser Varn.
Il choisit.
Il relâcha une partie du contrôle du dôme, juste une seconde, pour envoyer un arc précis vers les drones. Ils s'arrêtèrent net, collés au sol.
Mais cette seconde suffit : le dôme pulsa, dangereux, comme un cœur qui rate un battement.
Maël sentit le monde basculer. Il se força à reprendre le contrôle, plus fort, plus fin.
— Pas… aujourd'hui… souffla-t-il.
Et le dôme, enfin, se referma complètement, dans un silence soudain. Une bulle transparente couvrit la place. Le halo bleu se calma, devenu une lueur douce, comme un ciel d'aube.
La catastrophe venait d'être évitée.
Mais Varn n'avait pas dit son dernier mot.
Chapitre 5 — La preuve, le bug, et le courage qui pense
Dans la salle de contrôle, Inès tapa frénétiquement sur un panneau.
— Maël ! Je peux verrouiller, mais il me faut un code… ou une autorisation biométrique de Varn. Il a mis sa main partout dans le système, ce type !
Sur la passerelle, Varn s'approcha de Maël, lentement.
— Tu as réussi à fermer le dôme. Bravo. Tu viens de prouver que tu es indispensable.
Maël, trempé de sueur, leva les yeux.
— Indispensable… ou utilisé.
Varn pencha la tête.
— Si tu coopères, Auréoline sera parfaite. Plus de tempêtes. Plus de pannes. Plus d'imprévu.
Maël entendit, en bas, des gens applaudir. Beaucoup croyaient que le dôme venait de “sauver” la ville. Ils ne savaient pas à quel point ils avaient été près du problème.
Il inspira profondément, et se parla à lui-même : ne te laisse pas impressionner par les beaux mots. Cherche les faits.
— Si votre dôme est si parfait, demanda Maël, pourquoi avoir besoin de moi ?
Varn marqua un temps. Un micro-sourire, comme une fissure.
— Parce que l'énergie d'une ville est… vivante. Elle change avec les gens. Les machines suivent des calculs. Toi, tu peux sentir.
Maël hocha la tête, lentement.
— Donc vous ne contrôlez pas la ville. Vous essayez. Et ça vous rend dangereux.
Varn se raidit.
— Inès, murmura Maël, écoute. Tu peux extraire les journaux système ? Les enregistrements de la surcharge ?
— Oui ! Il y a un onglet “Historique”. Attends… oh !
— Quoi ?
— Il y a un script lancé manuellement. Pas un incident. Une commande : “Test de contrainte — niveau maximal”. Signée… S. Varn.
Maël sentit une colère froide, nette.
— Envoie ça sur les écrans publics.
— Je peux, mais… ça va déclencher une alarme.
— Déclenche-la. La vérité est plus utile qu'un silence propre.
Inès tapa, la bouche serrée. Sur la place, les panneaux publicitaires grésillèrent, et l'image de Varn apparut… avec des lignes de code et sa signature numérique, bien visible.
Un murmure monta de la foule, comme une vague.
Varn pâlit légèrement.
— Petite peste, souffla-t-il vers Inès, sans micro.
Maël se redressa, malgré la fatigue.
— Les gens ont le droit de savoir. Ça aussi, c'est une responsabilité.
Varn recula d'un pas, puis appuya sur un bouton à son poignet. Un champ d'énergie transparent jaillit autour de lui, une sorte de bouclier.
— Vous adorez les bulles, dit Maël, essoufflé. Vous avez un abonnement ?
Varn ignora la remarque.
— Tu penses les avoir retournés contre moi ? Tu oublies que j'ai construit cette tour. Et que je peux… relancer la pompe.
Le dôme en bas vibra de nouveau, faiblement.
Maël sentit ORAGE s'affoler.
« Tentative de reprise de contrôle externe. »
Il serra les poings.
— Inès, il faut verrouiller. Même sans son autorisation.
— Je peux essayer un contournement, dit-elle. Mais ça peut tout faire planter.
Maël regarda le dôme. Puis la passerelle. Puis la ville.
— Alors on ne plante pas. On réfléchit.
Il ferma les yeux une seconde, cherchant l'angle mort. Varn avait un bouclier, mais il contrôlait par une connexion. Une connexion, c'était de l'énergie, donc un chemin.
Maël ouvrit les yeux.
— ORAGE, tu peux créer un “miroir” ? Une fausse route pour sa commande ?
« Possible. Risque : surcharge locale. »
— Locale où ?
« Passerelle vitrée. »
Maël regarda sous ses pieds, le verre déjà un peu fissuré. Il avala sa peur.
— D'accord. Je prends le risque. Mais petit, précis.
Il leva la main vers le bouclier de Varn, sans attaquer. Il tissa une impulsion délicate, comme une toile d'araignée. Il ne voulait pas casser : il voulait tromper.
La commande de Varn partit… et revint sur lui-même, comme un boomerang.
Les consoles dans la salle de contrôle affichèrent :
« Reprise de contrôle : refusée. Source non autorisée. »
Inès écarquilla les yeux.
— Maël, tu es un génie.
— Non, dit-il. Je suis juste… prudent. Et j'écoute.
Le bouclier de Varn clignota, instable. Son sourire disparut.
— Tu joues avec des forces qui te dépassent.
— Peut-être, répondit Maël. Mais je ne joue pas avec des gens.
Inès profita de l'instant.
— Verrouillage lancé ! cria-t-elle.
Le système demanda une seconde validation : au nœud principal. Maël posa sa main sur la rambarde métallique de la passerelle, reliée à la structure de la tour. Il laissa ORAGE reconnaître son impulsion, comme une signature.
— Validation, souffla-t-il.
Un son clair retentit, comme un “clic” géant dans la ville.
En bas, le dôme se stabilisa définitivement. La pompe cessa. L'air redevint normal. Les lampadaires cessèrent de clignoter.
Varn fixa Maël, glacé.
— Tu viens de me voler l'avenir.
Maël, tremblant mais debout, répondit simplement :
— Non. Je l'ai rendu à tout le monde.
Chapitre 6 — Sous le dôme, une promesse
Les sirènes arrivèrent enfin, mais pas en panique : des véhicules aux lumières douces, des équipes de sécurité et des ingénieurs municipaux. La foule, maintenant au courant, s'écartait, discutait, montrait les écrans, posait des questions.
Maël et Inès furent escortés hors de la tour. Sur la place, le dôme restait en place, transparent. Il ne brillait plus dangereusement ; il ressemblait à une grande serre protectrice.
Un ingénieur municipal, casque sous le bras, s'approcha de Maël.
— C'est toi qui as… stabilisé ça ?
Maël haussa les épaules, gêné.
— J'ai aidé. Mais il faut vérifier. Toujours vérifier.
Inès donna un coup de coude à Maël.
— Il veut dire : “Oui, c'était lui.” Mais il fait son modeste.
Maël chuchota :
— J'essaie surtout de ne pas tomber dans le “je sais tout”. C'est le meilleur moyen de se tromper.
Une femme en uniforme de la ville, responsable du réseau énergétique, s'avança. Son regard était franc.
— Maël Vesper, dit-elle. On a vu la diffusion. On a aussi vu les relevés. Ce dôme… pourrait être utile si on le gère correctement. Avec transparence. Et avec des contrôles citoyens.
Maël regarda le dôme. Il pensa à Varn, emmené plus loin, protestant sans hurler, comme un homme certain d'avoir raison. Il pensa à la foule, aux enfants qui pointaient la bulle du doigt, mi-fascinés, mi-inquiets.
— Un outil n'est pas un héros, dit Maël. Un outil, ça dépend de qui le tient… et de qui le surveille.
La responsable hocha la tête.
— Exactement. On veut que tu coopères avec nos ingénieurs. Pas comme une “clé”. Comme un partenaire. Et on veut que ton amie aussi soit là. Elle pose les bonnes questions.
Inès cligna des yeux, surprise.
— Moi ? Je suis surtout douée pour dire “c'est louche”.
— C'est une compétence sous-estimée, répondit la femme.
Maël sentit une chaleur dans sa poitrine, différente de l'électricité. Une fierté calme.
— Je coopérerai, dit-il. À une condition.
— Laquelle ?
Maël regarda autour de lui, les écrans publics, les gens qui discutaient, les journalistes qui arrivaient.
— Que tout soit clair. Que les données soient accessibles. Qu'on puisse contester, corriger, améliorer. Et qu'on n'oublie pas que même un dôme parfait ne remplace pas le bon sens.
Inès sourit.
— Et qu'on garde un bouton “pluie”, ajouta-t-elle. Pour les jours de lecture.
La responsable eut un petit rire.
— Marché conclu. On travaillera ensemble.
Maël leva son poignet. Le bracelet ORAGE pulsait doucement, apaisé pour la première fois depuis des heures. Il regarda le dôme, immense, refermé au-dessus de la place.
Il n'était pas une cage, plus maintenant. Il pouvait devenir un abri… si tout le monde restait vigilant.
Maël tendit la main vers Inès.
— Promis ?
Elle serra sa main.
— Promis. On coopère. Et on réfléchit. Même quand ça fait des étincelles.
Sous le dôme transparent, Auréoline semblait respirer mieux. Et, quelque part entre la lumière et les ombres, un jeune héros apprenait que le courage le plus solide n'est pas celui qui fonce, mais celui qui écoute, questionne… et construit avec les autres.