Chapitre 1 — Le héros au manteau d'aurore
Dans la ville de Néon-sur-Seine, les toits brillaient comme des écailles de poisson sous les panneaux publicitaires et les drones-lanternes. Au-dessus des rues, un homme filait d'un immeuble à l'autre, porté par deux jets de lumière qui jaillissaient de ses gantelets.
On l'appelait Sillage-Solaire.
Il avait une allure impossible à oublier : cheveux noirs striés d'une mèche blanche, sourire facile, et une combinaison bleu nuit traversée de lignes dorées qui pulsaient au rythme de son cœur. Dans le dos, un manteau court, couleur aube, flottait comme une flamme sage. Et sur sa ceinture, un badge rond affichait une petite spirale : le logo de la Brigade Civique, l'équipe de héros de la ville.
Ce matin-là, Sillage-Solaire atterrissait sur le quai 7, là où un convoi attendait. Pas un convoi de camions ordinaires : trois véhicules blindés, aux parois couvertes de capteurs, formaient une chenille métallique prête à ramper à travers la ville.
À côté, une femme en blouse grise tapotait une tablette.
— Vous êtes en retard de… exactement trente-sept secondes, annonça-t-elle sans lever les yeux.
— J'appelle ça une arrivée dramatique, répondit Sillage-Solaire. Bonjour, Docteure Liris. Toujours charmante.
La docteure Liris soupira, mais ses lèvres frémirent.
— Le cœur de la mission est dans le camion du milieu. Un noyau d'énergie propre, le Prismœur. Il doit rejoindre l'Hôpital Central avant midi, sinon… blackout dans tout le quartier Est.
— Donc, on évite le noir. Et on garde les gens au chaud et les bouilloires en vie. Compris.
Un garçon en casquette, accroché à une caisse de matériel, leva la main comme en classe.
— Monsieur Sillage, c'est vrai que vous pouvez faire des… euh… des ponts de lumière ?
— Je peux, confirma le héros en clignant de l'œil. Mais seulement si tu promets de ne pas essayer dans ta chambre.
— Je promets !… enfin, je vais essayer de promettre.
Les chauffeurs montèrent dans leurs cabines. Les moteurs ronronnèrent comme des félins. Sillage-Solaire grimpa sur le toit du premier véhicule.
— Convoi Prismœur, déclara-t-il dans son communicateur, ici votre guide lumineux. On avance en douceur, on garde les distances, et si quelqu'un coupe la route… je lui offre un cours accéléré de politesse.
Le convoi s'ébranla, glissant entre les bâtiments. La ville s'ouvrait devant eux, immense, bruyante, vivante.
Et quelque part, derrière un mur d'écrans publicitaires, quelque chose les observait.
Chapitre 2 — Les ombres qui grésillent
Au carrefour des Arcades, les feux passèrent au vert comme des yeux d'émeraude. La circulation semblait presque trop parfaite, trop calme, comme si la ville retenait son souffle.
Sillage-Solaire sentit une vibration dans ses gantelets. Un frisson électrique.
— Liris, vous sentez ça ? demanda-t-il.
— Des interférences, répondit-elle. Quelqu'un brouille les réseaux de circulation.
Une voiture autonome, qui devait s'arrêter, accéléra au contraire et se plaça devant le convoi. Son pare-chocs vibra, comme s'il riait en silence.
— Oh non, marmonna Sillage-Solaire. La voiture a décidé de devenir rebelle.
Il bondit, atterrit sur le capot, planta ses doigts dans la tôle sans la déchirer, et envoya une impulsion lumineuse dans le tableau de bord. Un flash doré, puis la voiture clignota et s'immobilisa, docile comme un chien.
— Merci de votre coopération, dit-il à la voiture. Et de rien.
Mais déjà, des drones de livraison tombaient du ciel, attirés comme des moustiques vers une lampe. Ils tournoyaient en essaim au-dessus du convoi, bourdonnant, heurtant les capteurs.
— C'est une attaque ? demanda un chauffeur dans la radio, la voix tendue.
— Une attaque sans poings, répondit Sillage-Solaire. Une attaque qui casse tout sans rien toucher. Très énervant.
Il tendit les bras. Entre ses paumes, une bande de lumière se tissa, comme une toile dorée. Il la lança au-dessus des camions : un dôme translucide se forma, amortissant les chocs. Les drones rebondissaient et glissaient, confus.
— Créativité, murmura Sillage-Solaire. Quand on ne peut pas frapper, on invente.
Un rire grésilla dans son oreillette, un son haché, métallique.
— Joli bricolage, héros-soleil. Mais tu ne peux pas éclairer toutes les rues à la fois.
La voix n'était pas celle de Liris. Une voix inconnue, moqueuse, trop sûre.
— Qui parle ? lança Sillage-Solaire.
— Un ami de l'ombre. Appelle-moi… le Couperet.
À ce nom, la docteure Liris pâlit.
— Le Couperet numérique… chuchota-t-elle. Un pirate. Il s'amuse à… couper la ville de l'intérieur.
Sillage-Solaire serra la mâchoire, mais son sourire revint, plus déterminé.
— Couperet, tu sais ce qu'on dit : à force de couper, on finit par… se retrouver avec des petits morceaux de problème.
— On verra, répondit la voix. Rendez-vous au Miroir.
Et la connexion se coupa, laissant un silence lourd.
Devant eux, la route menant au centre passait près d'un bâtiment célèbre : la Tour Miroir, une immense construction de verre dont la façade réfléchissait le ciel comme un lac vertical.
— Il veut nous attirer là-bas, dit Liris.
— Parfait, répondit Sillage-Solaire. J'adore les endroits où on peut voir si j'ai une mèche rebelle.
Le convoi continua, plus vigilant. Et les reflets de la Tour Miroir grandissaient déjà à l'horizon.
Chapitre 3 — La baie vitrée géante
La Tour Miroir dominait Néon-sur-Seine comme un cristal planté dans le sol. Sa façade n'était pas seulement des vitres : c'était une baie vitrée géante, un immense mur transparent qui faisait paraître la ville minuscule derrière.
Le convoi entra dans l'esplanade. Les passants s'écartèrent, certains sortant leurs téléphones.
— C'est Sillage-Solaire ! cria quelqu'un.
— Il guide un convoi ! murmura une autre voix. Ça doit être super important.
Sillage-Solaire leva la main pour les rassurer, puis posa ses bottes sur le marbre clair. Le vent faisait claquer son manteau d'aurore.
— Liris, restez près du Prismœur. Chauffeurs, verrouillez tout, ordonna-t-il. Je vais repérer.
Il s'approcha de la gigantesque baie vitrée. Son reflet apparut : un homme lumineux face à une ville en mille éclats. Mais derrière son reflet… une forme sombre glissa, comme une tache d'encre dans l'eau.
— Ça, c'est jamais bon, souffla-t-il.
La baie vitrée vibra. Une onde parcourut le verre, et soudain l'esplanade se couvrit de lignes lumineuses, comme un circuit imprimé géant. Des panneaux publicitaires s'éteignirent. Des feux de signalisation clignotèrent au hasard. La Tour elle-même sembla respirer, avalant la lumière.
— Bienvenue au Miroir, dit la voix du Couperet, maintenant plus proche, comme si elle sortait du verre. Tu voulais protéger ton petit convoi ? Alors passe l'épreuve.
Le sol sous les camions se transforma en piste glissante. Les roues patinèrent.
— Ça bouge ! cria un chauffeur.
— Ne bougez pas ! hurla Liris. Le Prismœur ne doit pas être secoué !
Sillage-Solaire planta ses mains au sol. Des rubans de lumière jaillirent et s'enroulèrent autour des pneus, comme des sangles invisibles.
— On se calme, les camions. On respire. Oui, je sais, vous n'avez pas de poumons, mais faites un effort.
La baie vitrée géante s'ouvrit comme une porte silencieuse. Une fissure de lumière apparut, et Sillage-Solaire fut happé à l'intérieur.
En une seconde, il se retrouva… dans le vide.
Non, pas le vide : un immense atrium de verre, au cœur de la Tour, avec des passerelles suspendues et des murs transparents. Tout autour, la ville se voyait, renversée, agrandie, étincelante. Il était prisonnier dans une cathédrale de reflets.
— Jolie cage, lança-t-il. Mais tu as oublié le panneau “sortie” !
Un projecteur s'alluma. Sur une passerelle, une silhouette en manteau sombre apparut, le visage caché par un masque noir parcouru de lignes vertes.
— Je ne suis pas là pour te battre, dit le Couperet. Juste pour te détourner. Pendant que tu joues au héros… mon programme boit l'énergie du Prismœur.
— Ah, donc tu es un voleur de batterie géant, résuma Sillage-Solaire. C'est… triste.
Le Couperet inclina la tête.
— La ville dépend de trop de choses fragiles. Je veux prouver qu'un seul esprit peut tout contrôler.
— Et moi, je veux prouver qu'un seul esprit peut aussi… trouver des solutions qui sauvent tout le monde, répondit Sillage-Solaire.
Il regarda autour de lui : verre partout, reflets partout. Il inspira.
— Bon. Créativité. On fait avec ce qu'on a.
Il frappa doucement la vitre devant lui. Un “ding” cristallin résonna. Puis il sourit.
— Un instrument de musique, murmura-t-il. Parfait.
Chapitre 4 — La symphonie des reflets
Sillage-Solaire leva ses gantelets et envoya de petites impulsions lumineuses, très précises, dans différents panneaux de verre. Chaque choc faisait vibrer l'atrium comme une cloche. Les sons se répondaient, formant une mélodie étrange.
— Qu'est-ce que tu fais ? ricana le Couperet. Tu joues ?
— Oui, répondit le héros. Et toi, tu pirateras moins bien si tu danses.
Il augmenta le rythme. Les vibrations parcoururent les passerelles. Les lignes vertes sur le masque du Couperet clignotèrent, perturbées.
— Les capteurs… bégayent, grogna le pirate. Arrête !
Sillage-Solaire bondit d'une passerelle à l'autre, sautant au-dessus du vide, son manteau traçant des arcs orangés. À chaque atterrissage, il envoyait une note, comme un batteur. Les vitres résonnaient et, surtout, brouillaient les signaux.
— Liris ! cria-t-il dans son communicateur. Mon idée : je fais vibrer la Tour pour casser le brouillage. Dites-moi si les camions reprennent de l'adhérence !
La voix de Liris revint, essoufflée :
— Oui ! Les roues… elles accrochent ! Mais le programme pompe encore !
En bas, dehors, on entendait des sirènes. Des agents de la Brigade Civique tentaient de sécuriser l'esplanade, mais le Couperet avait verrouillé les systèmes.
Sillage-Solaire repéra une chose : au centre de l'atrium, suspendu comme une araignée au plafond, un énorme nœud de câbles et de boîtiers lumineux. Le cœur du piratage.
— Voilà le vrai Couperet, murmura-t-il. Pas ton masque. Ta machine.
Le pirate se plaça sur son chemin.
— Tu ne l'atteindras pas. J'ai des murs.
Des panneaux de verre coulissèrent, formant un labyrinthe. Les reflets multipliaient le Couperet : dix silhouettes identiques, toutes menaçantes.
— Honnêtement, dit Sillage-Solaire, un seul de toi me donne déjà du travail. Dix, c'est de la mauvaise organisation.
Il ferma les yeux une seconde. Puis il ouvrit les paumes et créa une sphère de lumière douce, comme un petit soleil. La sphère monta lentement et se refléta dans chaque vitre, envoyant des éclats partout.
Les reflets aveuglèrent les capteurs du Couperet. Les silhouettes se brouillèrent.
— Non ! siffla le pirate.
Sillage-Solaire profita de l'instant. Il glissa entre les panneaux, escalada une structure métallique et se propulsa vers le nœud de câbles. Ses gantelets s'enfoncèrent dans la machine sans la casser : il chercha le rythme, comme un musicien qui trouve la bonne note.
— Allez, murmura-t-il. Pas besoin de tout arracher. Juste… débrancher le mauvais refrain.
Il envoya une impulsion inversée, une lumière plus froide, qui suivit les câbles comme de l'eau dans des tuyaux. Les boîtiers clignotèrent, hésitèrent, puis s'éteignirent un à un.
En bas, sa radio crépita :
— Sillage ! Le pompage s'arrête ! cria Liris. Le Prismœur est stable !
Le Couperet hurla, un son coupé par le grésillement de ses propres systèmes.
— Tu crois avoir gagné ? La ville est pleine de miroirs. Je reviendrai !
Sillage-Solaire se posa sur une passerelle, haletant mais souriant.
— Reviens quand tu veux. Je te ferai un concert. Mais la prochaine fois, apporte des billets.
La baie vitrée géante vibra encore, puis s'ouvrit. Il pouvait sortir. Reste à finir sa mission : guider le convoi jusqu'à l'hôpital.
Chapitre 5 — Course lumineuse à travers Néon-sur-Seine
Dehors, l'esplanade avait retrouvé sa solidité. Les lignes de circuit au sol s'évanouissaient comme de la buée. Les passants applaudirent, mais Sillage-Solaire leva les mains.
— Merci, mais on n'a pas fini ! Le Prismœur doit arriver à temps !
Le convoi redémarra. Cette fois, Sillage-Solaire ne resta pas sur un toit : il courut à côté, comme un gardien. Ses jets de lumière dessinaient des flèches au-dessus des rues pour guider les voitures et les piétons.
— À gauche, tout le monde ! cria-t-il. On fait de la place au convoi ! Promis, ça ne mord pas.
Un groupe d'élèves en sortie scolaire se colla derrière une barrière.
— Il est trop rapide ! dit une fille.
— Et trop drôle, répondit son ami. Il parle aux camions !
Sillage-Solaire leur fit un salut.
— Étudiez bien, les jeunes. La science, c'est comme une cape : ça sert quand on sait s'en servir.
À un rond-point, un dernier piège se déclencha : les panneaux lumineux de la route affichèrent soudain de fausses directions, comme si la ville voulait les perdre.
— Liris ! Les panneaux mentent ! prévint-il.
— Ils sont encore infectés, répondit-elle. Mais faiblement.
Sillage-Solaire eut une idée. Il projeta une grande bande de lumière au-dessus du convoi, un ruban lumineux qui se tordait comme un serpent et montrait le bon chemin, visible même en plein jour.
— Suivez mon dessin ! lança-t-il. C'est le plan version “super-héros”, beaucoup plus joli que les panneaux.
Les chauffeurs obéirent. Le convoi traversa un pont, longea un canal où des bateaux-drones glissaient en silence, puis entra dans l'avenue de l'Hôpital Central, bordée d'arbres aux feuilles argentées.
Les portes de l'hôpital s'ouvrirent. Des techniciens en combinaison blanche accoururent avec des chariots stabilisateurs.
La docteure Liris descendit du camion du milieu, les yeux brillants.
— Prismœur livré. À la minute près, dit-elle. Sans vous…
— Sans nous, la ville serait dans le noir, répondit Sillage-Solaire. Et moi, je ne pourrais plus voir mes magnifiques lignes dorées. Ce serait un drame.
Liris rit franchement, cette fois.
— Vous avez utilisé la Tour comme… un instrument. Vous avez improvisé.
— La créativité, dit-il en haussant les épaules, c'est quand on refuse de paniquer. Ou quand on panique, mais… avec style.
Sillage-Solaire regarda la ville au loin. La Tour Miroir reflétait de nouveau le ciel calmement, comme si rien ne s'était passé. Mais il savait que le Couperet n'avait pas complètement disparu.
Alors il fit ce que font les héros responsables : il resta, prêt à protéger, mais aussi prêt à inspirer.
Chapitre 6 — Une photo souriante
Le Prismœur fut installé dans une salle spéciale. Sur les écrans de l'hôpital, la courbe d'énergie remonta, stable, rassurante. Dans le hall, des habitants attendaient, inquiets. Quand ils virent la docteure Liris lever le pouce, un murmure de soulagement parcourut la foule.
Sillage-Solaire s'avança.
— Tout va bien, annonça-t-il. La ville reste allumée. Et vous aussi.
Un petit garçon s'approcha timidement, tenant un vieux appareil photo instantané, celui qui fait “clac” et crache une image.
— Monsieur… est-ce que je peux… une photo avec vous ? Pour mon mur. Je mets aussi des inventions dessus.
Sillage-Solaire s'accroupit pour être à sa hauteur.
— Ton mur d'inventions ? Ça, c'est une idée brillante. Bien sûr.
Le garçon fit signe à sa sœur.
— Prends-la ! Mais… attends, monsieur, vous pouvez faire votre pose de héros ?
Sillage-Solaire réfléchit une seconde, puis posa une main sur sa hanche, l'autre levée comme s'il tenait un rayon de soleil. Il exagéra son sourire.
— Comme ça ?
— Plus souriant ! ordonna la sœur, très sérieuse.
— Plus souriant ? Je risque de me transformer en lampe.
Ils éclatèrent de rire. La sœur cadrera, le garçon se colla contre le manteau d'aurore. La docteure Liris, contre toute attente, se glissa à côté, en levant sa tablette comme si c'était un bouclier.
— Ne dites à personne que je fais ça, murmura-t-elle.
— Secret de héros, promit Sillage-Solaire.
— Trois… deux… un… clac !
La photo sortit, encore blanche. Tout le monde se pencha dessus, impatient. Peu à peu, l'image apparut : trois visages, tous souriants, avec derrière eux le hall lumineux de l'hôpital et, à travers les vitres, la ville de Néon-sur-Seine qui brillait, vivante.
Sillage-Solaire prit la photo entre deux doigts, comme un trésor.
— Voilà, dit-il doucement. Une ville protégée, et des idées qui grandissent.
Puis il rendit la photo au garçon.
— Garde-la sur ton mur. Et n'oublie pas : quand quelque chose te semble impossible… invente une autre façon d'essayer.
Dehors, les drones-lanternes reprirent leur ronde. La Tour Miroir renvoya un reflet paisible. Et dans la ville, on se sentit un peu plus courageux, un peu plus responsable… et beaucoup plus créatif.