Chapitre 1 — Le gardien aux semelles d'étoiles
Dans la ville de Néonval, les trottoirs brillaient comme des rivières de verre après la pluie, et les bus glissaient en silence, aimantés à leurs rails. Au-dessus des toits, des drones-lucioles dessinaient des arabesques lumineuses, comme si le ciel s'entraînait à écrire.
Sauf que ce soir-là, le ciel écrivait un avertissement.
Kaël Nox, seize ans, avançait au milieu de la foule avec l'air de quelqu'un qui n'avait rien à se reprocher. Ce qui était techniquement faux, puisqu'il cachait sous son sweat une combinaison pliée comme une promesse. Kaël avait des yeux gris-vert qui semblaient toujours réfléchir à deux choses à la fois, des cheveux noirs coupés court sur les côtés et une mèche rebelle au-dessus du front. Il portait un bracelet en métal sombre sur l'avant-bras, gravé d'un motif spiralé. Un simple accessoire, pour les passants. Une clé, pour lui.
À l'entrée du Musée Orbital, une banderole annonçait : EXPOSITION : “LES MERVEILLES DE DEMAIN” — pièces rares, prototypes, artefacts.
— Sérieux, c'est la soirée où tout le monde veut toucher des trucs interdits, marmonna Kaël.
Dans son oreillette, une voix légère répondit, moqueuse :
— Et toi, tu es la définition de “truc interdit”, Kaël.
C'était Lila, sa meilleure amie, reine des bricolages et des réparties. Elle n'était pas au musée ; elle était dans leur planque, au-dessus d'une laverie, entourée d'écrans. On pouvait entendre, derrière elle, le bourdonnement d'un vieux ventilateur qui se battait pour rester vivant.
— Je te rappelle que je suis officiellement… un bénévole, dit Kaël en montrant son badge à un agent de sécurité.
L'agent le regarda, puis fixa le badge, puis le regarda encore comme s'il essayait de deviner si Kaël était une mauvaise idée sur deux jambes.
— Tu surveilles la salle des prototypes, gamin. Pas de selfies avec les reliques. Pas de doigts sur les vitres.
— Promis juré, répondit Kaël en souriant.
Il entra dans la grande galerie. Les murs étaient couverts d'écrans translucides qui projetaient des constellations de données. Des enfants pointaient du doigt une maquette de ville flottante. Une classe entière s'extasiait devant une combinaison spatiale qui ressemblait à une armure de chevalier.
Et au centre, sous un dôme de verre, trônait “le Cœur d'Ambre” : un globe doré, parcouru de veines lumineuses, comme un soleil miniature qu'on aurait mis en cage.
Kaël sentit son bracelet vibrer, léger, presque impatient.
— Lila… tu vois quelque chose de bizarre ? demanda-t-il.
— J'ai un flux sur les caméras. Et… oh. Oui. Trente-huit degrés d'écart thermique sur la vitrine du Cœur d'Ambre. Ça, c'est pas la clim.
Kaël inspira. Le monde sembla se contracter autour de lui, comme si la ville retenait son souffle.
— Bon. On fait comme d'habitude, dit-il.
— Comme d'habitude, répéta Lila. C'est-à-dire : tu improvises héroïquement et moi je panique très professionnellement.
Kaël s'éloigna vers une zone plus sombre entre deux panneaux d'exposition. Il posa deux doigts sur son bracelet. Le motif spiralé s'alluma.
La combinaison, cachée sous son sweat, se déploya en fines plaques flexibles, comme une vague de métal et de tissu noir traversée d'éclats bleu électrique. Une capuche se forma, couvrant ses cheveux, et un masque léger épousa ses traits en laissant ses yeux visibles.
Ses baskets changèrent de texture : des semelles brillantes, gravées de lignes lumineuses.
Néonval avait un nouveau gardien, et il n'aimait pas les voleurs d'expositions.
On l'appelait Spectralis.
Chapitre 2 — Le vol qui ne fait pas de bruit
Tout se passa en douceur, ce qui était le pire signe possible.
Dans la salle, les gens riaient, discutaient, prenaient des photos. Pourtant, Spectralis repéra tout de suite la différence : un coin d'ombre trop dense près d'une colonne, comme si la lumière évitait cet endroit.
— Lila, j'ai un “trou” dans l'éclairage, murmura-t-il.
— Je vois ! siffla Lila. C'est une perturbation optique. Quelqu'un brouille les capteurs… et nos yeux, apparemment. Ça sent la cape pas très sympa.
Spectralis s'avança, sans courir, pour ne pas alerter la foule. Il avait appris que le panique se propage plus vite que n'importe quelle infection. Il passa derrière un groupe d'adultes fascinés par un “micro-robot guérisseur” exposé dans un tube.
L'ombre bougea.
Une silhouette mince glissa le long du sol, comme une tache d'encre vivante. Spectralis distingua un gant argenté, puis une petite sphère qui se colla à la vitrine du Cœur d'Ambre. La sphère clignota, silencieuse.
— Stop, dit Spectralis d'une voix basse.
La silhouette se figea, puis tourna lentement la tête. Un masque lisse, sans bouche, avec deux fentes violettes à la place des yeux.
— Oh, souffla Lila. Je le connais pas dans ma base… mais il a le style “je fais peur parce que je peux”.
Spectralis s'approcha encore. Son masque amplifiait légèrement sa voix, lui donnant un timbre clair et assuré.
— Tu es au musée. Il y a des familles. Si tu veux jouer au fantôme, choisis une maison hantée.
La silhouette pencha la tête, comme amusée. Puis, d'un geste rapide, elle posa la paume sur la sphère. La vitrine se couvrit d'une fine toile de fissures lumineuses.
Spectralis bondit.
Ses semelles d'étoiles s'illuminèrent, et il glissa sur le sol comme sur une piste de glace. Il arriva juste au moment où la vitrine s'ouvrait en pétales, sans bruit, comme une fleur mécanique.
Le Cœur d'Ambre flotta légèrement, attiré par un champ invisible.
— Pas question, gronda Spectralis.
Il tendit la main ; son bracelet projeta un fil de lumière bleue, une sorte de lasso énergétique. Il accrocha le globe doré, le tira vers lui.
La silhouette réagit instantanément. Un autre gadget : une lame de lumière violette, courte, qui ne touchait pas vraiment, mais coupait l'air comme une menace.
Spectralis ne chercha pas à frapper. Il fit un demi-tour, utilisa son lasso pour ramener le Cœur d'Ambre vers sa vitrine, tout en se plaçant entre l'objet et la silhouette.
— Lila, déclenche les protocoles du musée ! Portes, rideaux, je sais pas… fais tomber un panneau “SORTIE” sur sa tête, plaisanta-t-il.
— Très drôle. J'essaye, mais… quelqu'un a déjà piraté le réseau interne. Les portes se verrouillent à l'envers. Ils veulent te coincer avec lui.
Le sol vibra. Une alarme muette se lança : des lumières rouges clignotaient, sans son. Une alarme silencieuse, pour éviter la panique. Ou pour éviter que quelqu'un entende.
La silhouette recula d'un pas. Puis un autre. L'ombre autour d'elle se gonfla, avala un morceau de lumière, et… elle disparut, comme aspirée.
Spectralis sentit une fraîcheur étrange dans la pièce, une sensation de forêt humide en plein musée. Il regarda autour de lui : sur le sol, juste à côté de la vitrine, un symbole était apparu, gravé comme au laser : une feuille et un circuit imbriqués.
— Tu as vu ça ? demanda-t-il.
— Oui… et je déteste ça, répondit Lila. Ce symbole, je l'ai déjà vu sur des vieux forums de tech-écolo. Ils parlaient d'un “Sanctuaire Technonaturel”, une zone interdite sous la ville. Un endroit où les plantes et les machines… coopèrent.
Spectralis fixa le symbole.
— Je crois qu'il vient de m'envoyer une invitation, dit-il.
— Ou une convocation, corrigea Lila.
Spectralis reprit le Cœur d'Ambre, le replaca délicatement dans sa vitrine désormais ouverte. Il activa un champ de sécurité de sa propre invention : une fine membrane bleue qui se posa sur le verre comme une seconde peau.
Puis il se fondit dans la foule avant que quiconque ne remarque l'incident. Les visiteurs continuèrent à s'émerveiller, inconscients qu'une ombre venait de frôler la ville.
Mais Néonval, elle, avait compris : quelque chose se préparait.
Chapitre 3 — La carte qui pousse
Plus tard, sur le toit de la laverie, Kaël retira sa combinaison. Le vent du soir sentait le métal chaud et les fleurs de balcon. Lila, assise en tailleur devant trois écrans, lui lança une barre chocolatée.
— Tiens, héros. Calories de survie.
Kaël l'attrapa au vol.
— Merci, support technique et nutritionnel.
Lila zooma sur une image du symbole gravé au musée.
— Le motif feuille-circuit… j'ai fouillé. Il y a une légende urbaine qui tourne : “Les Jardiniers d'Arc”. Des gens qui protègent un endroit secret, un sanctuaire sous Néonval. Ils détestent que la ville exploite certaines technologies.
— Et le Cœur d'Ambre ? demanda Kaël.
— C'est une batterie organique. Une source d'énergie stable… mais sensible. Si tu la forces, tu peux faire beaucoup de bien. Ou beaucoup de bêtises.
Kaël grimaça.
— “Beaucoup de bêtises” est la devise officielle de mes ennemis.
Lila tapota sur son clavier. Sur l'écran, une carte de la ville apparut, puis se transforma. Des lignes vertes surgirent comme des racines, dessinant un réseau invisible.
— Ça, c'est le truc le plus bizarre : j'ai suivi les micro-variations de courant autour du musée. Elles forment… une carte. Comme si le symbole était une balise.
La carte pulsa. Une zone sous le parc central se mit à briller.
— Là, dit Lila. Sous le Jardin des Comètes.
Kaël regarda au loin. On apercevait le parc comme une tache sombre ponctuée de lampadaires. Des arbres, des sentiers, des statues de météorites.
— Tu penses que l'ombre masquée m'attend là-bas ? demanda-t-il.
— Je pense qu'il veut que tu descendes, répondit Lila. Et si tu descends, tu ne descends pas seul.
Kaël sourit.
— Tu viens avec moi.
Lila leva un sourcil, puis fit un geste vers son propre corps, très clairement pas équipé pour les cascades.
— Physiquement ? Non merci. Je suis allergique aux souterrains. Psychologiquement ? Je serai dans ton oreille. Et j'ai préparé un mini-drone. Il s'appelle Biscotte.
Kaël éclata de rire.
— Biscotte ? C'est censé faire peur ?
— Il est petit, rapide, et il a un laser de découpe. Comme une biscotte : ça a l'air inoffensif, mais ça peut te rayer le palais si tu vas trop vite.
Kaël s'approcha du rebord du toit, observant la ville. Il pensa aux gens au musée, à leurs yeux brillants devant les inventions, à leurs sourires. Protéger une exposition, ce n'était pas juste protéger des objets. C'était protéger l'idée du futur.
— D'accord, dit-il. On va au Jardin des Comètes. Mais on ne fonce pas tête baissée.
— Oh, tu viens de prononcer une phrase historique, dit Lila. Je la note.
Kaël remit son bracelet. Le spiral s'alluma.
— Spectralis en route, murmura-t-il.
Et dans la nuit de Néonval, deux amis se préparèrent à affronter un lieu dont personne ne parlait à voix haute.
Chapitre 4 — Le Sanctuaire Technonaturel
Le Jardin des Comètes était presque vide. Les lampadaires faisaient des cercles de lumière sur le gravier, comme des lunes posées au sol. Une fontaine en forme de météorite coulait doucement, son eau scintillant d'un éclat étrange.
— Lila, je suis au point lumineux, chuchota Spectralis. Je vois… rien.
— Regarde la fontaine, répondit-elle. Les capteurs disent qu'elle consomme de l'énergie, mais… pas comme une fontaine normale. Comme un portail déguisé.
— Bien sûr, souffla Spectralis. Parce que pourquoi faire simple ?
Il s'approcha. Sur la pierre, un symbole identique à celui du musée était gravé, mais recouvert de mousse. Il posa sa paume dessus.
La mousse frissonna.
La météorite de pierre se fendit en silence, révélant un escalier qui descendait. L'air qui remonta avait une odeur de terre humide et de menthe. Une odeur de sous-bois… sous une ville de néons.
Spectralis descendit, ses semelles illuminant les marches. Biscotte, le mini-drone, le suivit en bourdonnant.
Puis l'escalier déboucha sur une cavité immense.
Le Sanctuaire Technonaturel.
Des arbres gigantesques poussaient dans une lumière douce venue de nulle part. Leurs feuilles étaient parcourues de fines veines lumineuses, comme des circuits naturels. Des lianes s'enroulaient autour de colonnes de métal ancien. Des ruisseaux coulaient entre des pierres couvertes de capteurs. Ici, la technologie n'était pas froide : elle respirait avec les plantes, elle s'effaçait pour laisser la vie passer.
— Wow, murmura Spectralis.
— Je confirme : wow, dit Lila, la voix plus basse. Les relevés sont… incroyables. On dirait un laboratoire et une forêt qui auraient décidé d'être amis.
Un bruissement.
La silhouette masquée apparut sur une passerelle de bois et d'acier, au-dessus d'un bassin où nageaient des poissons lumineux.
— Tu as suivi l'invitation, dit une voix. Je me demandais si tu étais aussi curieux que courageux.
Cette fois, la silhouette retira son masque. Un garçon, à peine plus âgé que Kaël, avec une peau brune et des yeux ambrés. Ses cheveux étaient attachés en petites tresses, et une expression sérieuse, presque fatiguée, lui donnait l'air d'avoir trop réfléchi pour son âge.
— Je m'appelle Soren, dit-il. On m'appelle parfois… Noctifeuille.
— Spectralis, répondit Kaël. Et parfois on m'appelle “hé, toi, là !”.
Soren eut un sourire rapide, puis redevint grave.
— Je n'ai pas essayé de voler le Cœur d'Ambre pour moi. Je voulais le mettre à l'abri.
— À l'abri de qui ? demanda Spectralis.
Un grondement sourd traversa le sanctuaire. Les feuilles vibrèrent. Les lumières des veines-circuits pâlirent.
Lila siffla dans l'oreillette :
— Kaël… il y a une grosse signature énergétique qui se rapproche du parc. Comme un camion… mais pas un camion.
Soren serra les poings.
— Ils arrivent, dit-il. Les Collecteurs de Flux. Ils pillent les prototypes, les sources d'énergie, tout ce qui peut alimenter leurs machines. Le musée était une vitrine pour eux. Et le Cœur d'Ambre est la clé pour forcer le Sanctuaire à produire plus.
Spectralis leva le menton.
— Alors on ne les laisse pas entrer.
Soren le fixa, surpris.
— Tu veux défendre cet endroit, toi ? Même si tu ne le comprends pas ?
— Je comprends une chose, répondit Spectralis. Des gens vivent au-dessus. Et des choses vivantes poussent en dessous. Je ne laisse personne écraser l'un pour voler l'autre.
Un nouveau bruit retentit : un craquement métallique, comme si on arrachait une porte.
— Ils ont trouvé l'entrée, murmura Lila.
Biscotte projeta une petite lumière sur un couloir.
— Kaël, ajouta Lila, j'ai… une idée. Mais elle implique que tu fasses confiance à Soren.
Spectralis regarda Noctifeuille.
— On va faire équipe, dit-il. Pas parce qu'on se connaît. Parce que la ville en a besoin.
Soren hocha lentement la tête.
— D'accord. Alors suis-moi. Je vais te montrer comment le sanctuaire se défend… sans faire de mal.
Chapitre 5 — Les Collecteurs de Flux
Soren conduisit Spectralis à travers des arches couvertes de fougères métalliques. Ils arrivèrent dans une clairière souterraine où des “arbres” portaient des fruits translucides remplis de lumière.
— Ces fruits stockent l'énergie doucement, expliqua Soren. Pas en forçant. Si on les blesse, le sanctuaire souffre.
Spectralis observa les alentours. Des plateformes en bois, des cordes, des panneaux solaires camouflés dans des feuilles. Un vrai terrain de jeu… si le jeu consistait à empêcher des adultes avides de casser tout.
Un fracas résonna, plus proche. Des faisceaux blancs balayèrent la végétation.
Des hommes et des femmes en combinaisons grises s'avancèrent, casques opaques sur la tête. Ils portaient des outils qui ressemblaient à des aspirateurs géants, mais au lieu d'aspirer la poussière, ils aspiraient la lumière : l'énergie.
Le premier leva un bras.
— Zone non déclarée, annonça une voix robotisée. Ressources à collecter. Résistance inutile.
Spectralis sentit sa colère monter, mais il la garda au chaud, comme une lampe qu'on protège du vent.
— Lila, tu entends leur fréquence ? demanda-t-il.
— Oui. Ils utilisent un réseau local fermé… mais je peux le chatouiller, répondit-elle. Donne-moi trente secondes.
Soren fit un signe à Spectralis.
— Pas d'affrontement direct. Le sanctuaire préfère les détours.
— J'adore les détours, dit Spectralis. Je suis littéralement un gars qui porte un masque.
Les Collecteurs pointèrent leurs aspirateurs vers les arbres lumineux. Un vortex pâle se forma.
Spectralis lança son lasso énergétique, non pas sur les personnes, mais sur un poteau de soutien au-dessus d'eux. Il se propulsa et atterrit sur une branche. Ses semelles d'étoiles adhéraient au bois humide.
— Hé ! cria-t-il. Vous êtes au mauvais étage. Le magasin de souvenirs, c'est au-dessus. Ici, on ne prend pas les fruits sans dire merci.
Un Collecteur tourna son casque vers lui.
— Individu non autorisé. Neutralisation.
Un filet de lumière se projeta vers Spectralis. Il sauta, glissa sur une liane, et le filet captura… un tronc, qui se mit à briller d'une couleur indignée.
Soren bougea. Il fit un geste avec ses gants argentés : des plantes équipées de fibres optiques se mirent à grandir plus vite, formant des murs souples, des labyrinthes de feuilles et de tiges. Elles ne frappaient pas, elles guidaient. Elles détournaient les Collecteurs, les obligeant à contourner, à se séparer.
— C'est comme… du jardinage stratégique, souffla Spectralis.
— Exactement, répondit Soren. Une haie, c'est un “non” poli.
Lila intervint dans l'oreillette :
— Trente secondes finies ! Je peux saturer leurs casques d'alertes inutiles. Genre : “Attention, chaussettes dépareillées détectées”.
— Fais-le, dit Spectralis.
Les Collecteurs se figèrent. Leurs têtes bougèrent de gauche à droite, comme s'ils étaient soudain bombardés de notifications.
— Anomalie… anomalie… anomalie…, répétait leur système.
Spectralis en profita. Il glissa jusqu'au sol, courut vers l'un des aspirateurs d'énergie, et lança son lasso autour du tuyau. Il tira, pivotant.
L'appareil se mit à aspirer… l'air vide et les feuilles tombées. Il toussota comme un robot qui aurait avalé un mouchoir.
— Oups, dit Spectralis. Mauvais réglage.
Soren posa une main sur un arbre lumineux. Les veines-circuits de l'arbre s'illuminèrent, puis une onde douce se propagea dans le sol. Les lumières du sanctuaire se mirent à clignoter, comme un code.
— Il se réveille, dit Soren. Il va nous aider.
Les Collecteurs, désorientés, tentèrent de se regrouper. Le chef leva un bras et pointa vers l'entrée du sanctuaire.
— Objectif prioritaire : source externe. Récupérer le Cœur d'Ambre.
Spectralis eut un frisson.
— Ils ne l'ont pas, dit-il.
— Non, répondit Lila. Mais… ils savent où il est. Ils vont remonter au musée. Kaël, tu dois choisir : rester ici ou courir là-haut.
Spectralis regarda le sanctuaire. Puis il imagina la salle des prototypes, le dôme de verre, la foule.
— On ne choisit pas, dit-il.
Il se tourna vers Soren.
— Tu peux maintenir ces gens occupés ici ?
Soren serra la mâchoire.
— Je peux. Mais je ne pourrai pas protéger l'entrée indéfiniment.
— Alors on a besoin d'une équipe, dit Spectralis. Pas juste deux gars qui improvisent.
Lila répondit, excitée :
— Je connais quelqu'un. Enfin… je connais une personne qui connaît une personne. Et elle doit un service. Donne-moi dix minutes.
Spectralis hocha la tête, puis lança à Soren :
— Je remonte au musée. Je protège l'exposition. Toi, protège le sanctuaire. Et on se retrouve au même endroit… avec plus d'amis.
Soren le regarda, puis acquiesça.
— Va, Spectralis. Et… merci.
— On se remercie après, dit Spectralis, et il s'élança vers l'escalier.
Chapitre 6 — Retour à l'exposition, et arrivée des renforts
Le Musée Orbital vibrait d'une agitation nouvelle. La foule n'était pas en panique, mais les agents de sécurité parlaient plus vite, et les drones-lucioles volaient plus bas, comme des moustiques nerveux.
Spectralis se glissa dans une coursive au-dessus de la grande galerie. En dessous, le Cœur d'Ambre brillait sous sa membrane de sécurité bleue.
— Lila, je suis en position, murmura-t-il.
— Deux minutes, répondit-elle. Et Kaël… fais attention. Je détecte une surcharge dans le réseau électrique du musée. Ils vont tenter quelque chose de spectaculaire.
— Les méchants et leur besoin d'attention, soupira Spectralis.
Une partie du plafond s'assombrit. Une projection se déploya, immense, comme un rideau de nuit. Un symbole feuille-circuit apparut, puis se tordit, se transforma en une icône froide : un crochet stylisé. La marque des Collecteurs de Flux.
Une voix résonna dans les haut-parleurs, déformée :
— Citoyens de Néonval. Merci pour votre contribution involontaire au progrès.
Des drones gris jaillirent des conduits, se dirigeant vers la vitrine du Cœur d'Ambre. Ils portaient des pinces et des modules d'extraction.
Spectralis bondit de la coursive et atterrit sur le socle de la vitrine avec un bruit sec, suffisamment fort pour attirer les regards, pas assez pour effrayer.
— Désolé, annonça-t-il d'une voix claire. Petite interruption de programme. Veuillez garder vos mains et vos ambitions à l'intérieur du musée.
Des “oh !” et des “c'est qui ?!” montèrent de la foule.
Les drones attaquèrent. Spectralis utilisa son lasso pour en attraper un, le faire tourner comme un yo-yo et l'envoyer s'écraser… dans une banderole en tissu, qui amortit le choc. Un autre drone tenta de découper la membrane bleue. Spectralis posa sa paume dessus et la renforça ; la membrane vibra, résista.
— Tu as pensé à tout, hein ? demanda Lila dans l'oreillette.
— Non, répondit-il. Mais je fais semblant. C'est la base du super-héros.
Les drones se regroupèrent et formèrent un cône d'énergie, visant la vitrine. Une pluie d'étincelles illumina les visages étonnés.
— Lila, j'ai besoin de ce renfort maintenant ! dit Spectralis.
— J'y suis ! répondit-elle. Regarde à gauche, près de la maquette de la ville flottante.
Une trappe au sol s'ouvrit avec un “clac” discret, et une fille surgit, légère comme une acrobate. Elle portait une veste rouge couverte de patchs réfléchissants, des gants transparents et des lunettes épaisses qui affichaient des données en vert.
Elle salua la foule d'un geste.
— Bonsoir ! Je suis… Rubis-Flash. Et oui, je sais, le nom est un peu “carte à collectionner”. On fera mieux la prochaine fois.
Spectralis cligna des yeux derrière son masque.
— Lila, tu recrutes des super-héros maintenant ?
— Elle se recrute toute seule, répondit Lila. Je lui ai juste dit qu'il y avait des drones à remettre à leur place.
Rubis-Flash dégaina une poignée de petites pastilles qu'elle lança en l'air. Elles explosèrent en bulles lumineuses, collantes, qui emprisonnèrent deux drones.
— Je fais des “capsules prismatiques”, expliqua-t-elle en sautant sur une rampe. Ça colle, ça brille, et ça évite les bleus.
Les drones restants recalculèrent leur trajectoire. Ils se retournèrent vers Rubis-Flash.
— Hé, pas tous en même temps ! lança-t-elle. J'ai qu'un dos.
Spectralis se plaça entre elle et les drones.
— Bienvenue dans mon mardi soir, dit-il.
Une ombre passa derrière les vitrines. Spectralis se tourna, et vit Soren — Noctifeuille — entrer par une porte de service, essoufflé, une feuille-circuit luminescente dans la main.
— Je n'ai pas pu les retenir tous, dit Soren. Certains Collecteurs sont montés avec un module. Ils veulent siphonner le Cœur d'Ambre à distance.
Rubis-Flash regarda Soren, puis Spectralis.
— Donc… on est une équipe maintenant ? Parce que j'ai toujours voulu dire : “On se couvre !”.
Spectralis hocha la tête.
— On se couvre. Et on protège l'exposition. Personne ne touche au futur de Néonval.
Chapitre 7 — La lumière qu'on partage
Le module des Collecteurs s'activa : un disque flottant, au-dessus de la vitrine, projeta un faisceau pâle vers le Cœur d'Ambre. Le globe doré répondit, ses veines lumineuses s'agitant comme des muscles.
— Il souffre, murmura Soren. Ils le forcent.
Spectralis sentit une chaleur dans sa poitrine, comme si la colère voulait devenir un incendie. Il se força à respirer.
— On ne casse rien, dit-il. On sauve.
— J'ai une idée, annonça Rubis-Flash. Mais il me faut une distraction et… un truc très courageux.
— “Un truc très courageux”, c'est mon deuxième prénom, répondit Spectralis. Mon premier, c'est “mauvaise idée”.
Soren s'approcha de la vitrine, posa sa feuille-circuit contre la membrane bleue. La feuille s'illumina, et la membrane devint plus souple, comme une peau vivante.
— Le sanctuaire peut prêter sa force à distance, dit Soren. Pas longtemps. Le temps d'un geste.
Rubis-Flash montra le disque flottant.
— Si je colle une capsule prismatique dessus, il va perdre sa stabilité. Mais il va se débattre. Spectralis, tu peux l'attraper avec ton lasso et l'éloigner de la foule ?
— Oui, répondit Spectralis.
— Et moi ? demanda Soren.
Spectralis le regarda.
— Toi, tu fais ce que tu sais faire : tu apaises. Tu empêches le Cœur d'Ambre de s'emballer.
Soren inspira et ferma les yeux. Ses gants argentés brillèrent. Sur les écrans du musée, les constellations de données se transformèrent en motifs végétaux, comme si la forêt du sanctuaire soufflait sur les pixels.
Rubis-Flash sauta, lança une capsule. Elle se colla sur le disque : une bulle multicolore qui scintilla, puis se contracta comme un élastique.
Le disque se mit à vibrer, à osciller.
— Maintenant ! cria Rubis-Flash.
Spectralis lança son lasso. Le fil de lumière bleue s'enroula autour du disque. Il tira de toutes ses forces, ses semelles d'étoiles ancrées sur le sol.
Le disque résista, projetant des étincelles. Spectralis recula d'un pas, puis un autre. Il sentit la foule derrière lui, sentit sa responsabilité comme une cape invisible.
— Lila, je vais avoir besoin d'un coup de pouce ! gronda-t-il.
— Sur quel bouton, exactement ? répondit Lila. “Force surhumaine” ? Attends, je cherche.
— Très drôle !
Soren posa ses mains sur la vitrine. Une lueur verte et dorée monta du Cœur d'Ambre, mais au lieu de s'échapper violemment, elle se calma, se concentra.
— Doucement, souffla Soren, comme à un animal effrayé. On est là.
Le disque vibra encore, puis la capsule prismatique fit son travail : elle absorba une partie du champ et le redistribua en arcs de lumière inoffensifs. Le faisceau se coupa.
Spectralis profita de l'instant. Il tira le disque vers lui, le fit glisser sur le sol, loin de la vitrine, puis l'enferma dans une boucle de lasso qui se durcit comme un nœud.
Les drones restants, privés de commande, tombèrent au sol comme des jouets éteints.
Un silence s'installa.
Puis, d'abord timidement, des applaudissements éclatèrent. Des gens, rassurés, reconnaissaient le courage quand ils le voyaient. Spectralis leva une main, comme pour dire : “Tout va bien.”
Rubis-Flash souffla, essuyant une goutte de sueur.
— Eh bien, dit-elle, je crois qu'on vient d'empêcher un vol intergalactico-technologique. Et personne n'a perdu son sandwich. Victoire.
Soren regarda le Cœur d'Ambre, qui brillait désormais paisiblement.
— Il est en sécurité, murmura-t-il. Pour l'instant.
Dans l'oreillette, Lila ajouta, plus douce :
— Kaël… tu l'as fait. Vous l'avez fait.
Spectralis observa ses deux alliés : Rubis-Flash, pétillante et inventive, et Noctifeuille, calme et relié à un monde secret. Il sentit quelque chose se former, plus solide qu'un gadget : une confiance.
Chapitre 8 — Une équipe soudée
Plus tard, sur le toit du musée, la nuit de Néonval s'étendait comme un océan noir parsemé d'enseignes. Les drones-lucioles étaient remontés dans le ciel, et la ville semblait respirer à nouveau.
Spectralis avait retiré son masque. Rubis-Flash avait enlevé ses lunettes, révélant des yeux pétillants. Soren s'était assis près d'un petit jardin de toit, où quelques plantes poussaient en bacs.
Lila les rejoignit enfin, essoufflée d'avoir monté trop d'escaliers, tenant Biscotte dans la main comme un trophée.
— Je refuse de courir, déclara-t-elle. C'est contre mes principes et contre mes genoux.
Kaël sourit.
— Tu arrives toujours au bon moment.
Rubis-Flash les observa, curieuse.
— Donc, toi c'est Kaël, dit-elle. Spectralis. Et toi, Soren. Noctifeuille. Et toi, Lila, c'est… la cheffe ?
— Je préfère “stratège”, répondit Lila. Ou “celle qui évite les catastrophes pendant que vous sautez partout”.
Soren regarda la ville.
— Les Collecteurs reviendront, dit-il. Ils ont compris que le sanctuaire existe. Et maintenant, ils savent qu'il y a des gens pour le défendre.
Kaël posa ses mains sur le rebord du toit.
— Alors on va être prêts, dit-il. Pas pour se battre. Pour protéger.
Rubis-Flash hocha la tête, sérieuse pour une fois.
— Protéger, c'est plus difficile que casser, dit-elle. Ça demande… de faire attention. Aux gens. Aux lieux. Même aux objets, parfois.
Soren sourit légèrement.
— Le sanctuaire aime ceux qui font attention.
Lila leva Biscotte.
— Et moi, j'aime les équipes qui communiquent. Alors voici la règle numéro un : on se parle. Même quand on a peur. Surtout quand on a peur.
Kaël tendit la main, au milieu du petit groupe.
— On a chacun nos secrets, dit-il. Mais on peut partager notre courage.
Soren posa sa main sur celle de Kaël.
— Et notre responsabilité.
Rubis-Flash ajouta la sienne, en riant.
— Et nos blagues, parce que sinon, on devient trop sérieux.
Lila posa la main sur le tas, puis ajouta :
— Et notre bienveillance. Même pour ceux qui se trompent. On les arrête… mais on ne devient pas comme eux.
Leurs mains restèrent là un instant, comme un pacte silencieux. En dessous, Néonval brillait, fragile et magnifique, pleine de rêves exposés derrière des vitres.
Kaël releva la tête.
— D'accord, dit-il. À partir de maintenant, on n'est plus un héros isolé et une oreillette stressée. On est une équipe.
Soren regarda les étoiles invisibles derrière les lumières de la ville.
— Une équipe soudée, murmura-t-il. Pour que Néonval reste lumineuse.
Et, quelque part entre le néon et la forêt cachée, le futur de la ville sembla sourire.